Comment je suis devenue peintre à la grotte de Lascaux

De formations en expériences, Margherita est arrivée d'Italie à Lascaux, en Dordogne. // © Sabine Delcour pour l'Étudiant

Après des études entrecoupées de petits jobs en Italie et en Espagne et un déménagement par amour en France, Margherita, 33 ans, est devenue peintre aux grottes de Lascaux. Elle a reproduit des peintures vieilles de 20.000 ans pour la grotte Lascaux 4, qui ouvre le 15 décembre.

C’est avec un franc sourire, sous le soleil de Dordogne, que Margherita nous accueille. "Vous avez de la chance, il fait très beau", s’exclame-t-elle. Cette petite brune à queue de cheval est habillée en tenue de travail, pantalon marron à larges poches, sweat bleu confortable, piercings aux oreilles et clefs à la main, à la porte de son atelier. 

Elle parle couramment français, mais avec un accent laissant deviner ses origines transalpines. Cette trentenaire italienne a un métier pas comme les autres. Elle est peintre et, durant les trois dernières années, elle s’est attelée au travail le plus ambitieux de sa carrière à ce jour : reproduire les peintures de la grotte originelle de Lascaux dans une toute nouvelle structure, nommée "Lascaux 4".

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"J’ai adoré travailler en équipe"

Margherita a notamment reproduit les cerfs et les taureaux. Sur de fausses parois, créées dans des blocs de polystyrène à partir des relevés 3D effectués dans la grotte originelle, elle projette des photographies des dessins et peint patiemment, petite touche par petite touche, à l’aide de fins pinceaux. Grâce à un mélange de pigments et d’une base d’eau et d’acrylique, elle obtient les couleurs les plus proches possibles de la peinture d’origine.

Aux moments les plus intenses du chantier, le grand hangar accueillant l’AFSP (Atelier des fac-similés du Périgord), a regroupé jusqu’à 35 personnes. Des artistes issus aussi bien des milieux de la restauration d'art, de la peinture, de la sculpture, du vitrail que des décors de cinéma, comme le détaille Margherita.

Embauchée alors que le projet démarrait tout juste, en 2013, elle dispose d’un précieux CDI (contrat à durée indéterminée). La grande majorité de ses collègues ne détenaient en effet qu’un CDI de chantier (un contrat qui s'arrête à l'issue du chantier). Ils ne sont plus qu’une dizaine à se rendre quotidiennement dans cet atelier, qui s’est vidé de ses blocs peints, désormais installés dans la nouvelle grotte. "C’était génial lorsqu’on était 35. J’ai adoré le travail d’équipe car on bossait sur des dessins et des sculptures qui se superposaient. Nous étions souvent à trois par morceau de paroi : il faut donc se coordonner", explique la jeune femme, visiblement passionnée.

L'envie de se salir les mains

Étonnante trajectoire que celle de cette Italienne qui passe les premières années de sa vie dans un petit village près de Gênes. Margherita a grandi dans une famille attachée à l’art. "Mon grand-père était photographe et mon père électricien, avec un attachement au travail fait avec les mains. Mon frère a aussi un côté artistique. Cela m’a toujours attirée", raconte-t-elle.

À 19 ans, elle se lance dans une licence de restauration architecturale à l’université de Gênes. Une formation qu'elle juge néanmoins "trop théorique et centrée sur des projets de diagnostic". Son impression est confirmée après un premier stage en tant que dessinatrice technique. Les relevés photogrammétriques réalisés sur un monastère ne la passionnent pas. "Je voulais travailler sur des échafaudages, aller sur des chantiers, me salir les mains", s’exclame la peintre.

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Elle se s'investit alors dans des stages beaucoup plus pratiques et travaille comme restauratrice dans une église de Savone, ville italienne en bord de mer, entre Gênes et Nice. Elle y réalise des décorations et des restaurations. Et adore ça. "Cela m’a tout de suite plu", se rappelle-t-elle. Durant sa licence, elle effectue également un échange Erasmus en Espagne : six mois à l’université de Valladolid à travailler sur l’architecture.

Grâce à son talent, Margherita fait revivre des peintures du Paléolithique. // © Sabine Delcour pour l'Étudiant

Un détour par Valence

Une fois sa licence en poche, un peu rallongée par ses stages et petits boulots, Margherita quitte l’Italie en 2008. Direction l’université de Valence, toujours en Espagne, pour un master de conservation et de restauration du patrimoine culturel. "C’était le seul diplôme qui me plaisait et qui restait aussi dans la pratique. Et en termes d’équivalence, il était plus simple de partir dans cette université espagnole. En Italie, si on change de fac et de ville, les démarches sont très compliquées", justifie la peintre.

Lors de son master, elle se spécialise dans la peinture murale. Elle travaille alors dans plusieurs églises de Valence, puis se lance dans un mémoire sur l’étude de l’œuvre murale de l’artiste espagnol Javier Clavo, sur lequel elle passe une année entière. "J’ai préféré ne pas me presser, faire les choses tranquillement, prendre le temps d’écrire mon mémoire. Vu que je travaillais à côté des études, je pouvais me le permettre."

"Je ne connaissais même pas Lascaux"

Fin 2012, après une série de travaux divers et variés, Margherita prend une grande décision. Son compagnon trouve un emploi en France, en Dordogne. Elle le suit. L'Italienne se retrouve alors en plein Périgord noir, ses diplômes et ses expériences dans la conservation et la restauration de patrimoine en poche. Pas simple... Elle apprend le français et entend parler, par hasard, du projet d’une nouvelle grotte de Lascaux. "Je ne connaissais même pas Lascaux !", lance-t-elle en riant.

Un CV, puis un entretien. Cela fonctionne : elle est prise en CDI. "Je suis arrivée au bon moment. Au départ, on était une toute petite équipe et les places étaient chères. Sur le coup, l’idée d’un CDI m’a fait peur, moi qui ai tellement toujours bougé durant mes études. Mais l’opportunité était belle, alors je me suis lancée", justifie-t-elle.

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Ce jour où elle entra dans la "vraie" grotte

Selon Margherita, plusieurs qualités sont nécessaires pour exercer ce métier. "Il faut beaucoup de patience, déjà ! Mais aussi une sensibilité artistique et une grande attention aux détails", estime la peintre. Contrairement à la plupart de ses collègues de chantier, Margherita, elle, a pu se rendre dans la "vraie" grotte de Lascaux. Celle fermée au public en 1963 par André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles. Une vraie chance. "Je travaillais depuis un an sur les reproductions quand on m’a proposé de m'y rendre. C’était incroyable. Je découvrais tous les dessins sur lesquels nous travaillions depuis des mois. J’étais à la fois dans un endroit que je connaissais par cœur et où je n’étais jamais allée." Ce souvenir semble bouleversant pour la jeune femme. "J’avais juste envie de contempler. Mon regard se perdait, j’étais bouche ouverte, les larmes aux yeux. Mais il fallait rester concentrée, j’avais des choses à voir pour le travail", confie-t-elle.

Après Lascaux ?

Aujourd’hui, Margherita travaille principalement sur les objets qui seront vendus à la boutique de souvenirs de Lascaux 4. Un quotidien moins palpitant, mais qui l’occupe encore au quotidien. "On prépare de petits moulages, des tirages et des impressions, en attendant que l’Atelier trouve de nouveaux projets", détaille la peintre. Pour le moment, celle-ci prend son temps, profite du moment présent et des beaux souvenirs des trois dernières années. Après un projet aussi ambitieux, elle peut se le permettre. Et après ? Margherita reste évasive. Un de ses rêves : restaurer un jour un temple en Asie du Sud-Est.  De quoi bien l’occuper et lui permettre de se salir les mains encore quelques temps.

Son parcours en dates clés

2006 : Licence de restauration architecturale à l’université de Gênes
2007 : Premier travail de restauratrice dans une église italienne
2011 : Master de restauration du patrimoine culturel à l’université polytechnique de Valence
2012 : Arrivée en France
2013 : Embauchée à l’Atelier des fac-similés du Périgord pour travailler aux grottes de Lascaux 

Comment devenir restaurateur d’art ?

Les restaurateurs d’art peuvent être indépendants, en créant leur propre société, salarié d’une entreprise ou d’une association, ou encore fonctionnaires et dans ce cas recrutés sur concours. Plusieurs cursus sont possibles pour se diriger vers les métiers d’art en France, le plus souvent à bac+5. Citons les DMA (diplômes des métiers d’art) d’écoles comme Boulle, Duperré ou Estienne, le diplôme de restaurateur de patrimoine de l’INP (de grade master), les Beaux-Arts ou encore l’École du Louvre, qui propose une formation préparant aux concours de la restauration. La licence d'histoire de l'art peut également être une étape préalable, avant un master.

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