DOSSIER : REPÈRES

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Economie : les dessous du miracle économique chinois

Malgré un boom économique sans précédent, des centaines de millions de Chinois sont non seulement toujours plus pauvres, mais aussi moins libres. C'est en tout cas ce que dénonce Cai Chongguo*, dissident politique qui a fui après les massacres de la place Tian'anmen, en 1989.

Pourquoi pensez-vous qu'il existe un décalage entre la vision que nous avons de la Chine et sa réalité ?

De nombreux Occidentaux ne voient (ou n'ont envie de voir) qu'une Chine toujours plus puissante, en route vers une prospérité jamais . La réalité est beaucoup plus sombre : avec 8 à 12 % de croissance par an depuis trente ans, le PIB a, certes, été multiplié parconnue quatre. Mais la vie de centaines de millions de Chinois ne s'est pas améliorée. De plus, l'économie chinoise est beaucoup plus fragile et menacée qu'on ne veut bien le dire. Et la situation sociale et politique se révèle beaucoup plus explosive...

Fragile, l'économie chinoise ?

La Chine vit au-dessus de ses moyens : la dette publique atteint officiellement 150 milliards d'euros, c'est-à-dire 15 % du PIB [produit intérieur brut, NDLR], mais elle serait beaucoup plus élevée si l'on intégrait les dettes des gouvernement locaux, les déficits des systèmes de santé, d'éducation, de retraite... Le système bancaire est au bord de l'asphyxie. Certes, la politique d'ouverture économique engagée par Deng Xiaoping après la mort de Mao Zedong, a eu un résultat spectaculaire : avec 490 milliards d'euros d'exportations en 2004, la Chine est devenue la quatrième puissance commerciale du monde. Mais cela s'est fait au prix d'une dépendance à l'égard des multinationales occidentales. Résultat : à la moindre secousse internationale, l'économie chinoise trinque. En 2001, par exemple, l'éclatement de la bulle financière aux États-Unis a fait plonger la croissance des exportations chinoises (qui est passée de 27, 8 % en 2000 à 6, 8 % en 2001). La croissance économique chinoise ne traduit que l'essor du commerce international et des investissements d'État, pas celui du pouvoir d'achat.

Mais la principale menace est, selon vous, d'ordre social...

Le régime hybride de dictature communiste et de capitalisme économique qui s'est mis en place s'est traduit par une dérive sociale sans précédent. Les réformes n'ont été conduites qu'au bénéfice des quelque 20 millions de fonctionnaires d'État (qui bénéficient de la garantie de l'emploi, d'une couverture maladie, d'un système éducatif performant). L'ouverture a, certes, favorisé l'émergence d'une classe moyenne d'environ 200 millions de personnes. Mais parallèlement, 600 millions de paysans - c'est-à-dire les deux tiers de la population rurale - vivent en deçà du seuil de pauvreté défini par les Nations unies. La situation sociale est explosive !

D'après vous, le gouvernement chinois serait plus fragile que les Occidentaux ne le pensent...

Chaque jour, des centaines de grèves, protestions ouvrières ou agitations paysannes ont lieu à travers le pays. Ce qui relève de l'exploit dans un État aussi peu démocratique ! Le niveau d'exaspération de la population est tel que la Chine est prête à s'enflammer à tout moment. Le gouvernement chinois est conscient du caractère explosif de la situation sociale. Au lieu de procéder aux réformes politiques indispensables, il préfère assurer sa survie en serrant toujours plus la vis.

Vous considérez aussi que les gouvernements occidentaux surestiment la puissance du pouvoir chinois...

Impressionnés par le développement de certaines grandes villes et de la région côtière, aveuglés par la propagande chinoise, soucieux de préserver leurs relations commerciales avec ce qui est en passe de devenir l'un des plus grands marchés du monde, lassés de marteler leurs messages relatifs aux droits de l'homme, ou encore convaincus que les Chinois n'ont aucune culture démocratique, les gouvernements occidentaux semblent avoir renoncé à faire pression sur le pouvoir. Dommage, car ils sont pourtant en position de force. La notion de démocratie n'est pas, contrairement à ce que l'on entend parfois dire, d'influence occidentale. Il existe, dans toutes les couches de la population chinoise, de profondes aspirations démocratiques. De plus, la culture traditionnelle, confucéenne et taoïste, qui a forgé l'esprit chinois, n'a rien à voir avec l'idéologie totalitaire que nous subissons depuis plus de cinquante ans. Il ne faut pas confondre nos valeurs millénaires avec cette (longue) parenthèse...

* Professeur de philosophie, Cai Chongguo a fui la Chine après la répression des manifestations de la place Tian'anmen, en juin 1989. Réfugié en France, d'où il milite pour la liberté d'association et d'expression en Chine, il a publié « Chine : l'envers de la puissance » (éd. Mango, 8,55 €).

Repères : Les deux facettes de l'économie chinoise
- 1,3 milliard d'habitants... mais les deux tiers des 900 millions de paysans vivent en deçà du seuil de pauvreté.
- 8 à 12 % de croissance par an depuis trente ans... mais 150 milliards d'euros (soit 15 % du PIB) de dette publique.
- Un PIB multiplié par quatre en trente ans... mais les ouvriers et les paysans travaillent dans des conditions proches de l'esclavage.
- Quatrième puissance commerciale du monde avec 490 milliards d'euros d'exportations en 2004... mais 55 % de ces exportations sont le fait d'entreprises étrangères.

Sabine Germain

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