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Sciences économiques et sociales : le chômage baisse-t-il vraiment ?
Même si nous comptons moins de demandeurs d'emploi, nous restons un des plus mauvais élèves de l'Europe en ce domaine.
Comment interpréter ce phénomène ?
Spécialiste de l'évolution économique et sociale, Jean Meilhaud, ancien rédacteur en chef adjoint de l'"Usine Nouvelle" et de "Politiquer industrielle", auteur de "Faux" ! "Les grands mensonges sur le travail et l'entreprise" (éd. Maxima), répond à nos questions.
Neuf mois consécutifs de baisse du chômage : peut-on parler d'embellie ?
Gardons les pieds sur terre : [en avril 2006] la France compte bel et bien 165 000 chômeurs de moins qu'en mai 2005. Mais il n'y a eu, sur les neuf deniers mois, que 50 000 créations d'emploi. La baisse du chômage a donc d'autres causes : un contrôle plus strict des chômeurs (qui s'est traduit par de nombreuses radiations), le retour des contrats « aidés » (destinés prioritairement aux chômeurs de longue durée et aux jeunes sans qualification) et, surtout, le phénomène du papy-boom. La génération du baby-boom arrive à l'âge de la retraite : durant les dix ans qui viennent, le nombre de salariés quittant le marché du travail en fin de carrière passera de 410 000 par an (moyenne des années 1990) à 630 000 par an. Il s'agit là d'un phénomène durable, qui devrait encore influer sur les chiffres du chômage... mais sans améliorer le ratio actifs/inactifs, bien au contraire !
Peut-on dire que la baisse du chômage tient davantage à la démographie qu'à la conjoncture ou à la politique économique du gouvernement ?
Le CNE (contrat nouvelle embauche), qui fut l'une des grandes innovations du plan d'urgence pour l'emploi, n'aura probablement qu'un rôle limité. Mais il est révélateur d'une tendance bien française : au lieu de s'attaquer au fond du problème, on se contente d'imaginer de nouveaux dispositifs juridiques, qui seront remis en question à la première alternance politique. À force d'empiler les textes et de multiplier les « niches » juridiques et les dérogations, on cloisonne le droit du travail, ce qui est une manière de le vider de sa substance.
Le CPE (contrat première embauche) avait toutefois le mérite de poser la question du chômage des jeunes...
C'est effectivement un phénomène préoccupant : non seulement le taux de chômage des jeunes est anormalement élevé (autour de 25 % de la population active), mais les diplômes ne leur donnent plus la moindre garantie. Ce qui pose le problème plus global de la brièveté des carrières : sur le marché du travail français, les entrées (de plus en plus tardives, après de longues études et une période incompressible de recherche d'emploi) et les sorties (en cas de rupture de carrière, il est difficile de retrouver un emploi passé 45 ans) sont de plus en plus difficiles à négocier. Du reste, il est intéressant de noter que le nombre de créations d'entreprise n'a jamais été aussi élevé qu'au cours des deux années écoulées (on en comptait 225 000 en 2005). Dans le lot, il y a probablement de nombreux salariés qui, découragés par l'état du marché du travail, décident de créer leur propre emploi. Reste à voir si ces nouvelles entreprises seront viables et leur permettront de vivre.
Malgré l'embellie récente, la France reste - avec 9,8 % de chômage - très mal placée dans le palmarès européen. Elle fait moins bien que l'Irlande (4,3 %), l'Autriche (4,6 %), le Royaume-Uni (4,6%) et les Pays-Bas (4,7 %). Comment l'expliquez-vous ?
On ne peut pas exclure quelques distorsions statistiques. Les Britanniques, par exemple, n'ont pas la même façon de comptabiliser leurs chômeurs que nous : là-bas, on est très vite radié des statistiques si l'on ne recherche pas activement un emploi. De plus, 2,8 millions de personnes ont été déclarées « inaptes au travail », donc radiées des statistiques. D'autres éléments peuvent venir brouiller les pistes. Le travail au noir, par exemple, continue à se développer à un rythme élevé dans des pays tels que l'Italie, la Grèce et la Pologne. Je pense, malgré tout, que l'image renvoyée par les statistiques européennes est assez conforme à la réalité : la France est à la traîne par rapport à ses partenaires européens.
Sabine Germain