DOSSIER : EXTRAITS DU LIVRE DE CHARLES PÉPIN : "CECI N'EST PAS UN MANUEL DE PHILOSOPHIE"

Conseils de Charles Pépin : 3 bonnes attitudes face à la philosophie

Ce qui suit est extrait du livre de Charles Pépin, "Ceci n'est pas un manuel de philosophie", aux éditions Flammarion. Il vous présente les bonnes attitudes à avoir pour préparer sa copie de philo, en se basant sur un livre, une problématique, ou pour faire venir les idées.

1. LA BONNE ATTITUDE FACE A UN LIVRE DUR A LIRE
La plupart des grands livres de philosophie sont durs à lire. Le problème, en général, est que nous confondons "ne rien comprendre" et "ne pas tout comprendre". C’est justement parce que nous ne comprenons pas grand-chose que c’est intéressant, que nous sentons naître en nous ce désir de comprendre qui n’est pas si naturel que cela (moins naturel, par exemple, que le désir sexuel ou l’instinct agressif…), et qui nécessite donc certaines conditions pour émerger. L’une de ces conditions est peut-être que le sens du texte résiste un peu, voire beaucoup, à la première lecture. Mon conseil est donc simple : continuez à lire ce que vous trouvez trop complexe, continuez à lire même sans comprendre. Accepter de ne pas tout comprendre, voire de ne comprendre presque rien, est à la fois une authentique expérience philosophique et, en pratique, souvent le début de la démarche philosophique. Laissez-vous porter par le texte et la langue de l’auteur et, au lieu de vous énerver dès que vous ne comprenez pas un passage, réjouissez-vous simplement lorsque vous comprenez 3 lignes.

L’Être et le Néant est parfait pour une telle initiation : Sartre y alterne des passages très pointus, techniques, avec d’autres extrêmement accessibles, truffés d’exemples éclairants issus de la vie quotidienne, qui peuvent avoir pour fonction d’éclairer rétrospectivement ce que vous n’aviez pas compris. De toute façon, il y a probablement mieux que de "comprendre" la pensée d’un philosophe : c’est d’entendre sa voix, entendre quelque chose de ce qu’il a à nous dire sans avoir la prétention démesurée de saisir du premier coup ce qu’il a souvent mis une vie à penser. En lisant L’Être et le Néant de Sartre et en en comprenant simplement les passages les plus accessibles, vous rencontrez déjà Sartre et avec lui toute une vision du monde : une conception de l’homme, de sa relation aux choses et aux autres… Plongez dans les classiques de la philosophie comme vous plongez dans la mer. Avez-vous besoin de "comprendre" toute l’eau pour y prendre du plaisir ?
Prenez plaisir à ne pas tout comprendre. Le jour où vous comprendrez tout, vous serez devenu un sage – et ce sera trop tard pour la philosophie.

2. LA BONNE ATTITUDE POUR TROUVER LA PROBLEMATIQUE
Depuis Diogène ou Socrate, la philosophie est au moins autant une attitude qu’un pur travail de la pensée. Peut-être même est-elle une attitude favorisant le travail de la pensée.
Ça y est, le sujet est tombé. J’ai 4 heures devant moi. Mais aussi 3 sujets, des copies blanches et des feuilles colorées de brouillon. Je fais quoi ?
D’abord, accepter les sujets. Il n’y a pas de bon ou de mauvais sujet, il n’y a que de bonnes ou de mauvaises attitudes. Il faut prendre les sujets comme ils viennent, accorder peu de crédit à sa première impression. Ce qui fait une bonne copie est rarement ce qui vient tout de suite, mais ce qui suit d’une analyse serrée des termes, d’un sujet retourné dans tous les sens. L’"art" de la dissertation est de savoir s’étonner du sujet, de sa formulation première, mais aussi des tensions qu’il renferme et ne se découvrent qu’avec l’analyse.
On peut accorder 5 vraies minutes au choix du sujet. Il faut absolument noter les idées spontanées qui viennent devant les sujets : elles ne reviendront pas quand vous aurez "la tête dedans". En revanche, quand vous serez dans l’analyse des termes, elles auront une "fraîcheur" salutaire et ouvriront des pistes supplémentaires.
Il faut bien se souvenir qu’il n’y a pas de bon choix, et de cette inversion spinoziste : je ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que je la désire qu’elle est bonne. Je ne choisis pas un sujet parce qu’il est bon, il est bon parce que je le choisis !

manuel philosophieEnsuite commencent les choses sérieuses, tendues vers un objectif : trouver non pas la mais une problématique. On peut user d’une métaphore inspirée de l’idée qu’il faut "rentrer dans le sujet". Prenez ce conseil à la lettre. Écrivez le sujet en gros caractères en prenant toute la largeur d’une feuille de brouillon. Et imaginez. Vous êtes un petit bonhomme. Et vous rentrez dedans. Avec vos petits bras, vous reliez d’une corde verte les différents termes qui vont ensemble, et vous tirez une corde rouge entre ceux qui vous semblent incompatibles. Avec vos petits pieds, vous donnez des coups dans certains termes pour voir comment ils réagissent lorsqu’ils se heurtent à leurs voisins. Prenons le sujet "Faut-il respecter toutes les cultures ?". La beauté du respect, c’est de respecter ce qui est différent, éloigné de nous. Entre les cultures, leurs rites et leurs valeurs, il existe de telles différences. Le petit bonhomme relie de vert "respecter" et "cultures". Mais "respecter" vraiment la différence prend du temps, demande la confrontation effective, lente et douloureuse parfois, avec la différence et les valeurs de l’autre. Dans ce cas, comment pourrait-on les respecter "toutes" ? Entre "respecter" et "toutes", le petit bonhomme tire maintenant une corde rouge, nerveuse, comme un éclair, qui schématise la tension entre "respecter" et "toutes". Essayer de respecter l’autre, oui, mais tous les autres ? Voilà qui devient étonnant, louche même. Exprimez cet étonnement, ce soupçon. La qualité de l’introduction tiendra à cela. "Respecter" n’est pas tolérer. "Respecter", c’est aller vraiment vers la différence. La "tolérer", c’est simplement la "supporter", fermer les yeux. Entre "respecter" et "toutes", voici une deuxième tension rouge. On pourrait peut-être tout tolérer, mais pas tout "respecter". Une "culture" peut être simplement un ensemble de pratiques et de valeurs propres à un groupe humain. Le nazisme est alors une "culture", qu’il faudrait combattre et non pas respecter. Le petit bonhomme relie alors "respecter" et "cultures" d’une nouvelle nervure rouge. Tel est le travail d’analyse des termes : non pas les définir un par un, mais voir comment ils réagissent les uns au contact des autres. "Faut-il" a une résonance morale, "respecter" aussi : lien vert donc. Mais qui nous dit qu’ "il faut" ? Qui nous l’ordonne ? Quand je respecte quelqu’un, il faut que ça vienne de moi, non ? Si on m’oblige à le faire, c’est déjà que je ne le respecte pas ! Donc, entre "il faut" (socialement, religieusement…) et "respecter" (qui ne vient que de moi) : nouvelle tension rouge… Ça y est : nous sommes rentrés dedans. Maintenant, il faut en sortir, il commence à faire chaud. Une seule solution : avec ses petits bras, se mettre bien au milieu et pousser fort des deux côtés en même temps – bref éclater le sujet de l’intérieur en deux réponses contradictoires. Par exemple, réponse 1 : oui, il faut essayer de respecter toutes les cultures, de s’ouvrir à la différence. Réponse 2 : non, il faut savoir distinguer les cultures respectables de celles que nous devons combattre. Cette opposition entre deux réponses concurrentes est une problématique. Le petit bonhomme a fait le plus dur. Il a déjà un problème, deux parties, le reste suivra. Il sera bientôt un grand philosophe.

Pour l’explication de texte, même métaphore, sauf que la problématique oppose la thèse de l’auteur à une perspective critique qu’il s’agit de trouver. C’est ici dans le texte que rentre le petit bonhomme, et encore une fois il cherche des liens, des tensions entre les différents mots ou parties du texte. Et c’est de l’intérieur du texte qu’il travaille. Par exemple, il s’interroge sur le sens du mot "projet" dans un texte de Sartre. Il doit chercher la réponse dans le texte qui lui est proposé, et nulle part ailleurs. Bien sûr, ici comme avant, il finira par en sortir - par sortir de la partie explicative. Ce sera la partie critique. Plus il y aura de débat entre les deux parties, meilleur sera le devoir. Ici aussi, notre petit bonhomme doit chercher à dramatiser la situation, à rendre problématique l’opposition entre la thèse de l’auteur et une antithèse.

3. LA BONNE ATTITUDE POUR FAIRE VENIR LES IDEES
Pour développer son propos et diversifier l’argumentation, il faut multipliant les plans sur lesquels la question se pose : sur le plan politique, religieux, économique, social, métaphysique, sportif, médical, etc. Voilà qui fera accourir les idées de partout. "Faut-il, par exemple, avoir peur de la technique ?" La référence au plan politique fait tout de suite penser au rôle des experts et à leur place discutable dans une démocratie. La référence au plan religieux évoque les Dieux condamnant Prométhée pour avoir volé le feu, c’est-à-dire la technique, ou certaines mouvances catholiques condamnant la technique de l’avortement. La référence au plan sportif fait penser aux méfaits du dopage, la référence au plan médical aux greffes qui sauvent aujourd’hui tant de vies… Cet effort pour diversifier l’argumentation en même temps que les points de vue enrichira considérablement, et facilement, votre réflexion.

Il faut ensuite exprimer une distance avec l’opinion commune. Le principal défaut étant souvent une trop grande proximité avec le sens commun, ou tout simplement les clichés, n’hésitez pas à formuler clairement votre soupçon à l’égard d’une position commune. Commencez par vous demander quelle est la position la plus répandue sur la question, puis essayez d’en montrer les limites.

Enfin, élaborez des distinctions conceptuelles à partir des termes du sujet. Cela est souvent moins difficile que cela en a l’air. Et de toute façon vous serez récompensés pour avoir simplement essayé. Faut-il avoir peur de la technique ? Pour répondre, distinguez "faut-il" au sens moral (la technique peut alors être effrayante lorsqu’elle nous conduit à instrumentaliser autrui, à lui manquer de respect) de "faut-il" compris comme "est-il nécessaire ?" (dans ce cas, il peut être nécessaire de se méfier de la technique, pour rester vigilant et ne pas se jeter sans réfléchir sur n’importe quelle innovation technique).

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