DOSSIER : LE BAC EN QUESTION
Il y eut d'abord ses déclarations sur les débouchés de la filière ES, puis ses propos sur le bac unique, et enfin sa tentative, le 1er octobre, pour apaiser les esprits. Xavier Darcos, le ministre de l’Éducation nationale, veut tout changer au lycée. Difficile de le suivre ? A travers des articles et l'avis d'un expert, nous vous livrons les clés pour comprendre, laisser des commentaires et débattre. A vos claviers !
L’avis d’un expert : « des critiques infondées sur le bac ES »
Bruno Magliulo est inspecteur d’académie honoraire, ancien professeur, inspecteur de sciences économiques et sociales et l’auteur, dans la collection L‘Étudiant, de « Réussir ses études avec un bac ES ». Ses propos ne sauraient être pris pour une position de la rédaction de L’Étudiant. Si vous souhaitez réagir, que ce soit pour manifester votre désaccord ou votre approbation, n’hésitez pas !
En quatre occasions au moins, entre fin août et le 10 septembre 2007, le ministre de l’Éducation nationale, Xavier Darcos, s’est livré à des attaques en règle contre la filière économique et sociale (ES) de préparation au baccalauréat. Ces attaques tous azimuts sont d’autant plus surprenantes venant de la part du ministre que, comme on va le voir, ces propos sont démentis par des données chiffrées produites par l’Éducation nationale elle-même, ce que Xavier Darcos ne peut pas ne pas savoir.Le bac de Nicolas Sarkozy. Xavier Darcos connaît bien la filière économique et sociale, et pas uniquement parce que c’est celle qu’avait en son temps choisi l’actuel président de la République, Nicolas Sarkozy. Il faut rappeler que lors de la réforme du lycée de 1993, qui a transformé l’ancien bac B en bac ES, l’actuel ministre de l’Éducation nationale était en charge de ce dossier au cabinet du ministre d’alors, François Bayrou. Mais surtout, il connaît bien évidemment les statistiques produites par divers services du ministère dont il a la charge, et notamment par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance. Cette dernière vient d’éditer un très intéressant document publié chaque année à l’occasion de la rentrée scolaire : Repères et références statistiques (RERS) sur les enseignements, la formation et la recherche (édition 2007). Il est largement diffusé en version papier bien sur, et chacun peut en outre le consulter à distance sur le site du ministère de l’Éducation nationale : www.education.gouv.fr , rubrique « évaluations et statistiques ». On y découvre que les propos du ministre sont largement infondés.
Les orientations des bacheliers ES sont très différentes de celles que le ministre présente
Pour reprendre l’affirmation du ministre selon laquelle les bacheliers ES se retrouveraient largement dans les filières universitaires en droit, psychologie et sociologie, « sans toujours un emploi à la clé », il est intéressant de constater que les bacheliers ES de 2006 (85965) ont été très exactement 13654 (15,8 %) à s’inscrire en première année universitaire de droit, 3274 (3,8 %) à entrer en psychologie, et 1970 (2,2 %) en sociologie. En tout : 22% des bacheliers ES. C’est important, mais c’est loin de correspondre à l’ensemble des orientations, fort variées au demeurant, des bacheliers ES. Quant à l’affirmation selon laquelle ces trois filières seraient réputées sans débouchés (y compris celle de droit ? C’est nouveau, ça vient de sortir. Qu’en pense le président de la République, Monsieur Nicolas Sarkozy, ancien bachelier économique et social ayant choisi de faire des études supérieures universitaires de droit ?), nous ne doutons pas que les universitaires concernés et les étudiants qui sont passés par ces filières universitaires sauront réagir comme il se doit. Notons en passant que les bacheliers ES sont minoritaires dans chacune de ces trois filières : toujours à la rentrée 2006, ils n’ont représenté que 45 % des nouveaux entrants en droit, 30 % des nouveaux entrants en psychologie, et 44 % en sociologie. Et d’ailleurs, en quoi est-il choquant que des bacheliers économiques et sociaux se montrent fortement intéressés par de telles études supérieures ?
Ne présenter que des orientations qui correspondent à 22 % des flux, est donc pour le moins réducteur. Que font les 78 % d’entre eux qui optent pour d’autres orientations ? On les retrouve dans d’autres études universitaires bien sûr (sciences économiques et gestion (9,16 % en 2006), administration économique et sociale, langues vivantes (7,47 %), lettres, etc.), mais aussi, dans des grandes écoles à recrutement niveau bac (instituts d’études politiques, écoles de commerce et de gestion, d’architecture, etc. à 6,5 %), classes préparatoires aux grandes écoles (économiques et commerciales, littéraires… à 6,26 %), instituts universitaires de technologie (11,45 %), brevets de technicien supérieur (8,86 %), écoles spécialisées (sociales, paramédicales, de commerce, hôtellerie-tourisme, etc. à 4 %).
Bonne réussite des bacheliers ES à tous les étages
On aurait pu comprendre en partie les propos du ministre si les bacheliers ES obtenaient de très piètres résultats, comparés à ceux obtenus par les autres bacheliers, dans les diverses filières d’enseignement supérieur vers lesquelles ils s’orientent. Or, c’est tout le contraire que l’on peut observer. Prenons quelques exemples.Le ministère de l’Éducation nationale publie périodiquement des statistiques concernant la capacité d’accès en troisième année du premier cycle licence (L3) des diverses catégories de bacheliers (ou si l’on préfère, la capacité à réussir en première et deuxième année).
Les bacheliers ES n’ont pas à rougir des scores obtenus durant leurs deux premières années d’études supérieures universitaires. Selon les chiffres 2006 du ministère, dans les filières universitaires vers lesquelles il est logique qu’ils s’orientent (c’est-à-dire droit, économie/AES, lettres/langues/sciences humaines et sociales), ils sont entre 38,5 % et 45,9 % à atteindre la troisième année en deux ans pile, et entre 67,4 % et 72,7 % à y parvenir en deux à cinq ans. Tous premiers cycles confondus, ils se classent en deuxième position de l’ensemble des bacheliers, juste derrière les S qu’ils suivent de près. On notera en passant que la réussite durant les deux premières années d’université est chose difficile pour tous, tout particulièrement pour les bacheliers technologiques et professionnels, ce qui n’a rien de surprenant.
Toujours d’après les statistiques du ministère de l’Éducation nationale, les bacheliers ES obtiennent les meilleurs résultats pour l’accès à la licence universitaire, avec 85,1 % de réussite cumulée en trois ans (contre 81 % pour les L et 83,9 % pour les S). Si on veut faire porter le chapeau de l’échec jugé trop important en premier cycle universitaire, il faut regarder du côté d’autres baccalauréats.
Du côté des IUT, il en va de même : les bacheliers ES sont 82,2 % à décrocher leur DUT tertiaire en deux ou trois ans. Ils font jeu égal avec les S, significativement mieux que les L (79 % en deux ou trois ans), les bacheliers technologiques (66,9 %) et les bacs pros (47,9 %). Idem pour ce qui est des BTS. D’après la note d’information N° 07.10 de mai 2007, intitulée « Résultats des brevets de techniciens supérieurs, session 2006 », les bacheliers ES obtiennent les meilleurs résultats : 79,3 % de reçus (78,4 % pour les S, 72 % pour les STI, 64,5 % pour les STT(STG), 45,1 % pour les bacheliers professionnels, etc.
Même écho venant du côté des grandes écoles à recrutement niveau bac. Savez-vous que depuis de nombreuses années, les bacheliers ES sont les plus nombreux à parvenir à se faire admettre dans les instituts d’études politiques (y compris dans le plus prestigieux d’entre eux, celui de Paris) et dans les grandes écoles de commerce en quatre ou cinq ans ?
Accès aux prépas. Par ailleurs, notons qu’une des critiques du ministre porte sur le fait, accablant à ses yeux, que peu de bacheliers ES parviennent à se hisser vers les « filières prestigieuses » (grandes écoles, classes préparatoires aux grandes écoles…). D’après les statistiques du ministère, ils étaient très exactement 12,8 % à y parvenir en 2006 (6,3 % en CPGE, 6,5 % en grande école à recrutement niveau bac). Ils seraient évidemment plus nombreux si l’offre de formation de ce type les concernant était plus large. Précisons par exemple, concernant les CPGE, que les ES sont par définition (comme les L) non candidats à l’entrée des classes préparatoires scientifiques, qui sont largement les plus nombreuses (63 % des effectifs de l’ensemble des CPGE sont dans des classes scientifiques). En revanche, dans les prépas économiques et commerciales, les ES représentent près de la moitié (44 %) des effectifs, et 22 % de ceux des CPGE littéraires (à égalité avec les bacheliers S). Ainsi, le ministre ne compare pas ce qui est comparable : il fait l’impasse (par ignorance ? Volontairement ?) sur le fait que les deux tiers des places étant réservées strictement à des bacheliers S (surtout), STI ou STL (dans une faible mesure), il y a un effet mécanique qui fait que l’on ne peut juger globalement de l’orientation des ES vers les CPGE. En toute rigueur et honnêteté intellectuelle, il convient de le faire en ne prenant en compte que les CPGE vers lesquelles ils peuvent se diriger. Quand aux grandes écoles, le ministre fait l’impasse sur le fait que la majeure partie des grandes écoles recrutent … à bac + 2 ou 3. En d’autres termes, pour évaluer honnêtement la part des bacheliers ES qui accèdent à une grande école, il convient d’ajouter à ceux qui y parviennent au niveau bac, ceux qui le font après deux ou trois ans d’études supérieures. Ainsi, par exemple, les grandes écoles de journalisme, qui recrutent pour la plupart à bac + 3, ont des effectifs majoritairement composés d’anciens bacheliers ES. Au total, nous estimons à plus d’un quart les bacheliers ES qui, aux divers étages de l’enseignement supérieur, parviennent à se faire admettre dans une grande école.
Ainsi, comment peut on affirmer de façon aussi péremptoire que le fait le ministre, que les bacheliers ES s’engagent dans des filières sans débouchés professionnels, alors que toutes les données statistiques de son ministère aboutissent à un constat inverse ?

















