DOSSIER : REPÈRES
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Sociologie : comprendre le suicide
Mettre fin à ses jours, un drame motivé par des causes personnelles ? Certes, mais pas seulement. Plus d'un siècle après la parution du "Suicide" d'Émile Durkeim, Christian Baudelot, coauteur de « Suicide, l'envers de notre monde » (Seuil) nous rappelle que ce geste a aussi des explications sociologiques.
Est-ce que le suicide a évolué depuis Émile Durkheim ?
Au XIXe siècle, le suicide concernait surtout les riches et les vieux. Aujourd'hui, le suicide des pauvres et des jeunes a énormément augmenté. Dans son livre fondateur, Émile Durkheim avait prouvé que « la misère protège ». À l'époque, il s'agissait d'une pauvreté intégrée où les gens se serraient les coudes pour essayer de survivre. Après l'industrialisation, la richesse est devenue la norme et la pauvreté disqualifiante. L'âge du suicide a aussi évolué : pendant un siècle et demi, plus on vieillissait, plus on se suicidait. Mais à partir des années 1970 et des chocs pétroliers, le suicide des jeunes s'est mis à monter en flèche, alors que celui des personnes âgées diminuait (toutefois les vieux se suicident aujourd'hui toujours plus que les jeunes). Au XIXe siècle, être vieux constituait un handicap : maladie, retraites faibles... La génération actuelle des personnes âgées a connu les Trente Glorieuses, le plein emploi, l'inflation. Tandis que les jeunes, les plus vulnérables de la société, font les frais de la précarité.
Faut-il jeter son livre, alors ?
Bien sûr que non ! Il reste la bible des sociologues. Le tableau social du XIXe n'est tout simplement plus le même qu'au XXe siècle. Durkheim pensait que le suicide continuerait d'augmenter tant que les sociétés s'enrichiraient. En fait, on constate que pendant les périodes de prospérité comme les Trente Glorieuses, le taux de suicide a stagné, voire diminué. Dans la France actuelle, c'est l'augmentation du pouvoir d'achat qui protège du suicide. Durkheim publie son livre en 1897, au point culminant du suicide. Il n'avait aucune raison de supposer que cette hausse s'arrêterait. Il ne pensait pas que cette société, plus individualiste, entraînerait des nouvelles formes de sociabilité. Mais le cadre général de son étude tient toujours. Et puis il a eu cette idée géniale que le suicide pouvait servir à comprendre l'évolution d'une société. La sociologie n'apprendra rien sur le suicide en tant que drame personnel, mais beaucoup sur le drame social. Pourquoi le suicide est-il variable d'un pays à l'autre ?
Le suicide est lié au système de normes et de valeurs d'un pays. La Chine est le seul pays au monde où les femmes se suicident plus que les hommes. Pourquoi ? À cause des mariages arrangés, les Chinoises se retrouvent sous le joug de leurs belles-mères, qui les traitent comme des esclaves. Elles choisissent alors d'en finir en avalant du désherbant. La Russie, pays où l'on se suicide le plus au monde, est une société déboussolée avec un très fort taux d'alcoolémie. Le suicide n'est pas une fatalité, mais plutôt un problème de société. Pourquoi notre « douce France » est-elle l'un des pays où l'on se suicide le plus ?
La France est l'incarnation de la pauvreté disqualifiante. C'est un pays qui rejette les pauvres. Depuis les années 1970 et l'instauration du chômage de masse et de longue durée, la relation chômage-suicide y est très marquée. Lorsque l'on vit dans une société où l'identité sociale des individus repose en grande partie sur leur place dans le marché du travail, l'exclusion de ces valeurs économiques et sociales peut être vécue comme une tragédie. Dans certains pays comme l'Italie ou l'Espagne, on ressent moins cette exclusion. En fait, il est plus facile d'être pauvre dans un pays pauvre que dans un pays riche. D'ailleurs, on se suicide moins dans les pays du tiers-monde. En France, chez les 15-24 ans, le nombre de suicide a baissé de 40 % en dix ans. Si la tendance se maintient, cela signifiera que les jeunes se seront habitués et adaptés aux nouvelles conditions de vie, notamment à la précarité. La tendance est en perpétuelle évolution puisqu'elle suit celle de la société. Repères : Le suicide dans le monde :
- Un million de suicides par an.
- Le taux de suicide des plus de 75 ans est presque trois fois plus élevé que chez les 15-24 ans.
- Les pays où l'on se suicide le plus : 1. les pays de l'ex-Union soviétique (Russie, Lituanie, Lettonie...), 2. Hongrie, 3. Sri Lanka, 4. Japon, 5. Finlande, 6. Suisse.
- Les pays on l'on se suicide le moins : 1. Koweït, 2. Mexique, 3. Colombie.
Le suicide en France :
- Taux de suicide : 20,7 (pour 100 000), cinquième pays d'Europe.
- 5,4 % des suicidés (589 morts en 2002) ont entre 15 et 24 ans.
- Il y a plus de morts par suicide (11 000) que par accident de la circulation (4 989).
Parmi les suicidés, on compte plus d'hommes que de femmes, plus de veufs et de célibataires que d'hommes mariés. Les hommes ont recours à des moyens plus violents (armes à feu, corde) que les femmes (poison, noyade). On se suicide plus dans les villages que dans les villes, le lundi que les autres jours, au printemps et en été qu'en hiver et sept fois plus en prison.
Source : OMS (Organisation mondiale de la santé).





