DOSSIER : BAC L : FICHES RÉVISION PHILOSOPHIE

Bac L : fiche révision philosophie - Le sujet


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Souveraineté classique du sujet
Dans le langage commun, le terme "sujet" est d’un usage très divers : il désigne indifféremment le sujet d’un énoncé grammatical, celui d’une discussion, voire d’un tableau, mais on évoque aussi les "sujets" d’un despote en opposant leur infériorité à sa toute puissance, et même le sujet d’un examen. Le recours à l’étymologie (le mot vient en français du latin subjectum : ce qui est dessous) signale l’idée de quelque chose qui est toujours "dessous", l’équivalent d’un support ou d’une substance. Dans les textes philosophiques du Moyen Âge, le terme subjectum est déjà appliqué à n’importe quelle réalité, et pas seulement à l’être humain.

La philosophie "moderne" (celle qui commence à la fin de la Renaissance) a progressivement spécialisé l’usage du mot, en l’opposant notamment à la notion d’objet (littéralement : ce qui est placé devant), et en y supposant l’existence d’une âme ou, de manière moins religieuse, d’une "subjectivité" caractérisant chaque individu.

Être sujet, c’est se considérer comme un être libre et responsable, capable de rendre compte, notamment par la connaissance, du monde et de soi-même. Le Cogito cartésien constitue sans doute la première affirmation forte d’une opposition de nature entre l’extériorité et un "je pense" présent en tout homme – dont l’existence est garantie par l’exercice de cette pensée, quelle qu’en soit la forme ou la validité.

L’autonomie de ce sujet se confirme chez Kant, qui comprend le "Je" comme capacité d’unifier toutes les représentations, mais surtout comme ensemble des lois universelles a priori de la pensée (sujet pur ou "transcendantal"). En régentant la connaissance, le sujet constitue ainsi la seule version du monde accessible à l’homme. Face au sujet et en dehors de lui, il n’y a que des objets inertes, ou d’autres sujets qui ont avec lui des points de ressemblance, même si on ne peut les confondre.


Ébranlement du sujet classique
Cette maîtrise supposée est mise en cause par un certain nombre de réflexions, qui tendent à montrer que le sujet est en fait soumis à des forces ou déterminations sur lesquelles il ne peut guère exercer de contrôle. Au lieu d’être posé comme principe ou origine (de la connaissance et du sens), le sujet devient le produit de plusieurs facteurs.

• Selon Marx, il est le produit de sa "classe" et des conditions sociales dans lesquelles il vit, s’il est vrai que "la conscience est d’abord un produit social et demeure telle, aussi longtemps que les hommes existent" (Idéologie allemande, 1845), ou encore que "ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience" (Critique de l’économie politique, 1859). De ce point de vue, le sujet n’a donc que l’illusion de son autonomie : ce qu’il pense, ce qu’il sait, ce qu’il aime, sont en fait dépendants de sa situation sociale.

•Selon Nietzsche, le sujet conscient tel que l’affirme Descartes, n’est rien de plus que le résultat d’une habitude grammaticale : "Dire que s’il y a de la pensée, il doit y avoir quelque chose qui pense, ce n’est encore qu’une façon de formuler, propre à notre habitude grammaticale qui suppose à tout acte un sujet agissant… ici se construit un postulat logique ou métaphysique, au lieu de le constater simplement" (La Volonté de puissance, 1884-1886). Il en résulte que, bien que nos actes soient incontestablement "personnels, uniques, infiniment individuels", ce n’est pas en les rendant conscients que nous trouverons leur vérité : la conscience implique en effet l’intervention du langage, donc de concepts par définition collectifs, qui ne peuvent que banaliser le singulier. La subjectivité véritable est toujours ailleurs : dans l’effervescence de la vie, dans l’approbation de ce qui nous invite à nous dépasser en permanence.

•Freud montre l’existence de processus qui sont bien internes au sujet, mais qui ne parviennent pas à sa conscience. Dans de telles conditions, il semble pour le moins difficile de continuer à souligner la connaissance lucide qu’il peut avoir de lui-même.

Enfin, certains linguistes admettent que le "sujet" et la "subjectivité" sont produits par le fonctionnement même de la langue : si leur existence a bien des retentissements dans les échanges verbaux entre personnes, il n’est pas pour si peu nécessaire de concevoir cette existence en termes de métaphysique ou de psychologie ; il serait alors plus prudent d’évoquer une "subjectivité du discours", ainsi que le souligne Émile Benveniste en montrant que, si "je jure est un engagement, il jure n’est qu’une description, au même plan que il court, il fume. On voit ici, dans des conditions propres à ces expressions, que le même verbe, suivant qu’il est assumé par un “sujet”ou qu’il est mis hors de la “personne”, prend une valeur différente. C’est une conséquence de ce que l’instance de discours qui contient le verbe pose l’acte en même temps qu’elle fonde le sujet" (Problèmes de linguistique générale, 1971).

Même si le point de vue freudien n’est pas philosophique, il rend difficile le maintien du sujet comme substance autonome. Il montre en effet que tout individu est en grande partie déterminé par l’histoire antérieure de ses relations avec les autres, telles que son inconscient les conserve à son insu.

On notera cependant que Freud lui-même affirme que "là où est le ça, le je doit advenir" : loin de nier l’autonomie du sujet, il réaffirme sa possibilité, gagnée au prix du repérage de l’influence des pulsions sur la conduite du sujet. Cela indique en particulier que la référence à l’inconscient ne peut servir d’excuse du point de vue moral : il m’appartient au contraire de connaître ce qui m’agite si je prétends être homme, et il serait décidément infantile de prétendre me tirer d’affaire en considérant que "c’est pas moi, c’est l’autre (en moi)".


Sujet, action, liberté
Du point de vue freudien, la temporalité se déploie selon un axe qui va du passé vers le présent (ou le futur). Ernst Bloch fait valoir qu’en fait la temporalité se vit tout autrement, et plutôt du futur vers le présent, le passé fournissant les éléments qui peuvent alimenter l’action présente. L’aspect le plus déterminant du temps est alors l’avenir, parce que c’est bien relativement à ce que je désire qu’il soit que mon présent se définit, et qu’il utilise ce que j’ai antérieurement vécu.

Le sujet se constitue ainsi par ses projets successifs, où interviennent désirs, rêveries, imaginaire, qui trouvent à se réaliser, au moins partiellement, dans l’action. Cette dernière ne peut alors être comprise que comme une dialectique entre l’avenir et le passé, mais où ce dernier, loin de présenter une signification définitive ou inerte, est sans cesse remodelé en fonction des projets en cours de réalisation. Bloch proposait en conséquence d’ajouter à l’inconscient freudien, qu’il qualifie d’"inconscient du passé", un "inconscient du futur", rassemblant désirs et représentations qui, sans être clairs, n’en sont pas moins agissants dans le sujet et ses démarches.

C’est une façon de redonner au sujet la capacité de décider de ses actes en fonction de ses voeux. Il n’est pas étonnant que Bloch, en marxiste peu soucieux d’orthodoxie, souligne, dans les considérations d’un sujet sur ce que peut être son avenir, la présence d’un désir de changement économique, politique et social, par où il apparaît qu’une révolution pourrait venir satisfaire les désirs les plus profonds de l’individu.

Il est notable que les auteurs qui insistent sur la présence, dans le sujet, d’une indétermination originelle, soient obligés de contester l’existence de l’inconscient tel que le définit Freud. C’est particulièrement le cas chez Sartre, qui, en privilégiant dans l’homme l’existence sur toute essence, considère que le "pour-soi", lancé dans l’existence sans justification, ne saurait se figer en une définition : le sujet est fondamentalement liberté, c’est-à-dire "mouvement vers", engagement dans un projet où s’actualise sa liberté.

Celle-ci étant par principe absolue, puisqu’il n’existe pas de normes transcendantes pouvant orienter l’action a priori, elle s’accompagne d’une responsabilité également totale, et dont l’interprétation sartrienne accentue le poids classique : chaque choix d’un sujet engage, au-delà de lui-même, une conception possible de toute l’humanité. Dans ce contexte, l’inconscient tel que le propose Freud est interprété comme simple "mauvaise foi" : il n’est rien de plus que ce dont le sujet préfère ignorer l’existence, ou ce derrière quoi il se réfugie pour ne pas assumer sa liberté propre.


Sujet et "structures"
C’est pourtant en étant attentif aux apports de la psychanalyse et de la linguistique, mais aussi à ce qu’implique le développement, depuis le XIXe siècle, des "sciences humaines", que Michel Foucault a pu évoquer une "mort de l’homme" (Les Mots et les choses, 1966), immédiatement reçue, au prix de quelques simplifications, comme choquante. En menant des recherches où il s’agit de "faire l’analyse des conditions historiques qui rendent compte de ce qu’on dit, ou de ce qu’on rejette, ou de ce qu’on transforme dans la masse des choses dites", il est vrai qu’il semble faire peu de cas de l’autonomie du traditionnel sujet et de sa conscience.

On l’a dès lors hâtivement classé dans un prétendu courant "structuraliste", avec certains auteurs marxistes ou le psychanalyste Jacques Lacan, auquel fut reproché,  notamment par Sartre, de réduire l’homme à la passivité : si le sujet est produit par différentes structures (de langage et de connaissance, de la société ou de l’inconscient) lui préexistant, toute prétention à une action authentique devient illusoire.

Les travaux ultérieurs de Michel Foucault, qui portent sur les multiples formes du pouvoir, montrent pourtant qu’il est attentif aux systèmes qui sont précisément des obstacles à l’initiative ou à la liberté d’un homme s’efforçant de demeurer sujet de son existence, qu’il s’agisse de "l’ordre du discours", des modes d’enfermement carcéral,  ou des façons dont la sexualité individuelle peut être prise en charge par le langage (notamment psychanalytique).

S’il s’agit d’affirmer ce qu’un de ses ouvrages posthumes nomme "Le Souci de soi", c’est que l’autonomie, loin d’être donnée comme une évidence, doit être inlassablement conquise et réaffirmée, en particulier contre les différentes formes d’un pouvoir qui devrait être conçu, non plus comme "pyramidal", incarné dans une personne ou un groupe, mais comme "sans sommet", comme un "réseau de pouvoir qui fonctionne dans une société et la fait fonctionner".

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