Dossier : Bac ES (économique et sociale) 2013 : les sujets probables

Pluridisciplinaire, le bac ES met l’accent sur l’environnement socio-économique, l’histoire-géographie, les maths et les langues. Pour vous aider à organiser vos révisions et savoir quels chapitres revoir en priorité, nous avons établi des pronostics de sujets, en partie grâce aux réflexions de professeurs. Même si la meilleure façon de réussir votre bac reste, encore et toujours, de ne pas faire d’impasses, d’autant que la plupart des épreuves ont été revisitées.

Bac ES 2013 : corrigé d’un sujet de philosophie

Par Gilles Vervisch, professeur de philosophie au lycée Paul-Émile-Victor à Osny (95) et auteur de Comment ai-je pu croire au Père Noël ? – Philosopher au quotidien, paru en 2010 aux Éditions Max Milo et blogueur.

Le sujet
Le bonheur peut-il être le but de la politique ?

Le corrigé
Introduction
Le roi du Bhoutan, un petit pays limitrophe de la Chine, a institué le BIB, ou "bonheur intérieur brut". En effet, si la plupart des États mesurent plutôt leur PIB, ou "produit intérieur brut", on sait que la richesse économique d’un pays ne garantit pas toujours le bonheur de sa population, pour la bonne raison que tout le monde ne profite pas forcément de ces richesses. Mais le bonheur peut-il être le but de la politique ? D’emblée, le bonheur semble bien difficile à définir : certes, on peut parler d’un sentiment de satisfaction pleine et entière, mais justement, comment parvenir à une telle satisfaction ? Surtout, ne suis-je pas le mieux placé pour savoir ce qui me rendra heureux ? Et même, comment quelqu’un d’autre peut-il seulement savoir, à ma place, que je suis heureux ?

Par suite, il paraît bien difficile de dire que le bonheur puisse être le but de la politique, qui désigne toutes les actions et décisions qui concernent la vie de la cité, et s’occupe du bien commun ou de l’intérêt général. Il semble donc que le bonheur soit seulement une affaire privée qui relève du choix de chaque individu, dépend de son intérêt particulier et se mesure à ses sentiments personnels. Le pouvoir politique n’a donc pas à intervenir, puisqu’il assure seulement ce qui concerne le bien commun. Dans ce sens, l’État porterait même atteinte à la liberté des individus et les rendrait plutôt malheureux, s’il prétendait s’occuper de leur bonheur à leur place. Pourtant, mon bonheur personnel ne dépend-il pas du bien commun ? En fait, il paraît difficile de distinguer clairement les deux.

Par ailleurs, on sait bien que tout ce qui relève de la compétence de l’État a finalement pour but d’assurer le bonheur des membres de la société : après tout, quand on mesure le fameux "PIB", ou produit intérieur brut, on suppose que la richesse économique d’un pays est le moyen d’assurer le bonheur de sa population. Au fond, le bonheur est peut-être le but ultime de toute activité politique. Ainsi, le problème est de savoir si le bonheur est une affaire privée dans laquelle l’État n’a pas à intervenir, ou s’il est plutôt du domaine public et exige une intervention de l’État.

Plan détaillé
I. Le bonheur est une affaire privée : l’État ne peut pas intervenir

A. D’abord, le bonheur apparaît comme une notion éminemment subjective : le dictionnaire évoque "l’état de la conscience pleinement satisfaite", et Kant, de "la satisfaction de tous mes penchants". Il s’agit donc d’un sentiment intime, personnel et presque, incommunicable. Ensuite, nous n’avons pas les mêmes goûts, les mêmes préférences ni la même personnalité, si bien que chaque individu ne trouvera pas son bonheur de la même manière que les autres.

B. La politique qui relève du public n’a donc ni le pouvoir ni les moyens de s’occuper de ce bonheur, par nature individuel. Comme le remarque encore Kant, le bonheur est "un concept indéterminé" : il est déjà difficile à chacun de savoir pour lui-même ce qui pourra le rendre heureux, alors, comment l’État pourrait le savoir ? Il n’est sans doute pas compétent, d’autant qu’il ne pourrait proposer qu’une seule vision du bonheur, et la même pour tous.

C. Par la suite, si un État prétend imposer sa conception du bonheur aux individus, il fait leur malheur, puisqu’il porte atteinte à leur liberté. Comme le remarque toujours Kant, ce paternalisme, la prétendue "bienveillance" d’un État qui s’occuperait de notre bonheur, serait une intrusion dans notre vie privée.

(Transition) Cependant, nous vivons en société, et Kant lui-même précise qu’il est "permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté des autres". En bref, je ne suis pas seul au monde, et la recherche de mon bonheur ne peut être séparée du bien commun que l’État est censé assurer.

II. Le bonheur est aussi public : l’État ne peut pas s’en désintéresser

A. Que le bonheur soit subjectif ne signifie pas nécessairement qu’il soit égoïste. Le bonheur n’est-il pas partagé ? En fait, chaque individu appartient à une famille, un groupe social, et de manière générale, à une société. Mon bonheur est donc sans doute lié à celui des autres, et réciproquement : l’intérêt particulier n’est pas sans lien avec l’intérêt général, et mon bien-être est lié au bien commun.

B. Par conséquent, il paraît difficile et plutôt arbitraire de distinguer une sphère privée du bonheur et une sphère "publique" de la politique. Ainsi, Rousseau refuse de distinguer le bonheur privé du bonheur commun : "N’allez pas vous imaginer que l’État puisse être heureux quand tous ses membres pâtissent." Après tout, le "bien commun", dont la politique est censée s’occuper, désigne au moins le bien du plus grand nombre, voire le bien de tous.

C. En fait, le bonheur est peut-être le seul but de la politique : l’article I de la Constitution Française de 1793 déclare que "le but de la société est le bonheur commun". Or, si l’État doit bien intervenir en matière de police, de justice et de défense ; s’il doit garantir la sécurité des individus, voire leur liberté et leur propriété, c’est pour les rendre heureux.

(Transition) Le but de la politique est donc d’apporter le bonheur aux membres de la société. Mais de quelle manière ? L’État ne peut pas savoir ce qui me rendra heureux, et ne doit pas porter atteinte à ma liberté. Dès lors, toute la question est de savoir non pas si l’État doit ou non intervenir, mais plutôt : quelles doivent être les limites de son intervention, et par là même, les limites entre les sphères privée et publique ?

III. La politique doit assurer les conditions de possibilité du bonheur

A. La Déclaration d’indépendance américaine de 1776 range bien parmi les droits humains "la vie, la liberté et la recherche du bonheur". C’est sans doute mieux dit que dans la Constitution française de 1793 : l’État ne doit pas assurer mon bonheur à ma place, au sens où il me dirait ce que je dois faire, il doit me permettre de rechercher mon bonheur.

B. Reste à définir quelles sont les conditions de possibilité de cette recherche du bonheur : quels sont les droits qui relèvent du bien commun et dont l’État doit s’occuper ? Il est certain que la sécurité, c’est-à-dire "la vie", est une condition nécessaire pour être heureux. Et ensuite ? La "liberté", sans doute, mais en quel sens ?

C. Pour le néolibéral Hayek, l’État ne doit s’occuper que des droits civils ou juridiques (liberté d’expression, de circulation, etc.). Mais pour d’autres, on ne peut être vraiment libre et heureux quand on est pauvre, et l’État doit aussi s’occuper de justice sociale (égalité, redistribution des richesses, couverture maladie).

Conclusion
Si la politique n’a pas pour but le bonheur des membres de la société, de quoi peut-elle bien s’occuper ? C’est donc bien le bonheur que doivent viser toute action et toute décision politique. Non pas en se substituant aux individus pour leur dire ce qu’ils doivent faire, mais en leur donnant les moyens de rechercher leur propre bonheur. Il n’empêche que cette réponse pose une nouvelle question : quels sont donc les moyens nécessaires à la poursuite du bonheur ? Et c’est sur cette question même que se définissent les différents clivages politiques.

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