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Au collège de Tourcoing, les tablettes ont remplacé les cahiers

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Tablettes pour tous au collège de Tourcoing : 430 de ces engins sont venues équiper les classes de 6e et de 5e aux deux dernières rentrées. // © Collège Lucie-Aubrac
Tablettes pour tous au collège de Tourcoing : 430 de ces engins sont venues équiper les classes de 6e et de 5e aux deux dernières rentrées. // © Collège Lucie-Aubrac

430 tablettes outillent désormais les classes de 6e et de 5e du collège Lucie-Aubrac, à Tourcoing. C'est l'un des 1.510 établissements qui ont bénéficié du "Plan numérique pour l'éducation". Alors, gadget technologique ou révolution pédagogique ? Bienvenue dans le collège du futur.

"Allez, tout le monde ouvre son QR Code." Un curieux polygone surgit sur les tablettes des onze élèves de 6e5. Le professeur de technologie, Lazhar Ferrah, embraye : "Désenfichez la tablette de sa protection pour répondre à la question." Face au quiz, qui est projeté au tableau par vidéoprojecteur, les collégiens cogitent un instant. Une fois décidés, ils lèvent chacun leur tablette en l'air, comme on levait les ardoises à craie jadis, avec le fameux QR Code incliné à l'horizontale, ou à la verticale, suivant leur réponse, A ou B, à la question. L'enseignant, satisfait, dégaine son smartphone. "Ne bougez pas." L'un après l'autre, il scanne les écrans dans un mouvement de balayage, et instantanément, le vidéoprojecteur signale en temps réel les gagnants et les perdants. "C'est bien ! 91 % de réponses correctes, bon début !", s'exclame le prof.

Des DM à la salle de classe, le numérique frappe partout

Cette scène n'a pas lieu dans un film d'anticipation. Elle se déroule au collège Lucie-Aubrac, à Tourcoing, le jeudi 26 janvier 2017. Dans cet établissement du Nord, le recours à la technologie s'est imposé à tous les étages. On y a troqué les doigts levés contre des codes-barres pixellisés, les DM papier contre des fichiers ".doc". Plus besoin de remettre ses devoirs aux professeurs : ils sont déposés sur un serveur internet. Lazhar Ferrah, qui est aussi l'un des artisans du tout-connecté à Aubrac, résume : "On habitue les élèves aux usages du numérique. Le classeur du collégien est en PDF, on fait des économies de papier, d'archivage, les élèves sont plus motivés...".

9 h, cours de techno. Sur l'une des tables du fond, Mathys, 12 ans, cheveux blonds coupés à ras, pianote avec ravissement : "Ma tablette chez moi, elle est moins bien, elle est bleue, et toute petite". Derrière lui, Amaury, enveloppé dans un gilet noir, se repère comme un pro sur le système Ethernet. Il explique : "On doit ranger les matériaux dans le bon ordre sur le document, après on va dans Technologie > Ressources > Ouvrir fichier PDF...". Sitôt que retentit la sonnerie de fin de classe, les 6e5 se "loguent" en urgence sur l'espace numérique de travail (ENT) pour y consulter le travail à rendre la semaine suivante. Quittant la pièce, chacun rapatrie sa tablette vers le gros chariot, à l'entrée, pour la brancher à une borne de chargement. 

À voir les claviers tactiles et leurs processeurs Quad Core, les machines à usiner du fond de la salle semblent dater d'un autre âge.

Le numérique pour redorer le blason des REP+

Tablettes, chariots de chargement. Ces kits numériques dernier cri, les personnels de Lucie-Aubrac les doivent au rectorat et au département. Ce sont eux qui ont retenu leur candidature parmi trois autres pour le "Plan numérique pour l'éducation". Un fonds de 1 milliard d'euros au total, versé sur trois ans à 1.510 collèges en France. Outre la fibre optique et 200 PC flambant neufs, ce sont 430 écrans de tablettes de marque Sqool qui sont venus avitailler le collège à la rentrée 2015, avec une deuxième vague en 2016. La révolution pour ce collège des quartiers difficiles qui, jadis, connaissait une réputation sulfureuse.

Lire aussi : Plan numérique : votre collège est-il "connecté" ?

"On est le plus gros REP+ de l'académie de Lille", lâche dans un sourire le principal du collège, Éric Lahaye. "Aujourd'hui, le bâtiment est des plus beaux, des plus fonctionnels." L'établissement a été refait à neuf en 2013, lui conférant des airs futuristes : toitures végétalisées, brises-soleil, capteurs solaires thermiques, accès handicapés...

Confiant, Éric Lahaye a misé sur le numérique pour redorer l'image de l'établissement et attirer les familles. La stratégie a-t-elle été payante ? "On n'est plus un collège de crapules", clame-t-il. Ni un "établissement ghetto" comme le surnommait autrefois une chaîne de télévision. "On a 707 élèves, contre seulement 360 il y a trois ans", explique le principal. Qui, pour justifier ces arrivées, a une explication : "Il y a l'effet nouvel établissement, les relations de proximité qu'on noue avec les familles... Et on innove énormément".

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Perdre le geste de l'écriture ?

Salle 212, 10 h du matin. Les élèves de 6e2 s'attablent sous l'œil avisé de leur professeure de français, Mme Denecker, et celui du "Space Invader" en post-it collé à la vitre – une référence geek. Vingt collégiens, vingt tablettes. Tous répartis par quatre autour de chaque îlot de deux tables. Leur objectif, ce matin, est de confectionner sur un éditeur de texte des casses-têtes sur la mythologie grecque : devinettes, quiz, rébus... "Faites-le tout de suite en numérique, par sur papier, ça ira plus vite", enjoint l'enseignante.

Au centre de la pièce, les élèves du groupe "Agamemnon" ont les cerveaux en surchauffe. "'Être énorme et musclé', pour faire deviner 'colosse', c'est bien non ?", s'interroge l'une. "C'est trop dur, réplique sa voisine. Si on mettait 'Une statue énorme et imposante', plutôt ?" L'exercice fini, ils chargent leur fichier sur le serveur.

En sixième, on s'habitue vite aux écrans. D'ailleurs la plupart des élèves en ont déjà plusieurs à la maison. Comme Calvin, 12 ans, grand fan du jeu de construction Minecraft, qui manie l'engin comme un pro. Sous sa tignasse blonde, il a une opinion tranchée : "Les tablettes, on y passe du bon temps. On n'est pas obligés d'ouvrir un cahier, c'est plus rapide. Et les cahiers ça t'encombre". "J'aime pas écrire au stylo de toute façon", pouffe Nazim, en tapotant sur son clavier. Grâce au correcteur orthographique, il dit aussi faire moins de fautes. D'un îlot à l'autre, Mme Denecker guette les distraits. Elle n'est pas aussi convertie que ses collègues. "Même si les écrans les rassurent, voire les stimulent, il ne faut pas qu'ils basculent, qu'ils perdent le geste de l'écriture", avertit-elle. Durant toute l'heure, les stylos resteront en sommeil dans la trousse.

Tracer une ligne droite avec l'index

Cours de maths, 11 h. Un élève bavard brandit son iPhone 7, tout fier. "Et toi, t'as quoi comme portable ?" La prof le rappelle à l'ordre. Alors il le verrouille, le glisse dans la poche de sa doudoune, et... allume sa tablette pédagogique. L'enseignante poursuit. "Je vous envoie un petit exo, ne touchez à rien, ça va s'ouvrir." L'exercice se télécharge. Il est question de repérer des motifs géométriques dans les mosaïques de la mosquée de Cordoue, d'y griffonner quelques figures, et d'y appliquer des transformations. Rotation, homothétie... À l'oral, un élève confond "symétrie axiale" et "copié-collé". 

Faris, 11 ans, galère un peu sur Sqool Markers, le logiciel de dessin. Avec ses deux index, il échoue à tracer une ligne bien droite. Il part s'aider d'une règle dans l'armoire du fond. Ce sera le seul. Les équerres croupissent dans les placards : les courbes, on ne les trace plus systématiquement sur une feuille, mais aussi sur le logiciel GeoGebra. Et les algorithmes, on les échafaude via le jeu Lightbot, aux manettes d'un petit personnage.

"Sans tablettes, c'était ennuyeux"

Quels résultats ? Les maths étaient la bête noire de Léandro, 13 ans. C'était avant. Il assure s'être réconcilié avec la discipline grâce aux tablettes. "C'est plus ludique, on travaille en s'amusant, ça change", glisse l'adolescent. Son voisin, Mohamed, valide : "Sans tablettes, c'était ennuyeux." Même si les premiers contacts peuvent parfois être laborieux. La cloche sonne. "Tout le monde, vous enregistrez dans le dossier /Mathématiques/ et faites "Envoyer à un prof" via le Cloud", lâche la prof. "Ne touchez pas, c'est en train de charger !"

Ça tâtonne un peu. Ici et là, il y a quelques bugs et pépins. Un écran qui se gèle, une sauvegarde qui rate. "Il faut le temps que ça se mette en place", répond Lazahr Ferrah. "On est à l'essai", commente Mme Faivre, professeure d'histoire-géo, qui ne cache pas ses hésitations : "La technologie fait un peu peur. Mais l'avantage, c'est qu'en géographie avec Google Earth, on peut cibler un lieu, grossir, tourner l'image...". Peur ou pas, la technologie a définitivement pris pied dans le collège tourquennois. Comme l'atteste la liste des bonnes vieilles fournitures scolaire. Y apparaît, depuis cette rentrée, un nouvel item : "clé USB 4Go".