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Harvard et MIT : la pédagogie américaine sous le regard d’étudiants français

Emmanuel Vaillant, envoyé spécial à Boston (États-Unis)  |  Publié le , mis à jour le

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Reportage à Harvard et au Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis, où étudiants et enseignants français nous font partager leur expérience de la pédagogie américaine au regard de leur parcours en France, alors que ces universités d’exception bénéficient de moyens faramineux pour accompagner leurs étudiants. Dépaysement garanti à l'heure de la rentrée universitaire française.

Comme une évidence, le responsable de la communication de l'université de Harvard, Jeff Neal, livre sa recette du succès : «Nous sommes la meilleure université au monde car nous recrutons les enseignants et les étudiants les plus talentueux où qu'ils soient dans le monde.» Bienvenue à Harvard (Boston, États-Unis), indétrônable numéro 1 du classement de Shanghai, avec quarante-quatre prix Nobel et huit présidents américains au tableau des anciens diplômés, et une dotation annuelle d'environ 30 milliards de dollars, soit quasiment l'équivalent du budget du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche en France. Dans ses dix facultés, de la médecine au droit en passant par la littérature et le business, cette prestigieuse université compte 26.000 étudiants à la rentrée 2012. Dont 92 Français.

Les atouts du "grand mix"

«Ma première impression en arrivant sur le campus a été la surprise de découvrir autant de spécialités réunies en un même lieu, avec des parcours diversifiés et de nombreuses possibilités d’en changer», note Tarek Austin, 22 ans, tout juste diplômé d’un bachelor of Arts mention sciences sociales. «Ici comme en France, beaucoup d’élèves sont indécis sur leur orientation, seulement le système n’essaie pas de les forcer à se spécialiser», précise ce jeune Français qui s’apprête à poursuivre en master de droit.

À deux stations de métro du campus de Harvard, la centaine d’étudiants français du MIT, la plupart en master ou en PhD, semblent partager ce constat. «A priori j’avais un peu peur de ne me retrouver qu’avec des geeks, tous branchés sur les sciences dures, raconte Claire Poulizac, 22 ans, diplômée de l’École polytechnique et étudiante en master of Sciences. En fait, je me suis vite aperçue que les étudiants viennent d’univers très différents, de la biologie à l’anthropologie en passant par la littérature, habitués qu’ils sont à associer les disciplines depuis leur entrée à l’université. Ici, c’est le grand mix.»

Ce qui importe, c’est d’être challengé. C’est un apprentissage de l’autonomie

UN APPRENTISSAGE DE L’AUTONOMIE

À la carte ! L’expression s’applique parfaitement à la shopping week, cette semaine de rentrée où les étudiants, notamment en bachelor, font leur marché parmi un millier de spécialités, à Harvard comme au MIT. C’est à ce moment que se construisent les emplois du temps. Rarement plus d’une quinzaine d’heures par semaine. «C’est parce que le gros du travail se passe en dehors des cours avec une pédagogie de la découverte, explique Audren Cloitre, 23 ans, étudiant en master of Sciences. Alors qu’en France, la tendance est plutôt à tout faire en classe, les exercices à la maison servant à valider des acquis, ici, les exercices, souvent assez compliqués, ne sont pas forcément en lien direct avec le cours. Ils exigent beaucoup de recherches et servent à apprendre à se débrouiller pour apporter un résultat, même s’il n’est pas très académique. Ce qui importe, c’est d’être challengé. C’est un apprentissage de l’autonomie.»

À effectifs réduits

Autonomes certes, mais bien encadrés. Attention superlatifs ! Quand des étudiants français aux États-Unis parlent des relations avec leurs enseignants, ils sont dithyrambiques : «La disponibilité des profs est vraiment exceptionnelle, par mail ou en direct», s’enthousiasme Audren, étudiant au MIT ; «Je peux demander un meeting avec n’importe quel prof, même très connu et très occupé, je suis sûr d’être reçu dans un délai record», souligne Emmanuel Straschnov, qui prépare un MBA à la Harvard Business School (HBS) ; «C’est une révolution», ose Rémi Jolibois, 24 ans, diplômé des Arts-et-Métiers ParisTech et étudiant en sciences au MIT ; ou encore : «Ils sont là pour vous faire réussir et ça se sent», affirme Sarah Greter, en master de sciences de l’éducation à Harvard.

C’est la taille des classes, de 10 à 25 étudiants au plus, qui rend souvent possible un suivi aussi individualisé

De fait, cette «disponibilité totale» est instituée par le système d’office hours, c'est-à-dire des heures obligatoires réservées pour les rencontres professeurs-étudiants tout au long de l’année. Pour Sylvaine Guyot, enseignante française en littérature, si l’implication auprès des étudiants fait partie du job, les moyens mis en œuvre font également la différence : «C’est la taille des classes, de 10 à 25 étudiants au plus, qui rend souvent possible un suivi aussi individualisé.»

Relation enseignants-étudiants : service first !

Une question d’effectifs, mais pas seulement. «On paie tellement cher qu’avec les enseignants c’est comme une relation clients… mais au bon sens du terme, c'est-à-dire avec le souci d’un service de qualité», estime Sarah, étudiante à Harvard. Même si la plupart des étudiants français bénéficient de bourses, voire de la gratuité via un échange avec leur école d’origine, ou d’un statut de teaching assistant pour les PhD, l’attente par rapport à l’encadrement peut être à la mesure du service payé. Pour rappel, les frais de scolarité à Harvard comme au MIT atteignent environ 35.000 € par an, non compris la vie sur place, plus chère qu’à Paris.

De là découle une critique bien connue, surtout vue de France (voir la chronique d’Emmanuel Jaffelin ), d’un système clientéliste fondé sur l’argent. «On en a certes pour notre argent, mais le fait de payer ne signifie pas que nous sommes des clients au sens d’une subordination, nuance Gurvan Rallon, étudiant en deuxième année de MBA. C’est simplement une culture du service.» Pour sa part, en tant qu’enseignante, Sylvaine Guyot considère que «si le système rend possible cette relation de client à consommateur», en trois ans d’enseignement, il ne lui est arrivé «qu’une seule fois d’être face à un étudiant qui avait un comportement strictement consumériste».

La culture de l’université américaine, c’est d’encourager les élèves

UNE PÉDAGOGIE PAR L’ENCOURAGEMENT…

En fait, la relation de proximité entre enseignants et étudiants doit aussi se comprendre par une approche pédagogique fondée sur l’échange et sur une évaluation toujours très positive ! «Vous vous demandez ce qui fait la spécificité de l’éducation chez les Américains ? Posez-vous dans un square de Cambridge et observez les parents qui accompagnent chaque glissade de toboggan de leur enfant d’un formidable great job !... » conseille un professeur de psychologie croisée sur le campus de Harvard. «La culture de l’université américaine, c’est d’encourager les élèves, précise Sylvaine Guyot. Au début, j’arrivais avec mes exigences et une évaluation un peu stricte, à la française… Au bout de quelque temps, je me suis rendu compte que ça panique les élèves. J’ai fini par constater que les encouragements avaient vraiment des vertus pédagogiques…»

… et la discussion

Côté étudiants, le principe fait évidemment l’unanimité. «C’est tellement agréable d’être dans un environnement positif, mentionne par exemple Sarah. Non pas pour le plaisir de se lancer des fleurs, mais pour nous aider à nous améliorer.» Ces encouragements s’accompagnent d’un souci de la discussion dans laquelle le prof n’est pas censé avoir le monopole du savoir. «En cours, ce n’est pas le prof qui parle seul, indique Dorothée Rouzet, étudiante en PhD d’économie à la Harvard Business School. On apprend beaucoup des autres étudiants car tout le monde est reconnu comme ayant quelque chose d’intéressant à apporter.» Là encore, cette forme de «participation démocratique au savoir» séduit. «Il peut arriver qu’il y ait des échanges très vifs entre un prof et un étudiant parce que la plupart des enseignants acceptent le débat, rapporte par exemple Claire Poulizac, étudiante au MIT. Mieux, ils l’encouragent, étant prêts à être défiés, voire à être contredits.»

Chaque cas est prétexte à des échanges où l’enseignant a un rôle de médiateur

La prime aux cas pratiques

À la Harvard Business School, ce mode d’enseignement est poussé à son paroxysme. Pas de cours magistraux, pas de théories économiques ou de management. Les «séances» sont essentiellement des case studies, c’est-à-dire des études de cas sur un sujet précis, qu’il s’agisse de la faillite d’Enron ou de la réforme du système de santé en Tanzanie. Un modèle dont la plupart des écoles françaises de commerce et de management se sont inspirées. «Chaque cas est prétexte à des échanges où l’enseignant a un rôle de médiateur, expose Michel Anteby, professeur en sociologie du travail à HBS. Tout en distillant quelques éléments de cours, j’anime la discussion avec l’idée que les étudiants apprennent des autres. Ce processus leur permet ensuite de se référer à une sorte de bibliothèque de situations concrètes qui leur servira dans leur future vie professionnelle.»

De quoi convaincre les étudiants français : «Au début, c’est un peu surprenant, raconte par exemple Gurvan Rallon. On craint la discussion de café du commerce et puis on est séduit par la capacité de l’enseignant à faire avancer une réflexion collective. C’est efficace pour nous préparer à argumenter, à rédiger des rapports et à élaborer des présentations orales bien construites.»

Des lacunes théoriques

Ce mode d’enseignement suscite aussi quelques réserves, surtout au sein de la prestigieuse Harvard Business School, dont les enseignants les plus réputés ont été très critiqués pour leur incapacité à se remettre en cause face à la crise économique. Pour Pascale, une enseignante française en philosophie, qui préfère garder l’anonymat, ce fonctionnement a ses avantages et ses limites : «Bien sûr les étudiants ont une formidable capacité à aller d’un domaine à l’autre, en picorant, et à chaque fois en devenant très bons dans un domaine précis. Seulement, il leur manque parfois la profondeur historique d’une discipline, à la mode française. Par exemple, mes étudiants peuvent très bien connaître des théories de philosophes contemporains en ayant une idée très approximative de qui était Platon…»

«Hors de leur domaine de spécialité, les étudiants peuvent avoir un niveau assez moyen mais qui est rattrapé par une énorme curiosité et par le fait qu’ils connaissent plein de choses concrètes et utiles…» renchérit un étudiant français au MIT. «Le système américain, très tourné sur la pratique, est un bon complément à une culture générale et à une rigueur théorique acquises en France», conclut pour sa part une étudiante française, comme pour illustrer la fameuse french arrogance. Et se faire l’écho d’une exception française. Malgré tout.

Emmanuel Vaillant, envoyé spécial à Boston (États-Unis)  |  Publié le , mis à jour le

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