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"L’université est Charlie". Et après ?

Camille Stromboni
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Photo d'illustration - Je suis Charlie - Manifestations à la suite des attentats à "Charlie Hebdo" et porte de Vincennes en janvier 2015
Photo d'illustration - Je suis Charlie - Manifestations à la suite des attentats à "Charlie Hebdo" et porte de Vincennes en janvier 2015 // ©  Jean-Michel André / R.E.A

Après les attentats à "Charlie Hebdo" et porte de Vincennes, les organisations étudiantes, les dirigeants d'établissement et les syndicats de l'enseignement supérieur ont été reçus au ministère de l'Éducation nationale le 12 janvier 2015. Au menu des échanges : pas de mesures concrètes mais la volonté de provoquer le débat à l'université.

Après la vague d’émotion et l’expression de la solidarité de la communauté universitaire, suite aux attentats à "Charlie Hebdo" et porte de Vincennes, vient la question de l’action. Si l’école est directement concernée, avec les cas de contestation des minutes de silence dans certains établissements, l’université est elle aussi interpellée, comme lieu de transmission du savoir aux jeunes générations.

Les organisations étudiantes, syndicales et les responsables d’établissements d’enseignement supérieur ont rencontré Najat Vallaud-Belkacem et Geneviève Fioraso le 12 janvier 2015. Avec un retour unanime : pas d’incidents à signaler dans les écoles et les facs, ont confirmé les élus étudiants (Unef, Fage, UNI, PDE et Union des étudiants juifs de France – UEJF), les présidents des conférences (présidents d’université, grandes écoles, écoles d’ingénieurs) et les syndicats (Snesup, Unsa, SNPTES, SGEN, FO).

"C’est une force de l’université, estime William Martinet, président de l’Unef. Le capital culturel et les perspectives d’intégration dans la société la protègent des risques de repli."

Lutter contre l’obscurantisme

Ce qui n’empêche pas les désaccords. "On a pu entendre ici ou là : 'pourquoi on devrait faire cette minute de silence ?', 'pourquoi cette liberté d’expression est accordée à certains et pas à d’autres ?', ou encore des parallèles faits avec Dieudonné", relate Sacha Reingewirtz, président de l’UEJF. 

"Tout remettre en question, c’est notre rôle – dans le respect de la loi bien sûr, souligne Jean-Loup Salzmann, président de la CPU (Conférence des présidents d'université). Il faut combattre tous les négationnismes par la discussion."

"Il faut aussi s’attacher à déconstruire les discours conspirationnistes qu’on entend sur certains campus ou sur Internet", ajoute le président de l'UEJF. Une "lutte contre l'obscurantisme qui s'accompagne d'une défense de notre modèle, note William Martinet. L’université, c’est la rationalité."

Créer le débat

Avec justement une réponse envisagée par la communauté universitaire : la mise en place de moments de débat autour des questions soulevées suite à ces attentats. "Il faut créer les conditions d’un dialogue républicain", souligne Alexandre Leroy (Fage). "En posant les sujets comme la laïcité, l’intégrisme religieux, l’intégration, développe William Martinet. On a pu parfois éviter d’ouvrir ces discussions, pour ne pas créer de tensions, tellement le débat était confisqué par l’extrême droite. Mais c’est une nécessité."

Le jeune homme se souvient ainsi d’un débat houleux organisé l’an dernier à Paris 1 sur "Charlie Hebdo" et la liberté d’expression, pour lequel il avait fallu insister auprès de l’université.

On a pu parfois éviter d’ouvrir ces discussions, pour ne pas créer de tensions, tellement le débat était confisqué par l’extrême droite. Mais c’est une nécessité.

Liberté académique et liberté des établissements

Ces échanges avec le ministère n'ont pas donné lieu à des mesures ou décisions particulières au niveau national, comme cela a pu être le cas du côté de l'école. "Chaque président réfléchit à ce qu’il peut faire dans son établissement", confie Jean-Loup Salzmann, qui travaille lui à un colloque sur la France au XXIe siècle et les identités françaises, pour son université. 

"Il n'y a pas de mesures spécifiques, confirme Philippe Jamet, à la tête de la Conférence des grandes écoles. Mais des initiatives à soutenir dans les écoles, qui font vivre le débat." Le responsable a également fait part des besoins de formation des personnels des établissements pour mettre en œuvre les règles de sécurité, ou encore de la nécessité d'être vigilant aux effets possibles sur l’attractivité de l’enseignement supérieur français.

Pas question donc de toucher au contenu des formations avec un cours sur les principes de la laïcité par exemple, dans un enseignement supérieur autonome où la liberté académique prime. "Ce n’est pas une circulaire du ministère qui peut organiser les choses. Un cours en licence 1, ça ne se décrète pas. C’est une dynamique qu’il faut créer", estime le président de l'Unef.

"Sur un fait de société comme celui-là, nous sommes un peu désarmés pour une réponse immédiate et concrète, reconnaît Jean-Loup Salzmann. Nous travaillons sur du long terme et il faut poursuivre nos fondamentaux : entraîner ces adultes à la pensée critique."

Du service civique aux recherches sur le racisme : les autres pistes en réflexion
Les syndicats étudiants ont lancé diverses pistes : opérer une montée en charge du dispositif du service civique, source de mixité sociale, pour la Fage ; élargir l’accès à l’enseignement supérieur pour développer l’esprit critique et lutter contre le communautarisme, pour l’UNI ; valoriser l’engagement étudiant ou encore développer les recherches sur le racisme, l'antisémitisme et les discriminations, pour l’UEJF.
Najat Vallaud-Belkacem souhaite développer la recherche
Après avoir rencontré l'ensemble des acteurs et représentants du secteur éducatif le 12 janvier, la ministre de l'Éducation nationale s'est exprimée devant les recteurs le lendemain.

Concernant l'enseignement supérieur et la recherche, elle a évoqué un axe de travail sur l'implication du secteur pour "éclairer la société dans son ensemble sur les fractures qui la traversent" et "les facteurs de radicalisation".

Elle a souligné le devoir du chercheur d'aider à analyser ces phénomènes pour mieux y répondre et indiqué qu'elle solliciterait à cette fin, avec Geneviève Fioraso, l’ANR (Agence nationale de la recherche).

La formation des enseignants est, de son côté, un chantier clé, a souligné la ministre de l'Education nationale.

Camille Stromboni | Publié le

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Marc.

« Dans certains quartiers, qui sont loin répétons-le de se cantonner aux banlieues des grandes villes, se sont déjà édifiées des contre-sociétés closes dont les normes sont le plus souvent en fort décalage voire en rupture avec celles de la société moderne et démocratique qui les entoure. Il ne s’agit nullement pour ces populations d’un repli identitaire des plus anciens, mais bien d’une identité de substitution qui se diffuse d’abord parmi les jeunes de la seconde ou troisième génération. Le terreau social sur lequel se développent ces évolutions est bien connu, c’est la ségrégation dont sont victimes ces populations devant l’accès à l’habitat, à l’emploi et aux loisirs, du fait de la xénophobie et du racisme, depuis leur arrivée sur le sol national. L’intériorisation de cette injustice porte toute une jeunesse vers le ressentiment, le repli et parfois la radicalisation. Des organisations, le plus souvent structurées sur le plan international, prospèrent sur ce terreau et assurent à cette nouvelle identité « musulmane » une promotion efficace, dans une surenchère permanente qui donne aux plus radicaux souvent le plus de poids auprès des plus jeunes ou des plus fragiles (parmi ces derniers on peut placer un certain nombre de jeunes convertis.). Le projet de ces groupes ouvertement ségrégationnistes et qui dénoncent l’intégration comme une apostasie ou une oppression, va encore plus loin. Il est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste « nation musulmane ». Nous avons dit combien ce projet nous semblait déjà bien diffusé et mis en œuvre dans la jeunesse scolarisée, notamment auprès de ces collégiens et lycéens qui refusent, parfois massivement, de s’identifier comme « Français » et ont pris comme héros les partisans de la guerre à outrance contre le monde occidental ». ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/syst/igen/rapports/rapport_obin.pdf Tout est dit dans ce rapport de 2004. Et qu'a-t-on fait depuis? Rien. Rien de rien. Alors que ces girouettes de politiques aient au moins la décence de se taire et d'agir.

hodemon.

Le code de l'éducation précise dans son article L. 141.6, que "Le service public de l'enseignement supérieur est laïc et indépendant... L'indépendance des universitaires est par ailleurs reconnue comme un principe à valeur constitutionnelle, même si les instances dirigeantes de certaines université tendent parfois à l'oublier (jurisprudence constante du conseil constitutionnel). Pourtant elle est menacée. Entre autres exemples, on peut citer le témoignage d'inspecteurs généraux recueillis par le Point (publié le 28/10/2013 sur le web) : "Une enseignante de sociologie à l'université Paris-Ouest-Nanterre a témoigné de la résistance agressive à laquelle elle s'est trouvée confrontée lors d'un cours sur les castes : une trentaine d'étudiantes voilées ou portant de longues robes, nommées abayas, occupaient les premiers rangs et paraissaient guetter le moindre propos de l'enseignante pour y déceler d'inévitables relents colonialistes ! Lorsqu'elle nous a raconté l'épisode qu'elle avait vécu, cette enseignante était encore manifestement sous le choc". D'autres faits de ce type se produisent dans nos établissements jusqu'à aujourd'hui, dans une relative et hypocrite indifférence. Alors qu'une loi était évoquée tendant à étendre l'interdiction de signes ostentatoires à l'Université, celle-ci a pourtant été écartée par ces mêmes responsables. Comme le souligne le Point, les pressions et la peur de faire hurler à l'islamophobie existe. L’amalgame pourrait être fait entre les revendications de "laïcards" et celles de méchants racistes ! La CPU (conférence des Présidents d'Universités) s'est elle-même prononcée en défaveur d'une loi. Seuls les enseignants confrontés à ces problèmes n'ont pas été consultés et ont à les gérer sur le terrain. Aujourd'hui, sans loi, le flou artistique règne dans les universités. Face à des enseignants qui réclament le respect des principes d'indépendance et de laïcité, les Présidents sont très frileux pour inclure dans les règlements intérieurs des mesures interdisant le port de signes ostentatoires. Il est temps que cela cesse, car l'indépendance du supérieur est un principe essentiel de notre droit et de notre République, dont la valeur constitutionnelle est clairement affirmée. Allié au principe de laïcité, il doit permettre aux enseignants d'exercer leur mission en toute liberté. Les franchises universitaires ont protégé depuis le moyen âge cette liberté universitaire de toute pression y compris policière. Il doit en être de même de toute pression religieuse. L'ostentatoire ne doit pas avoir sa place à l'Université, lieu de savoir...Une loi doit urgemment clarifier les choses.

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