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Recherche et entreprise : les docteurs en période d’essai

Sarah Masson  |  Publié le

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Laboratoire de chimie à l'INP Toulouse. Avec INP Innov', l'Institut veut rapprocher entreprises et laboratoires autour de l'innovation © JPGphotographies
Le grand public doit être informé de la valeur du doctorat pour le marché de l'emploi, selon l'étude de l'agence Mondrian. // © JPGphotographies

Université et entreprise, deux mondes qui s’ignorent ? Une étude de l’agence Mondrian souligne la valeur du diplôme pour le marché de l’emploi et l’intérêt pour les entreprises de recruter des jeunes docteurs.

"Éternel étudiant, rat de bibliothèque, ânonnant des théories déconnectées de la vraie vie, n'ayant jamais mis un pied en entreprise"… En France, les docteurs souffrent encore d'une image poussiéreuse auprès du grand public. C'est, entre autres, ce que souligne Laurence Debavelaere, sociologue et fondatrice de l'agence Mondrian, dans son étude consacrée à l'intégration des docteurs en entreprise. L'auteure a interrogé divers acteurs du secteur privé, de l'enseignement supérieur et de la recherche (DRH, docteurs et experts).

"On cherche des gens qui savent travailler" : c'est la réponse sans appel d'un DRH à une jeune docteure en SHS (sciences humaines et sociales). La méconnaissance vient aussi du monde académique : pour certains professeurs d'université,"au mieux, l'entreprise est un lieu qui accueille les stagiaires de M2, au pire elle représente 'le grand capital'", relève Laurence Debavelaere dans son étude.

"La perception de l'entreprise vis-à-vis de ces profils professionnels qui s'ignorent est assez pervertie, analyse-t-elle. Chacun campe sur ses positions. Très naturellement, un DRH va recruter des personnes qui appartiennent à son réseau, des anciens de son master de ressources humaines... De son côté, l'université perçoit l'entreprise comme un univers où la pensée serait dénaturée."

capacité d'analyse et créativité

Pour faire face à ces préjugés, l'auteure dresse un constat irréfutable : la culture de la recherche est très proche de la culture de l'innovation. Le questionnement, l'expérimentation et l'analyse, qui caractérisent la posture du chercheur, sont des attitudes recherchées par les recruteurs.

Ainsi les entreprises innovantes ont tout intérêt à embaucher des jeunes docteurs, explique Laurence Debavelaere : "D'après un cabinet de conseil, qui fait partie de mon panel d'entreprises, les jeunes docteurs ne sont pas frileux devant le défi intellectuel, ils ont une grande capacité de travail et sont d'excellents consultants généralistes.

Ce cabinet rassemble des docteurs en microbiologie, en anthropologie, en mécanique. Ils se retrouvent derrière une méthodologie qui les unit." Transversalité, créativité, rigueur sont également des compétences que les entreprises retrouvent chez les jeunes chercheurs.

L'étude relève pourtant de nombreux obstacles à cette rencontre docteurs-entreprises. Parmi eux, une absence de langage commun : l'"autonomie" des chercheurs correspond à la "prise d'initiative" dans le vocabulaire de l'entreprise, leur "rigueur" au "respect des délais"... Ainsi, la rencontre ne peut avoir lieu que s'il y a une réelle volonté de chaque côté, et même une prise de risque.

Transversalité, créativité, rigueur sont également des compétences que les entreprises retrouvent chez les jeunes chercheurs.


"Il faut, d'une part, que les docteurs soient capables de se remettre en question ; d'autre part, qu'il y ait un effort de la part du patron de promouvoir ces profils dits 'atypiques'", complète Laurence Debavelaere. La plupart des DRH interrogés dans l'étude évoquent des recrutements au cas par cas, en fonction de la "personnalité" des jeunes chercheurs. Les DRH sont donc loin, comme dans les pays anglo-saxons, de considérer le PhD comme le Graal.

Sortir des poncifs à la "Tanguy"

"Il faut informer le grand public de la valeur du doctorat pour le marché de l'emploi, affirme Laurence Debavelaere. Pourquoi ne pas organiser une campagne, pour sortir des poncifs à la 'Tanguy' ou de Camille, le personnage joué par Agnès Jaoui dans 'On connaît la chanson' ?" Cela passe d'abord par un recensement des jeunes docteurs bien intégrés en entreprise.

Laurence Debavelaere propose également un accompagnement de débutants, animé par des docteurs en poste dans le privé ou des docteurs entrepreneurs afin d'expliquer les codes de l'entreprise.

Autre piste d'action : faire entrer concrètement les docteurs dans l'entreprise, au cours de leur formation et de leur carrière : "Tous les trois ans, un chercheur pourrait y passer six mois. Cela permettrait à l'entreprise de réaliser la valeur d'un chercheur ; et au chercheur d'être au courant des besoins du secteur privé."

Quel avenir pour les docteurs en entreprise ? "Le dialogue s'amorce, mais il reste encore timide, conclut Laurence Debavelaere. Il faut poursuivre les efforts, notamment en termes de reconnaissance du doctorat. La notion de culture de l'innovation est vraiment un levier formidable, notamment pour les sciences humaines et sociales."

Sarah Masson  |  Publié le

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