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Au Maroc, l'Essec fait le pari de Rabat

Cécile Peltier
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IInauguré au printemps, le nouveau campus marocain de l'Essec a accueilli en septembre 2017 ses premiers étudiants..
IInauguré au printemps, le nouveau campus marocain de l'Essec a accueilli en septembre 2017 ses premiers étudiants.. // ©  Cécile Peltier
Le nouveau campus "Afrique-Atlantique" de l'Essec a accueilli ses 70 premiers étudiants le 21 septembre 2017, près de Rabat, dans une zone où tout reste à construire. Alors que la plupart des établissements d'enseignement supérieur français sont concentrés à Casablanca, la business school mise sur le projet de développement économique de la capitale. Reportage.

La plage de sable blanc de la plage des Nations, qui s'étire au bord de l'océan Atlantique, le club de surf, les carrioles tirées par des ânes... Les abords du nouveau campus "Afrique Atlantique" de l'Essec, à proximité de Rabat, ont tout d'une carte postale. Une ambiance tranchant avec la solennité régnant, en ce jeudi matin 21 septembre 2017, dans le grand amphithéâtre de l'école.

Inauguré fin avril 2017, après un an de travaux, le troisième campus de la business school française reçoit officiellement aujourd'hui ses 70 premiers étudiants : une quarantaine d'élèves marocains de première et deuxième année du Global BBA, lancé l'année dernière dans les locaux de l'université internationale de Rabat, ainsi qu'une trentaine de troisième année en provenance de Cergy.

Vincenzo Vinzi, qui dirige le groupe Essec par intérim depuis le départ de Jean-Michel Blanquer, a fait le déplacement pour accueillir les nouveaux venus, avec un message clair : même à Rabat, les élèves sont des étudiants à part entière de l'Essec, avec les mêmes cours, et, à la sortie, le même diplôme.

"Les campus [de Singapour et de Rabat] ne sont pas seulement une manière pour l'Essec d'exposer ses étudiants à la culture africaine ou asiatique, mais un vrai échange avec ces pays !" insiste le directeur.

Un moment "émouvant", ajoute Thierry Sibieude, le directeur général de l'Essec Afrique-Atlantique, qui a suivi le projet depuis son commencement.

Rabat, une agglomération en plein essor

La plage des Nations, au bord de laquelle, l'Essec a installé son nouveau campus
La plage
des Nations borde le nouveau campus "Afrique-Atlantique" de l'Essec, à Bouknadel, près de Rabat. // © Cécile Peltier

Quand Jean-Michel Blanquer lui confie, il y a quatre ans, le soin d'ouvrir un nouveau campus en Afrique, l'enseignant-chercheur, spécialiste d'entrepreneuriat social, explore pour le compte de l'école l'Afrique de l'Ouest, et notamment le Sénégal.

Avant de jeter son dévolu, comme bon nombre d'écoles ou d'universités françaises, sur le royaume chérifien : "Le Maroc abritait déjà notre partenaire, l'École centrale, et nous y comptons beaucoup d'alumni.C'est un vrai hub qui nous permettra de rayonner sur tout le continent. C'était plus simple, aussi, pour gérer les coûts de déplacement de nos professeurs..." souligne Thierry Sibieude.

Alors endettée par la construction du campus de Singapour, l'école de management cherche un partenaire local. Ainsi, elle envisage d'abord de partager le campus de Centrale à Casablanca, qui concentre le gros des établissements d'enseignement supérieur étrangers. Mais, pour des raisons de "divergences stratégiques", le projet ne se fait pas, indique pudiquement une source proche du dossier.

En quête d'un nouveau soutien, l'Essec se laisse séduire par la proposition de Prestigia. La filiale haut de gamme du promoteur immobilier Addoha souhaite financer la construction d'un campus au cœur du projet "Plage des Nations golf resort".

À une demi-heure de voiture du centre de Rabat, le projet se situe sur l'axe Kénitra-Rabat-Casablanca, dont les pouvoirs publics veulent faire, d'ici à dix ans, le nouveau poumon économique du pays.

Un investissement réduit

Au bord de la plage, le nouveau campus de 6.000 mètres carrés (dont 2.000 de résidences étudiantes) de l'Essec a été financé par Prestigia, à qui l'école versera un loyer. Proportionnelle au nombre d'étudiants accueillis les trois premières années, la somme sera ensuite fixe (soit environ 360.000 euros par an). Au bout des neuf ans, l'école aura la possibilité de racheter les murs. Un "partenariat gagnant-gagnant", qui lui a évité le coût d'investissement initial, tout en lui garantissant l'accès à un campus moderne, estime l'école.

Élégant, sans ostentation, le nouveau bâtiment a été dessiné pour coller à ses besoins : "Nous voulions un campus clair et connecté, pour être en réseau avec les autres campus de l'Essec, mais pas trop vaste, pour que les élèves se sentent bien", confie Thierry Sibieude.

L'école s'est contentée de débourser 600.000 euros pour le meubler et l'équiper. Comme sur ses autres campus, tout est pensé pour un enseignement modulaire et collaboratif. Sur les murs, des écrans permettent de suivre des cours ou de travailler avec les étudiants des autres campus, et, au rez-de-chaussée, le Knowledge Center est une réplique de celui de Cergy.

Une contrainte cependant : une capacité, imposée par le contrat, réduite à 480 étudiants (contre 1.100 environ à Singapour et 5.500 sur l'ensemble du groupe), qui n'autorise pas beaucoup de marges de manœuvre. "Si nous voulons nous agrandir, il reste une réserve foncière d'un hectare", assure Thierry Sibieude.

Des étudiants du monde entier


C'est après une étude de marché que l'école a choisi d'implanter son Global BBA à Rabat. Le programme, qui transforme en quatre ans des bacheliers en managers opérationnels, répond ici à un vrai besoin : "Le pays possède des cadres de très bon niveau, formés pour beaucoup à l'étranger, et une main d'œuvre nombreuse, mais il manque cruellement de managers intermédiaires", rappelle Thierry Sibieude. La cible : essentiellement les lycéens marocains; mais tous les élèves du continent, via le réseau des lycées français ou des établissements privés de bon niveau, attirés par une éducation à la française.

Une première promotion d'une vingtaine d'élèves, recrutée en septembre 2016 a été rejointe cette rentrée par une seconde cuvée. Visiblement, la demande est au rendez-vous, dans ce pays où les familles aisées ne regardent pas à la dépense quand il s'agit d'éducation : "J'aurais pu prendre 150 étudiants, mais il n'est pas question de faire de compromis sur la sélectivité", poursuit le directeur. Toute la difficulté est de convaincre ces jeunes, en quête d'international, de rester étudier encore deux ans au Maroc. Dès la troisième année du Global BBA, ils auront la possibilité de poursuivre leurs études sur les campus de Cergy ou de Singapour.

De plus, le campus sera constitué en permanence pour moitié environ d’étudiants de troisième année du Global BBA et de deuxième année du programme grande école, en provenance des autres campus, venus s'initier le temps d'un semestre aux enjeux de l'économie africaine."On vient à Rabat parce qu'on y trouve des choses qu'on ne trouve pas ailleurs, le campus est programmé pour avoir sa coloration géographique, intellectuelle et pédagogique", insiste Thierry Sibieude.

"Créer un centre d'expertise sur l'économie africaine"

Tous les cours sont dispensés en tandem : un enseignant-chercheur de Cergy est là pour fixer le cadre et un intervenant professionnel local, pour fournir des exemples pertinents en lien avec le contexte local. Une douzaine de professeurs Essec font ainsi la navette régulièrement pour venir enseigner à Rabat. Mais, à terme, l'ambition est, comme à Singapour, de constituer un corps professoral dédié avec une production de recherche dédiée : "Nous voulons en faire un centre d'expertise sur l'économie africaine", résume Thierry Sibieude.

"Nous sommes en train de structurer un service de relations entreprise, sachant que nous avons déjà plusieurs contacts avec des grands groupes marocains ou des Français qui veulent s'installer en Afrique, pour former leurs cadres", assure Thierry Sibieude.

L'ambition est, comme à Singapour, de constituer un corps professoral dédié avec une production de recherche dédiée.

L'Essec, qui propose déjà un Executive mastère en management des villes avec l'université internationale de Rabat et un mastère en excellence opérationnelle et conduite du changement avec l'École centrale Casablanca, est en discussion  avec la business school de l'université et de Rabat pour un projet autour de l'énergie, ou encore avec l'université Mohammed-VI pour une formation à destination des cadres de santé.

Enfin, la business school veut développer autour de son campus un écosystème entrepreneurial. Un incubateur et un incubateur social, qui accueilleront en majorité des porteurs marocains, et plus largement venus du continent africain, devraient voir le jour prochainement, en lien avec des partenaires publics et privés.

Une ville à construire

Mais la réussite du campus repose beaucoup sur le développement de la zone autour de la plage des Nations. Si le campus a été construit en un temps record, aux alentours, le projet n'en est encore qu'à ses débuts : "Il y a un énorme enjeu urbain qui est de transformer cette station balnéaire en une vraie ville", reconnaît Thierry Sibieude. 

L'école, qui compte bien y contribuer, a tissé des partenariats avec le golf, l'école de surf et la PSG Academy, et pèse de tout son poids sur le promoteur pour accélérer l'installation d'autres établissements sur les 10 hectares de la future "zone éducative". Celle-ci accueillera également au moins une école d'ingénieurs, la filière reine au Maroc.

D'ici là, elle espère voir sortir de terre l'immeuble voisin qui hébergera le groupe Atlas. Ce leader marocain de l'enseignement scolaire privé, qui a formé quelques-uns des premiers étudiants du Global BBA de l'Essec, devrait contribuer à l'attractivité du nouveau quartier.

L'Essec veut aussi avoir son mot à dire sur les magasins et les installations du quartier. À ce jour, les quelques boutiques qui ont ouvert, séduites par les réductions de loyers, sont encore rares. Seule une fraction des appartements et villas censés accueillir les nouveaux habitants ont été commercialisés depuis 2011.

Avec ses 800 âmes, le quartier est très loin des 50.000 habitants attendus d'ici vingt ans... Le plan de développement de la région prévoit le prolongement de la ligne de tramway jusqu'à Sidi-Bouknadel, mais, en attendant, l'Essec soigne ses relations avec le maire de la ville et le réseau ferré du secteur afin d'augmenter la fréquence des arrêts des trains de la gare locale.

Autant d'infrastructures indispensables si l'Essec veut convaincre ses étudiants français et étrangers de faire le voyage, ainsi que les étudiants marocains de rester étudier sur place. L'année dernière, la moitié des candidats reçus au concours du Global BBA ont choisi de démarrer leur scolarité en France : "Ici, notre principal concurrent, c'est Cergy !" appuie dans un demi-sourire Thierry Sibieude.

L'épineuse question de l'égalité des chances
Dans les discours, "l'égalité des chances"est sur toutes les lèvres. Pourtant, malgré la différence de niveau de vie entre le Maroc, la France et Singapour, le Global BBA exige les mêmes frais de scolarité que l'on étudie à Rabat, Singapour ou Cergy. Même si les employés sur place sont en contrat local, à niveau de qualité égale, le déploiement du Global BBA au Maroc a un coût important, précise l'école, qui entend s'ouvrir aux acteurs extérieurs, via son incubateur, ou en proposant du tutorat.

L'école travaille également sur un système de bourses, financé par des entreprises qui viendrait compléter les aides actuelles versées par la Fondation. La principale difficulté étant... de trouver "des étudiants qui en aient vraiment besoin..." Dans ce pays où les écarts de richesse sont importants, les étudiants francophones susceptibles de réussir le concours de l'Essec sont issus de milieux privilégiés, voire très privilégiés. À moins peut-être d'essayer, comme dans le cadre de PQPM (Une grande école : pourquoi pas moi), d'élargir le vivier dans le cadre de partenariats avec des lycées publics marocains ? Un vaste chantier en perspective.
Adieu Maurice...
Parallèlement au projet marocain, l'Essec avait annoncé le lancement, en 2017, d'un second campus "Afrique Océan Indien", à l'île Maurice. Cette antenne devait voir le jour sur l'ISCIA (International campus for sustainable and innovative Africa) du groupe Médine, qui rassemble déjà plusieurs institutions françaises, telles que Centrale Nantes, Paris 2 ou l'Ensa (École supérieure d'architecture de Nantes). Mais, en mai 2017, le projet a été abandonné. Quand l'on interroge sur les raisons de cet échec, la direction de l'Essec élude, se contentant d'assurer que les programmes de formation continue existants seront maintenus.

Cécile Peltier | Publié le

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