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Enseignement supérieur privé : quand les fonds font leur marché

Isabelle Dautresme  |  Publié le

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Campus Inseec Alpes-Savoie // DR
Campus Inseec Alpes-Savoie // DR

Les fonds d'investissement poursuivent leur incursion dans l'enseignement supérieur français. En témoigne le rythme accéléré de rachats d'écoles supérieures privées ces dernières années. Secteur en croissance et encore peu structuré, besoins de financement, frais de scolarité élevés… Autant de raisons d'attirer des investisseurs toujours à la recherche de marchés lucratifs.

L'éducation, un marché comme un autre ? À voir l'intérêt que portent les fonds d'investissement aux établissements d'enseignement supérieur privés, on serait tenté de le penser. Écoles de commerce, de mode ou de design, et aussi prépas médicales se font racheter les unes après les autres.

Dernière opération en date, la prise de contrôle de l'INSEEC par le fonds parisien Apax Partners, effective en décembre 2013, qui fait ainsi sa première incursion dans le domaine de l'éducation.
Ce rachat intervient après le rapprochement, en septembre 2013, entre l'EBS (European Business School, sous statut associatif) et Laureate International Universities, un des leaders mondiaux de l'éducation – détenu pour partie par le fonds américain KKR – et l'acquisition, par le fonds français Montefiore, de l'école d'Assas, un institut privé de formation de kinésithérapie.

Strate Collège et le Cours Florent sont passés, quant à eux, en 2012, dans le giron de Bregal Investissements, un fonds suisse appartenant à la famille Brenninkmeijer (magasins C&A) et déjà propriétaire du groupe Studialis. Autre illustration de l'engouement des fonds d'investissement pour l'enseignement supérieur : Octant est propriétaire depuis 2010 d'Ipesud et d'Objectif concours.

Strate College // DRDes élèves de Strate College // DR

Croissance et stabilité attirent les investisseurs

“Le marché de l'enseignement supérieur privé offre des opportunités extrêmement intéressantes pour les fonds d'investissement”, lance Charles Diehl, associé d'Activa, un fonds qui possède 70 % des cours Galien.

Avec ses 436.100 étudiants (plus d'un étudiant sur six est scolarisé dans le privé) et une hausse de ses effectifs de plus de 50 % en dix ans, l'enseignement supérieur privé est en effet en pleine croissance.
Et ce n'est pas terminé. D'après le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, la population étudiante, qui a été multipliée par huit en 50 ans, devrait continuer de croître : selon ses prévisions, le nombre d'étudiants franchira la barre des 2,5 millions à l'horizon 2020. Quand on sait que 80 % de la croissance des effectifs dans l'enseignement supérieur de ces dix dernières années a été absorbée par le secteur privé, cela a de quoi susciter la convoitise des fonds.

En atteste Antonio Graça, directeur associé de 123 Venture, un fonds français qui a pris des parts dans le groupe Auvence, propriétaire notamment d'Infosup : “L'éducation est un des rares secteurs à ne pas être directement impactés par les variations de l'activité économique. Il présente, en outre, une bonne visibilité et une récurrence forte.” Un argument de taille, étant donné l'aversion des fonds pour l'incertitude et le changement. Aux yeux d'Anne Vinokur, économiste de l'enseignement et professeur émérite à Paris 10, “l'enseignement supérieur est un moyen pour les fonds d'investissement de diversifier leurs portefeuilles en pénétrant un marché pour lequel il existe une demande forte”.

80 % de la croissance des effectifs dans l'enseignement supérieur ces dix dernières années a été absorbée par le secteur privé, cela a de quoi susciter la convoitise des fonds

Logique de transmission ou stratégie de niche ?

Avec ses nombreux acteurs indépendants, l'enseignement supérieur privé offre encore de belles opportunités pour les fonds. “C'est un marché en train de se structurer, il est donc nécessairement intéressant de l'étudier”, souligne Antonio Graça.

Parmi les écoles cédées ces dernières années, nombreuses sont celles qui l'ont été par leurs fondateurs, qui, voyant l'âge de la retraite approcher, ont cherché à vendre au plus offrant. “Nos rachats d'écoles s'inscrivent dans une logique de transmission, notre rôle étant de faciliter les changements de génération”, affirme sans ciller Éric Bismuth, président du fonds français Montefiore, présent dans les secteurs de l'hôtellerie et des services à la personne.

Autres écoles prisées : celles qui se trouvent sur de nouveaux métiers, comme ceux du Web ou du cinéma d'animation. Selon Antonio Graça, dans certains domaines très pointus et en pleine évolution, par exemple celui des jeux vidéo, “les formations classiques sont à des années-lumière de ce qu'attend le marché. Ça va très vite, il faut être très réactif.”

Pour pallier les manques de l'enseignement public, des écoles privées ont investi ces niches, avec, à leur tête, de véritables entrepreneurs qui, à en croire le directeur de 123 Venture, “n'ont aucun complexe à se tourner vers des fonds d'investissement”.

Un marché lucratif

D'après les fonds, la principale motivation qui les pousse à s'emparer du champ de l'éducation ne serait pas tant financière qu'industrielle. Ainsi, Charles Diehl (Activa) se défend de tout opportunisme mercantile : “Nous raisonnons en termes d'offre globale d'éducation”, martèle-t-il. Même discours du côté de Montefiore. De l'avis de son président, le secteur de l'éducation ne serait d'ailleurs pas particulièrement rentable. En cause : “Une forte résistance au changement.”

Un point de vue que ne partage pas Anne Vinokur. “L'enseignement supérieur privé offre un modèle économique intéressant pour les fonds d'investissement. Il fait partie des secteurs qui se placent en haut de fourchette en termes de retour sur capitaux investis. Vous en connaissez beaucoup, vous, des activités qui garantissent une rentabilité à deux chiffres ?”

En matière d'éducation, les familles sont prêtes à mettre le prix pour que leur enfant décroche un diplôme qui leur ouvre les portes de l'emploi. Il peut même être perçu comme un gage de qualité. Et “avec des frais de scolarité qui tournent autour de 5.000 à 9.000 € par an et par étudiant, le retour sur investissement est vite assuré”, concède Antonio Graça.

Elèves de l'Iscom © IscomDes élèves de l'Iscom © Iscom

Les fonds étrangers à l'affût

L'enseignement supérieur privé intéresse non seulement les fonds français, mais également les étrangers. En atteste la participation du suisse Bregal dans Studialis, du britannique Duke Street dans Eduservices ou le rapprochement entre EBS et l'américain Laureate International Universities. Pour Anne Vinokur, si Américains et Britanniques investissent en France, c'est avant tout parce que leur propre marché, déjà très structuré, est saturé. “Alors qu'ici, il existe encore de nombreuses affaires à faire.”

Charles Diehl avance une autre explication : “En prenant des participations dans des écoles françaises, ces fonds achètent un modèle d'éducation qu'ils pourront dupliquer facilement dans les écoles d'autres pays francophones.” L'enjeu est de taille. D'après le Word Population Prospects et l'ODSEF (Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone), la population parlant français devrait tripler à l'horizon 2050.

Des écoles sous pression financière

En réalité, si les écoles fusionnent, rejoignent un groupe ou sont rachetées par des fonds, c'est parce que, le plus souvent, elles y sont contraintes. Elles sont en effet de plus en plus nombreuses à avoir du mal à boucler leur budget. En cause, la hausse des dépenses, notamment pour développer la recherche et acquérir des équipements de pointe.
Les frais liés à l'internationalisation des formations ont également fortement plombé les comptes de ces écoles. Globalisation oblige. Sans parler des budgets marketing et communication, plus que jamais indispensables pour se faire connaître et attirer de nouveaux étudiants sur un marché de plus en plus concurrentiel.

Dans ce contexte, les écoles ont besoin de trouver des investisseurs. Selon Charles Diehl, “pour faire face à la concurrence internationale, le secteur de l'éducation est obligé de se professionnaliser. Ce qui passe par des investissements importants, que seuls les fonds peuvent leur apporter”.

Le secteur de l'éducation est obligé de se professionnaliser. Ce qui passe par des investissements importants, que seuls les fonds peuvent leur apporter (Ch. Diehl, Activa)

Les fonds d'investissement, soutien financier…

Quant à mesurer les conséquences que ces rachats ont sur les écoles, les avis divergent. Pour Jean Schmitt, directeur général du fonds Jolt capital, les investisseurs raisonnent à court terme. Ils achètent une école puis d'autres, le plus souvent aux actifs similaires, afin d'établir des synergies et de constituer des groupes susceptibles d'amortir les coûts centraux. L'objectif ? Donner de la valeur à l'établissement, avec, en ligne de mire, une revente dans un délai de quatre ou cinq ans. Au programme : économies d'échelle, développement de passerelles entre les différentes filières et programmes communs.

Les dirigeants de fonds qu'EducPros a contactés mettent, quant à eux, en avant une stratégie “gagnant-gagnant”. “Les établissements ont nécessairement besoin de l'accompagnement du secteur privé pour financer leur développement”, fait valoir Éric Bismuth de Montefiore.

Même discours du côté des dirigeants des écoles rachetées. “Faire partie d'un groupe détenu par un fonds ne change rien à nos pratiques”, affirme Martin Hubert, tout nouveau patron de Novetude. Même constat pour Dominique Sciamma, directeur de Strate College qui assure avoir conservé toute sa liberté pédagogique. Et Vincent Villard, directeur des Ateliers de Sèvres, d'ajouter : “On pratiquait déjà une politique de retour sur investissement. Appartenir à un groupe d'écoles nous a simplement obligés à mieux structurer notre activité. L'occasion de faire des économies sur les frais de fonctionnement.” Quant à Bruno Neil, directeur d'EBS, il dit n'avoir pas eu vraiment le choix : “Il fallait faire évoluer notre modèle économique. La révolution numérique s'annonce gourmande en capitaux.”

Je n'ai pas envie de courir le risque de devoir différer un investissement (F. Papazian, MediaSchool Group)

… ou atteinte à l'indépendance ?

Si certains dirigeants d'écoles voient dans les fonds un moyen de développer leur entreprise, d'autres, à l'instar de Franck Papazian, fondateur et président de MediaSchool Group, craignent une atteinte à leur indépendance. “Je n'ai pas envie de courir le risque de devoir différer un investissement que je juge utile sous prétexte qu'il ne rapporte pas suffisamment à court terme. L'enseignement ne peut pas être un business. Quand on dirige une école, la motivation principale ne doit pas être financière”, insiste-t-il.

Autre risque : pour augmenter la rentabilité, les fonds incitent les écoles à compresser leurs coûts (à l'exception des dépenses de marketing et de communication) et à augmenter le nombre d'étudiants, avec pour conséquence une baisse des moyens par élève. En témoigne David Polak, dirigeant de Formamod, l'une des rares écoles encore indépendantes dans ce secteur : “La première question que me posent les investisseurs putatifs, c'est combien d'étudiants supplémentaires je peux accueillir. L'idée est de faire du volume.” Quitte à proposer un enseignement standardisé, “les formations sur mesure n'étant pas suffisamment rentables”, lâche Charles Diehl, associé chez Activa.

Alors que l'incursion des fonds d'investissement sur le marché de l'enseignement supérieur privé est bel et bien enclenchée, des rumeurs circulent régulièrement sur le rachat de telle ou telle école. Après l'INSEEC, Ionis ? Pour Marc Drillech, son directeur général, il n'en est pas question. Combien de temps le groupe résistera-t-il ?

Isabelle Dautresme  |  Publié le

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