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Enquête | International

Envoyer plus d’étudiants à l’étranger, la bataille quotidienne des facs américaines

Jessica Gourdon  |  Publié le

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Campus université Etats-Unis
Si les universités d'élite américaines envoient depuis longtemps leurs élèves à l'étranger, la culture du départ est loin d'être acquise dans la majorité des établissements. // © The Merced Sun Star via ZUMA/ZUMA/REA

Aux États-Unis, où la mobilité internationale des étudiants est faible, les universités multiplient les initiatives pour inciter les jeunes au départ. Alors que Donald Trump, porté par un discours protectionniste, va prendre la tête du pays ce 20 janvier 2017, elles espèrent pouvoir poursuivre leurs efforts.

Les universités américaines ont un point faible : le manque d'internationalisation de leurs propres étudiants. Si Harvard ou Yale, et autres universités d'élite, envoient depuis longtemps leurs élèves à l'étranger, la culture du départ est loin d'être acquise dans la majorité des établissements, publics ou privés, qui maillent les États-Unis. Et même quand les opportunités de départ existent, les étudiants sont peu nombreux à en profiter.

Face à ce constat, les universités se retroussent les manches. Et elles sont aidées par l'Institute for International Education : celui-ci a lancé une campagne baptisée Generation Study Abroad (Génération "étudier à l'étranger"), dont l'objectif est de doubler en cinq ans le nombre d'étudiants américains qui effectuent un séjour à l'étranger.

Selon les données de cet institut, 313.000 Américains ont étudié à l'étranger au cours de l'année 2014-2015. Certes, c'est deux fois plus qu'en 2000. Mais ce chiffre représente moins de 1,5 % des 20 millions d'étudiants que compte le pays. Au total, neuf étudiants américains sur dix terminent leurs études sans avoir étudié hors des frontières, contre deux sur trois en France. La faible mobilité des Américains contraste avec l'internationalisation toujours plus forte de leurs propres campus, où étudient un million d'étrangers.

Des aides financières, pour inciter au départ

Quels sont les points de blocage ? En premier lieu, le financement du séjour à l'étranger. C'est l'obstacle numéro un pour des étudiants qui se sont déjà endettés pour payer leurs études. Beaucoup d'établissements ont donc développé des politiques de bourses spécifiques. "Mais même s'ils reçoivent des bourses conséquentes, de nombreux élèves ne peuvent pas se permettre d'aller étudier à l'étranger, car ils doivent travailler à côté", regrette Tracey Bradley, directrice des relations internationales à Pellissippi State Community College. Pour lever cet obsctacle, son université a mis en place des bourses qui couvrent entre 45 et 60 % du coût du séjour, et effectue un travail au cas par cas pour trouver des solutions complémentaires. Résultat : au lieu de 170 élèves habituellement, 204 sont partis à l'étranger en 2015-2016.

À l'université du Delaware, ces bourses prennent une forme originale. L'établissement a lancé un programme appelé Delaware Diplomats, qui est ouvert à une cinquantaine d'étudiants de première année : les étudiants s'engagent à assister à une série de conférences et d'événements (forums, rencontres) à connotation internationale sur le campus. En échange, ils reçoivent une bourse de 1.500 dollars pour financer un stage d'été à l'étranger. Le nombre d'élèves qui effectuent un stage hors des États-Unis est ainsi passé de 6 en 2014 à 54 en 2016.

Autre bonne pratique : l'université d'Hawaï a créé un outil en ligne de planification et de calcul du budget pour chaque type de programme et de destination. Une manière de lever certaines inquiétudes, alors que le financement constituait, d'après une enquête interne, le principal frein aux candidatures.

la communication, à destination des étudiants et des parents

Autre levier actionné : la communication. Le faible nombre de départs s'explique également par le manque d'information sur les possibilités de séjours, la surestimation des difficultés et la sous-estimation des bénéfices. "La manière la plus efficace de donner aux étudiants l'envie de postuler à un séjour, c'est de faire témoigner ceux qui sont partis. Alors on essaie de créer de multiples opportunités pour que les élèves qui rentrent puissent évoquer leur séjour lors de réunions, dans des articles publiés sur les médias de l'école, via des vidéos, des sessions d'information, des panels", explique Jeffrey Palis, directeur des relations internationales de Lamar University, au Texas. Une politique efficace : en 2015-2016, dans son établissement, le nombre de partants a augmenté de 20 %. "Et cette année, je pense qu'on sera à 30 % de plus", ajoute-t-il.

St. Cloud State, un établissement du Minnesota, a quant à lui lancé une page Facebook dédiée aux études à l'étranger, avec des articles, des témoignages, des rendez-vous, et organise tout au long de l'année des cafés thématiques sur différentes destinations. En 2016, l'université a donné à tous les partants un T-shirt, dans le but de lancer un concours photo sur les réseaux sociaux. Elle a créé une page Facebook de petites annonces pour permettre aux étudiants de sous-louer leur chambre pendant leur séjour à l'étranger.

La manière la plus efficace de donner aux étudiants l'envie de postuler à un séjour, c'est de faire témoigner ceux qui sont partis.
(J. Palis) 

Les universités ont aussi pris conscience que pour convaincre les étudiants de partir, il faut d'abord convaincre leurs parents. Plusieurs d'entre elles ont mis en place des onglets destinés aux parents sur leurs sites web. L'Institute for International Education a aussi mis en ligne un guide des études à l'étranger à l'intention des parents, qui leur donne des conseils pour aider leurs enfants à faire les démarches et à dépasser leurs peurs.

Favoriser le départ passe aussi par des mesures simples : à Belmont University, dans le Tennessee, toute la procédure pour partir à l'étranger se fait désormais en ligne, ce qui a eu un impact direct sur le nombre de candidatures. L'université de Houston a, de son côté, signé un accord avec l'administration américaine afin de pouvoir recueillir les demandes de passeport et livrer ensuite les documents aux étudiants. Elle rembourse par ailleurs tous les frais de passeport à ceux qui postulent à un séjour.

Des programmes sur mesure et intégrés aux cursus

Accroître le nombre des départs tient aussi au développement de l'offre. Bon nombre d'universités américaines ont redoublé d'efforts pour créer des programmes qui s'adaptent aux cursus des élèves, et toucher non seulement les étudiants en langues et sciences sociales – les traditionnels candidats au départ – mais aussi les scientifiques et les élèves des filières paramédicales.

À Pellissippi State Community College, cette volonté s'est traduite par la création de nouveaux programmes courts, comme l'explique Tracey Badley, la directrice des relations internationales. "De nombreux étudiants travaillent à temps partiel ou à temps complet à coté, et n'ont jamais voyagé. Des séjours de trois ou quatre semaines s'adaptent mieux à leur planning d'études et à leur budget."

Plusieurs universités ont par ailleurs mis en place des formations pour les professeurs, afin que ceux qui souhaitent monter des programmes d'études à l'étranger soient coachés et financés.

Toutes ces initiatives finiront par faire bouger les lignes. Même si l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, auréolé d'un discours patriote et protectionniste, inquiète nombre d'établissements, qui se demandent s'ils pourront poursuivre leurs efforts. "J'espère qu'il y aura encore plus d'étudiants qui partiront faire des études à l'étranger durant la présidence Trump, conclut Jeffrey Palis, directeur des relations internationales à Lamar University. Nous comprenons maintenant à quel point c'est important."

La mobilité américaine, courte et collective
La mobilité des Américains est différente de celle que l'on observe en Europe. Elle se caractérise surtout par des séjours courts, collectifs et clés en main. Souvent, les professeurs effectuent le déplacement avec leurs élèves. Dans 62 % des cas, ces séjours à l'étranger sont inférieurs à deux mois. Seuls 3 % des étudiants partent pour une année académique.

Quant aux pays ciblés, ils sont peu divers. L'Angleterre est la destination numéro un, suivie par l'Italie, l'Espagne et la France. Ces quatre pays concentrent 38 % des départs !

Autre défi pour les universités américaines : le manque de diversité des candidats. Les minorités sont largement sous-représentées parmi les partants : 13 % d'entre eux sont noirs ou latinos, alors qu'ils représentent 29 % des étudiants aux États-Unis. 

Jessica Gourdon  |  Publié le

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