Enquête | Innovation

Les fablabs ou la pédagogie de la bidouille

Céline Authemayou  |  Publié le

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Le "FacLab" de l'Université Cergy-Pontoise a été créé en février 2012 sur le site de Genevilliers.
Le "FacLab" de l'Université Cergy-Pontoise a été créé en février 2012 sur le site de Genevilliers. // © Bertrand Desprez pour L'Étudiant

Les fablabs – pour "ateliers de fabrication" – se multiplient sur tout le territoire français. L’enseignement supérieur n’échappe pas au phénomène : universités et écoles créent leur propre structure. Plus que de simples ateliers de bidouille réservés aux fous de technologies numériques, ces lieux permettent aux établissements de décloisonner leurs enseignements tout en valorisant l’apprentissage par l’action.

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Sur les tables de l'atelier restent encore des copeaux de bois, vestiges des travaux menés la veille au soir par les habitués des lieux. Au FacLab de l'université de Cergy-Pontoise, situé sur le site de Gennevilliers (92), les machines à commande numérique côtoient les tours à bois et autres outils traditionnels. Dans le paysage des fablabs de l'enseignement supérieur, le FacLab, créé en février 2012, fait office de pionnier.

Nés au MIT (Massachusetts Institute of Technology) à la fin des années 1990, ces "laboratoires de fabrication" mettent à la disposition de tous des outils permettant de transformer très rapidement une idée en objet. Face à l'engouement suscité par l'initiative et pour structurer le réseau, le MIT a élaboré une charte. Le texte fixe les grands principes du fablab. Parmi eux : le partage de connaissances et l'ouverture à tous les publics. Sur le site de la Fab Foundation, créée par l'université américaine, une cinquantaine de structures sont recensées en France. Un chiffre à relativiser, tant les structures sont hétérogènes et parfois difficiles à repérer.

À Cergy, le FacLab est fréquenté par des étudiants, des enseignants, des habitants de la ville, des porteurs de projet, etc. Chacun vient confronter ses idées aux réalités techniques et aux compétences des autres visiteurs. "Finalement, faire de jolis objets devient accessoire, constate Laurent Ricard, cofondateur du lieu. Les échanges sont informels, parfois foutraques ! Mais des interactions se créent. Chacun apprend en faisant, sans être sanctionné ni jugé."

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Au fablab de l'École centrale de Marseille, lors de la première édition du Makers Original Challenge (MOC), en janvier 2015. ©PXC Marseille

Place à l'intelligence collective

Au sein des écoles et des universités, les fablabs sont protéiformes. Certains ouvrent leurs portes aux élèves et aux personnels, d'autres aux entreprises ou au jeune public (collégiens et lycéens). Quel que soit le modèle choisi, le but recherché est le même : confronter les expériences de chacun pour nourrir l'intelligence collective. À Télécom Bretagne, au sein du Téléfab, créé en septembre 2012, des élèves ingénieurs travaillent aux côtés d'étudiants des Beaux-Arts pour créer un bracelet intelligent. À l'université Pierre-et-Marie-Curie, le PMClab accueille un étudiant en informatique qui collabore avec un enseignant de chimie pour créer un compteur Geiger open source (dont les plans sont mis à la disposition de tous, NDLR). À Bordeaux, le fablab de l'IUT vient de se rapprocher de l'IAE local pour permettre aux porteurs de projet de mieux défendre leur idée d'un point de vue marketing et commercial.

"Partager, échanger, provoquer les rencontres entre des publics issus d'horizons très divers... C'est là tout l'intérêt du fablab", résume Véronique Gaildrat, enseignante à l'université Paul-Sabatier de Toulouse et responsable du CampusFab, fablab de l'établissement. Inauguré en avril 2014 sur le site de Rangueil – après un premier lab ouvert à Tarbes en février 2014 –, le local accueille aussi bien des étudiants que des chercheurs en archéologie. "Récemment, un étudiant m'a appris à utiliser l'une des machines disponibles sur place, raconte, enthousiaste Véronique Gaildrat. Cette valorisation de leurs compétences crée une nouvelle relation entre nous, basée sur une très forte coopération. Et je trouve ça formidable !"

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Au fablab de l'IUT de Bordeaux, le jeune public est régulièrement invité, dans un but bien précis : éveiller les plus jeunes à la technologie. ©IUT Bordeaux

un nouvel outil pédagogique

Abrités le plus souvent dans une ancienne salle de cours réaménagée pour l'occasion, les fablabs proposent à leurs usagers tout un parc de machines, allant de la fraiseuse à commande numérique au traditionnel établi en passant par l'incontournable imprimante 3D. Cette dernière est devenue la figure emblématique – voire l'outil de communication – de ces tiers-lieux. "Bien-sûr, nous avons des imprimantes 3D, concède Sylvie Kérouédan, enseignante-chercheure à Télécom Bretagne et responsable du Téléfab. Mais nous avons également beaucoup de petit matériel électronique, du fait de notre spécialité."

Créé en 2013, l'atelier brestois occupe une salle de 100 m2 et est ouvert 24 heures sur 24 aux étudiants qui le veulent. Outre l'accueil régulier de collégiens et de lycéens, le lab sert aussi de plateforme pédagogique pour les enseignants. "L'idée est d'ailleurs venue d'une élève, se souvient Sylvie Kérouédan. Elle nous a posé une question simple : pourquoi ne pas avoir des exercices permettant de fréquenter le fablab au cours de la formation ?" Depuis, des travaux dirigés ont été mis en place : les futurs ingénieurs doivent réaliser une antenne relais. Ils étudient ainsi de façon très concrète le principe de transmission.

Les élèves ont une capacité extraordinaire à s'approprier les lieux. Ils deviennent force de proposition auprès des enseignants.
(P. Brouaye)


L'intérêt est de "toucher du doigt" les problématiques jusqu'à présent apprises en cours magistral. Une façon de plus de faire entrer le principe du "learning by doing" (apprendre en faisant, NDLR) au cœur des formations. "Les élèves ont une capacité extraordinaire à s'approprier les lieux, constate Pascal Brouaye, président du Groupe Léonard de Vinci. Ils deviennent force de proposition auprès des enseignants." Le groupe privé implanté à la Défense (92) vient d'inaugurer son fablab, commun aux trois écoles du Pôle (écoles de management, d'informatique et d'ingénieurs). En première année, les élèves ingénieurs doivent par exemple réaliser en équipe une mini-éolienne. Un projet qui s'inscrit dans le cursus et permet de valider le passage en deuxième année.

À l'Institut d'optique, le fablab a même été créé pour accueillir les élèves inscrits dans la filière innovation-entrepreneur (FIE). Dans le cadre de cette formation à l'entrepreneuriat, les élèves ingénieurs doivent travailler à la création d'une entreprise innovante. Au sein du Phonotic fablab, ils disposent de tout le matériel de prototypage de pointe nécessaire à leur projet.

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À Télécom Bretagne, le Téléfab est utilisé par certains enseignants dans le cadre de la formation. Une façon de ne pas "cloisonner" les genres, selon Sylvie Kérouédan. ©Télécom Bretagne

Les étudiants pour moteur

Si les étudiants peuvent fréquenter les fablabs dans le cadre de leur formation ou tout simplement pour développer leur projet personnel, ils sont aussi et surtout l'un des rouages essentiels du développement de ces lieux. Aux côtés d'enseignants motivés – et souvent passionnés par le phénomène des "makers" –, ils contribuent à la création et à la bonne marche des labs. Les élèves sont systématiquement impliqués dans la gestion quotidienne des lieux. Ils assurent des permanences d'ouverture, accueillent le public. À Télécom Bretagne, ils reçoivent des crédits ECTS qui valorisent leur implication. "C'est une façon de plus de les responsabiliser", note Sylvie Kérouédan. Ailleurs, la démarche va encore plus loin puisque ce sont les étudiants eux-mêmes qui gèrent le fablab. La structure est alors associative, à l'image du bureau des élèves (BDE).

C'est le cas à Centrale Marseille. Créé en novembre 2012, le fablab est né à la suite d'un projet pédagogique porté par des élèves ingénieurs de troisième année. Le projet terminé, le lab a finalement perduré. Chaque année, les élèves de première année en prennent la tête. "La direction de l'école nous soutient, mais nous sommes totalement libres dans notre organisation", explique Romain Vallon, actuel président du lab. Les élèves apprennent notamment à gérer un budget et à démarcher des entreprises pour débloquer des fonds.

Partager, échanger, provoquer les rencontres entre des publics issus d'horizons très divers... C'est là tout l'intérêt du fablab.
(V. Gaildrat)

"Grâce à cette autonomie, ils apprennent beaucoup", atteste Pascal Brouaye. Si la direction du Pôle Léonard de Vinci est à l'origine du fablab, le président avoue réfléchir à transférer la gestion des lieux aux étudiants. "Nous pourrions envisager ainsi une amplitude horaire d'ouverture plus grande, note Pascal Brouaye. Mais c'est également une façon d'accroître l'attractivité des lieux. Le discours porté par les étudiants pour les étudiants est toujours plus efficace."

De son côté, l'université de technologie de Compiègne (UTC) réfléchit à porter elle-même le projet. L'association étudiante fablab, créée en 2012, compte 40 membres. "L'une des plus grosses associations de l'école, estime Killien Dalle, président de la structure. Les élèves qui s'impliquent sont très motivés et c'est une vraie force. Mais lorsque ces derniers quittent l'école ou partent en stage, on perd en continuité..."

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 Le Pôle Léonard de Vinci a baptisé son fablab De Vinci Fablab(w), pour "en devenir". Une façon de spécifier que la charte du MIT n'est pas encore pleinement respectée. © Pôle Léonard de Vinci

Un équilibre budgétaire complexe

À côté de l'implication des étudiants, la solution idéale réside certainement dans l'embauche d'un fabmanager : une personne à temps plein, qui accueille le public, forme à l'utilisation des machines et assure la promotion des lieux. Au FacLab de Cergy-Pontoise, deux personnes occupent cette fonction. C'est aussi le cas à l'IUT de Bordeaux, qui dispose de son fablab depuis janvier 2014. Un fabmanager a été recruté en contrat d'insertion par l'IUT. Un petit luxe, que bon nombre de structures ne peuvent pas se permettre. Financés majoritairement par les établissements eux-mêmes, les fablabs sont confrontés à la question des moyens. Dans un contexte budgétaire tendu, il est parfois difficile d'engager une somme dans un projet qui porte dans son ADN l'idée même de non-lucrativité.

Outre les subventions émanant des regroupements d'établissements (Sorbonne Universités a ainsi alloué 100.000 € au fablab de l'UTC et autant au PMClab ; l'Institut Mines Télécom a fourni 10.000 € au Téléfab) ou des collectivités locales, certaines structures réfléchissent pour trouver de nouveaux fonds et assurer ainsi la pérennité des lieux.

L'IUT de Bordeaux bénéficie ainsi du soutien de la Fondation Orange et d'EDF. L'entreprise d'énergie a trouvé dans le fablab l'endroit idéal pour préparer sa future campagne de grand carénage (nettoyage des centrales) : elle va y fabriquer des maquettes permettant de former le personnel à cette opération d'envergure. Du côté de Gennevilliers, le FacLab va lancer des diplômes d'université (DU) dans le cadre de la formation continue. "Outre l'intérêt pédagogique de la démarche, cela nous permettra d'équilibrer notre budget", concède Laurent Ricard.

Quant au groupe privé Léonard de Vinci, il a investi environ 200.000 € pour la création de son fablab. Un choix stratégique selon Pascal Brouaye : "Le retour sur investissement est clair. Les réalisations des étudiants seront plus visibles, leur savoir-faire mis en valeur. L'école gagnera ainsi en attractivité." Une stratégie difficile à mettre en œuvre pour les écoles publiques, à la bourse plus resserrée...

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Le PMClab de l'université Pierre-et-Marie-Curie, qui réunit quelque 160 adhérents-étudiants, a organisé le 28 mars 2014 une compétition de drones, baptisée le Game of Drones. ©PMClab

Fablab or not fablab ?
undefinedC'est la question existentielle qui agite les acteurs du secteur. Quelle identité pour les fablabs ? Pour définir le concept, le MIT a créé un réseau et établi une charte, permettant aux fablabs d'homogénéiser leur fonctionnement. Parmi les points à respecter : l'ouverture à tous les publics, l'apprentissage par les pairs et la documentation des projets (les plans d'un objet créé dans un fablab doivent être accessibles à tous sur Internet). Les structures répondant à ces critères peuvent en contrepartie utiliser le logo officiel (ci-contre) et ainsi bénéficier de la force de frappe du réseau qui compte une cinquantaine de membres français.

En France, tous les fablabs n'appartiennent pas à ce réseau. Le terme, devenu un mot-valise, regroupe des ateliers de fabrication aux profils et aux ambitions divers. Pour les historiques du circuit, cet effet de mode est en partie dû à l'appel à projets émis en 2013 par le ministère du Redressement productif – redevenu depuis ministère de l'Industrie. Quatorze projets avaient alors reçu une enveloppe budgétaire allant de 70.000 € à 200.000 €.

Attirés par les fonds disponibles, certains n'ont pas hésité à se dénommer fablabs pour capter de nouveaux budgets, sans forcément respecter la "culture" de ces tiers-lieux. "Il faut être prudent quant à la récupération du concept, prévient Emmanuelle Roux, cofondatrice du FacLab. Les clubs de robotique, les ateliers de prototypage existaient bien avant l'apparition des fablabs. Mais ces derniers doivent s'ouvrir à davantage de publics et répondre à de nouvelles attentes pédagogiques."

Bon nombre d'écoles d'ingénieurs sont en train de créer leur fablab. Contraintes par des questions de pure logistique, il leur est parfois difficile de l'ouvrir à tous les publics, sur des amplitudes horaires importantes. "Il ne faut pas tordre le cou à ces initiatives, argumente Laurent Ricard, auteur de "Fablabs, etc." aux éditions Eyrolles. Même si le fablab est ouvert aux seuls étudiants, c'est déjà un sacré bond en avant : trop souvent, le bureau des élèves reste le seul endroit où les jeunes se croisent. Mais, après cette étape, il faut aller plus loin. Le fablab doit permettre de faire entrer la vie civile au cœur de la formation. Car cette ouverture au monde, construite sur la base du hasard des rencontres, est toujours synonyme d'enrichissement."

Céline Authemayou  |  Publié le

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