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Enquête | Relations entreprises

Filière numérique : le défi du rapprochement formations-entreprises

Céline Authemayou  |  Publié le , mis à jour le

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ENSTA ParisTech - Labo de robotique Laboratoire de robotique de l'ENSTA ParisTech. // © Bertrand Desprez

Avec 700.000 emplois directs, le secteur français du numérique engendre un chiffre d’affaires de 63 milliards d’euros. Si, depuis des années, le nombre de salariés augmente, les entreprises peinent à attirer les jeunes diplômés. Face à cette pénurie qui affecte directement le développement des activités, les acteurs économiques et académiques s’organisent.

Le dernier "coup" de Xavier Niel n’est pas passé inaperçu. Le 26 mars 2013, le charismatique patron de Free annonçait la création d’une école dédiée au numérique. L’école 42, gratuite, ne délivrant pas de diplômes et tournée vers le monde de l’entreprise, a fait grincer quelques dents du côté des établissements d’enseignement supérieur.

En revanche, les professionnels applaudissent l’initiative. "Xavier Niel a le mérite de rappeler que le secteur du numérique offre des débouchés et qu’il faut former de nouveaux jeunes à nos métiers, constate Pascal Brier, administrateur général de Syntec numérique, principal syndicat professionnel du secteur. On alerte depuis un certain temps sur la pénurie de talents, mais on a du mal à être entendus."

Et la pénurie n’est pas franco-française : le 4 mars dernier, la Commission européenne lançait une grande coalition en faveur de l’emploi dans le numérique visant à pourvoir les 900.000 postes qui devraient être créés dans l’Union d’ici à 2015.

"Malgré les niveaux de chômage que l’on connaît actuellement, le nombre d’emplois dans le secteur du numérique progresse de plus de 100.000 par an, note l’instance européenne. Or, le nombre de nouveaux diplômés des TIC [technologies de l’information et de la communication] et de travailleurs qualifiés dans ce secteur est insuffisant pour suivre le rythme de la demande."

Nouveaux métiers et nouvelles technologies

Aujourd’hui, le numérique est partout : téléviseurs, smartphones, informatique, transport, énergie… Le secteur regroupe des profils de niveau et de culture très différents. Emplois directs et indirects représentent un million de postes en France. "Aujourd’hui, les recrutements sont difficiles pour tout ce qui concerne le développement d’Internet, mais aussi la modernisation de l’État et des services", constate Christian Colmant, délégué général de Pasc@line, association qui réunit professionnels et formations des STIC.

Parmi les métiers dits en tension, on trouve les développeurs d’applications mobiles, les administrateurs de bases de données (portés par les phénomènes du cloud computing et du big data), les spécialistes de l’informatique embarquée ou encore de la simulation numérique.

"Pour calculer l’impact d’une ferme éolienne sur le trafic aérien par exemple, la simulation va être utilisée, note Pascal Brier. Ces applications sont nouvelles et le manque d’experts est criant." Les profils recherchés vont de bac+2 à bac+5 selon les postes.

"Face à l’absence de candidats, nous élargissons clairement notre base de recrutement", explique Willy Braun, délégué général de France Digitale, structure qui regroupe start-up et investisseurs du milieu. Une situation qui profite aux étudiants de formations courtes, types BTS, DUT ou licences pro.

Les étudiants sont demandeurs d’informations et les établissements ont bien conscience que le moindre retard se paiera

Entreprises : la force des actions groupées

Pour attirer les candidats et se faire connaître auprès des étudiants, les entreprises jouent volontiers la carte du collectif, partant du principe qu’à plusieurs on est plus fort. "Par essence, les start-up ne sont pas corporatistes du fait de leur petite taille, mentionne Willy Braun. Mais pour gagner en visibilité, nous avons bien conscience qu’il faut mutualiser nos actions.”

France Digitale organise ainsi depuis l’an passé un forum appelé "Rejoignez une start-up", qui permet aux entreprises membres de faire connaître aux jeunes leurs offres d’emploi et de rivaliser avec les grands groupes, qui disposent eux de moyens bien plus importants pour développer leur marque employeur.

À Toulon, c’est le même objectif qui a poussé les entreprises numériques régionales à créer 43.117 (qui représente la latitude de Toulon). La structure regroupe une soixantaine de PME.

"Nous observons que les petites structures ne sont pas une cible naturelle pour les étudiants, indique Patrick Valverde, initiateur du projet. Nous avons donc multiplié notre présence dans les forums étudiants, nous sommes en contact étroit avec Ingémédia, le département informatique de l’université de Toulon, et nous travaillons avec Kedge Marseille [ex-Euromed] pour créer une filière coworking et FabLabs…  Et force est de constater que ces actions payent : en moins d’un an, les demandes de stages reçues par les membres de 43.117 ont explosé."

Informatique - numérique- © DR

Un dialogue indispensable entre pédagogie et monde professionnel

Du côté des écoles, on se tourne volontiers vers le monde professionnel pour connaître les évolutions du marché. "Les écoles de commerce sont les premières à venir nous voir, suivies des écoles d’ingénieurs, même si ces dernières ont déjà beaucoup d’offres d’emploi à proposer à leurs étudiants, rapporte Willy Braun, de France Digitale. Les étudiants sont demandeurs d’informations et les établissements ont bien conscience que le moindre retard se paiera."

Malgré tout, du côté des entreprises, certains regrettent le manque de formations spécialisées dans les nouveaux métiers du numérique – un point évoqué par la Commission européenne en mars dernier. "Il faudrait faire entrer beaucoup de choses dans les formations, tempère Pierre Baylet, directeur développement et métiers de l’Institut Mines-Télécom, qui rassemble 13 écoles d’ingénieurs françaises. Je crois qu’il est essentiel de ne pas se disperser, car les technologies évoluent à très grande vitesse. Notre rôle est de donner aux étudiants des socles de compétences solides qui leur permettront de s’adapter aux nouveaux besoins tout au long de leur carrière."

Présence dans la gouvernance des écoles, intervenants professionnels dans les formations, développement de l’alternance… Les liens avec le monde professionnel sont nombreux. Avec un bémol cependant au sujet de l’alternance : "Les sociétés de services [SSII] sont les plus gros recruteurs chez nous, confie Pierre Baylet. Or, l’alternance ne leur convient pas du fait de leur organisation en mode projet… Il y a donc à cet égard un certain décalage."

Si la formation initiale ne peut s’adapter en quelques mois à des demandes très spécifiques des professionnels, la solution est peut-être à chercher du côté de la formation continue. En région Bretagne, le Pacte Pen Breizh joue les intermédiaires entre entreprises et demandeurs d’emploi : les sociétés font connaître leurs besoins spécifiques, le Pacte met au point une formation courte (de trois à six mois) et la propose à des candidats, assurés d’obtenir une embauche à la fin du cursus.

"Le but est de pressentir les marchés à venir pour être prêt à rebondir et répondre très vite aux besoins des entreprises du secteur", explique Brigitte Cohen, responsable offre formation chez Proversia (Groupe Manpower) et chef de projet Pen Breizh.

L’image du geek au fond de sa grotte colle à la peau du numérique, tout comme l’éclatement de la bulle Internet (Pascal Brier)

Attirer lycéens et jeunes femmes

Capter les jeunes diplômés – et les demandeurs d’emploi dans le cas de Pen Breizh – est une étape essentielle. Mais pas suffisante, s’accordent à dire les professionnels du numérique. "Nous arrivons encore à attirer les jeunes ingénieurs, qui sont pourtant très courtisés, avoue Pascal Brier, de Syntec Numérique. Mais le vrai problème intervient en amont : nous manquons de jeunes formés. Il faut donc sensibiliser les lycéens et leur faire connaître nos métiers."

Et c’est tout le paradoxe de la situation : alors que les jeunes sont de plus en plus connectés, baignant dans un environnement numérique du matin au soir, rares sont ceux qui pensent à en faire leur métier. "Conseillers pédagogiques, professeurs, parents… Tous méconnaissent le secteur, regrette Pascal Brier. L’image du geek au fond de sa grotte colle à la peau du numérique, tout comme l’éclatement de la bulle Internet en 2001."

Pour tenter d’inverser la tendance, plusieurs initiatives se mettent en place : dès la rentrée, une option informatique sera introduite dans les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). En terminale scientifique, la spécialité ISN (informatique et sciences du numérique) est proposée aux lycéens depuis la rentrée 2012.

L’autre grand combat du numérique est d’arriver à attirer les jeunes femmes : selon l’étude Mutationnelles 2012 réalisée par Orange, en BTS, DUT ou formation d’ingénieurs, les étudiantes sont en général moins de 10% à choisir les options informatiques ou réseaux et télécommunications. "Nous nous posons la question de la discrimination positive, avoue Pascal Brier, même si nous aimerions éviter d’en arriver là. Quoi qu’il en soit, nous pouvons garantir à une jeune lycéenne qu’elle trouvera un emploi dans le numérique avant la fin de ses études !"

Le numérique, devenu enjeu économique et politique – notamment avec la présentation le 28 février dernier par le gouvernement de la feuille de route pour le numérique –, pourrait bien se transformer aussi en enjeu culturel. Aux États-Unis, le mouvement Learn to code fait des émules, jusqu’au président Barack Obama. L’association milite pour que tous les étudiants apprennent à coder. Et en France ? L’association Pascaline travaille sur un projet, nommé Coding Kids. Le principe : inculquer la culture numérique dès l’école maternelle. La culture geek a de beaux jours devant elle.

Une cartographie des métiers numérique en juin prochain
Suite à un accord-cadre national de promotion et de développement de l’emploi signé en mars 2012 avec Centre Inffo, la DGEFP et Pôle emploi, le Syntec numérique travaille à l’élaboration d’une étude dédiée à l’évolution des métiers du numérique à l’horizon 2018.

Ce document livrera une cartographie complète du secteur avec ses besoins en matière de recrutement, les profils recherchés et les évolutions des métiers. Côté formations, elles seront elles aussi recensées (formations initiales de bac+2 à bac+ 5). Le syndicat professionnel doit remettre sa copie au gouvernement en juin prochain.
L’université du Maine peaufine son futur institut de l’informatique
Le projet détaillé sera dévoilé au cours du mois de mai et l’établissement ne communique pas encore sur le sujet. Mais, dès la rentrée 2014, l’université du Maine devrait accueillir un tout nouveau institut de l’informatique, visant à structurer son offre de formations dans le domaine.

Céline Authemayou  |  Publié le , mis à jour le

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