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Doubles diplômes : quelle stratégie pour les écoles d'ingénieurs ?

Sophie Blitman  |  Publié le

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Le campus commun de Télécom SudParis et Télécom Ecole de Management - ©S.Blitman Le campus commun de Télécom SudParis et Télécom Ecole de Management - ©S.Blitman

Proposer un double diplôme d'ingénieur-manager, architecte, pharmacien ou journaliste est devenu, en quelques années, monnaie courante dans les écoles d'ingénieurs. Cependant, au-delà des effets d'annonce, ces cursus ne rassemblent en réalité qu'une minorité d'étudiants. Entre individualisation de la formation et stratégie de communication, enquête sur les enjeux que représentent ces doubles diplômes.

Après l'ingénieur-manager, l'ingénieur-architecte ou encore l'ingénieur-pharmacien, voici désormais l'ingénieur-journaliste : le 19 février 2013, Chimie ParisTech et l'IPJ (Institut pratique du journalisme) de l'université Paris Dauphine ont annoncé l'ouverture de ce cursus inédit. Depuis quelques années, les doubles diplômes se sont installés dans le paysage des écoles d'ingénieurs, faisant régulièrement l'objet d'annonces de la part des écoles et de reprises favorables dans la presse. "Il est vrai que le terme d'ingénieur est très générique, reconnaît Marie-Christine Creton, administratrice d'IESF (Ingénieurs et scientifiques de France). Peut-être est-il nécessaire de préciser le contenu de la formation ?"

Ingénieur et manager, une évidence ?

"95 % des doubles cursus concernent les ingénieurs-managers", évalue Alain Jeneveau, responsable du groupe formation de la CTI (Commission des titres d'ingénieurs) qui analyse le phénomène : "les jeunes se projettent dans l'avenir et veulent être chef de projet à la sortie de l'école. Ils imaginent ainsi raccourcir le circuit. De leur côté, les entreprises souhaitent recruter des ingénieurs capables de manager, mais cela n'implique pas nécessairement d'avoir un double diplôme ! D'autant que le référentiel de la CTI prévoit que la formation d'ingénieur comporte 20 % d'enseignements de sciences humaines, économiques et sociales qui relèvent d'une école de management."

En l'absence d'études sur le sujet, il est difficile de véritablement mesurer l'impact d'un double diplôme sur le premier poste occupé. Ce qui n'empêche pas les écoles de multiplier ces dispositifs dans le but d'offrir à leurs élèves une spécialisation.

C'est le cas de Grenoble INP qui propose pas moins de trois doubles diplômes de type ingénieur-manager, accessibles aux étudiants des six écoles de l'établissement. Avec des cibles différentes : le cursus avec Grenoble Ecole de management est orienté vers le management de l'innovation, tandis que celui avec l'IAE a une coloration en gestion financière. Plus original, le partenariat avec Sciences po Grenoble vise à "former des ingénieurs capables de transformer leur expertise scientifique et technique en conseils pour des décideurs politiques", explique Mirelle Jacomino, vice-présidente du CEVU (Conseil des études et de la vie universitaire) de l'INP.

Directeur des études de l'Insa Toulouse, Claude Maranges confie que "la question du double diplôme ingénieur-manager s'est posée" pour ne finalement pas être retenue. Pour l'instant, l'école a fait le choix d'une option qui "donne une coloration managériale au diplôme, mais l'ingénieur Insa est d'abord un scientifique de haut niveau", insiste Claude Maranges, désireux de voir émerger une réflexion plus vaste sur le sujet, dans le contexte de la réindustrialisation de la France : "si l'on veut conserver une certaine compétitivité, il est nécessaire que des ingénieurs occupent davantage de postes décisionnels à la tête des entreprises, alors qu'ils ont été depuis quelques années remplacés par des financiers".

Acquérir une double compétence pointue

Outre le management, qui reste dans la continuité de la formation d'ingénieur, certaines écoles donnent à leurs élèves l'occasion de s'ouvrir à un autre environnement professionnel. Ainsi, les doubles diplômes de Chimie ParisTech avec l'IFP School et la faculté de pharmacie de l'université Paris Descartes sont destinés à ceux qui souhaitent se spécialiser dans les énergies pétrolières pour les uns et dans le secteur pharmaceutique pour les autres. "Notre philosophie est d'apporter des compétences générales en chimie et d'offrir des passerelles permettant d'acquérir une expertise spécifique", explique la directrice des études Anne Varenne.

"Laisser la porte ouverte à d'autres formations" : voilà aussi ce qui a conduit l'école à signer un accord avec l'IPJ (Institut Pratique du Journalisme) de Dauphine créant un double cursus d'ingénieur et journaliste. L'objectif : former des journalistes scientifiques, mais aussi "proposer de nouveaux profils aux rédactions", capables de "traiter des informations de plus en plus complexes" et de "rendre intelligibles de grandes quantités de données", souligne Pascal Guénée, directeur de l'IPJ.

Cas particulier dans le paysage, les diplômes d'ingénieurs-architectes, quant à eux, visent à "compenser une spécificité française, précise Claude Maranges de l'Insa Toulouse : dans la plupart des pays étrangers, les architectes ont une compétence technique alors que les formations françaises les limitent au domaine créatif. Ces doubles cursus permettent de se rapprocher des profils internationaux d'architectes qui vont de la conception à la réalisation".

Des flux d'étudiants en réalité faibles

Mais cette multiplication des doubles cursus ne risque-t-elle pas d'instiller l'idée qu'un diplôme d'ingénieur seul ne suffit pas ? En réalité, si un grand nombre d'écoles d'ingénieurs proposent aujourd'hui des doubles diplômes, les étudiants qui suivent ces cursus restent largement minoritaires : ils ne sont qu'un ou deux chaque année de Chimie ParisTech à souhaiter obtenir le diplôme de l'IFP School ou celui de la faculté de pharmacie de l'université Paris Descartes. L'Insa de Toulouse, lui, compte une douzaine de jeunes sur 2.200 intéressés par l'architecture, soit moins de 1 %. Une proportion similaire à Grenoble INP qui forme au maximum 20 ingénieurs-managers par an.

Le double-diplôme n'est en aucun cas un passage obligé ! (M. Jacomino)


Les doubles diplômes concernent donc des effectifs très limités, ce qui n'est pas pour déplaire aux responsables d'établissement. Ceux-ci s'assurent en amont du niveau et de la motivation des candidats à ces cursus exigeants. "Ce n'est pas parce que nous avons des conventions qu'il faut que tous nos étudiants fassent des doubles diplômes, insiste Mireille Jacomino pour qui cela correspond à une une fibre personnelle de l'étudiant. Il ne s'agit en aucun cas d'un passage obligé !"

Personnalisation de la formation

La stratégie des écoles est en fait de proposer un portefeuille de diplômes parmi lesquels les élèves sont libres de piocher, de même qu'ils choisissent d'effectuer un séjour plus ou moins long à l'étranger ou une année de césure en entreprise. Autrement dit, l'enjeu est celui de l'individualisation de la formation. "Le but n'est pas que tous nos étudiants obtiennent deux diplômes, confirme Anne Varenne, mais que leur formation soit en accord avec leur projet professionnel, qui demande parfois de s'ouvrir à un autre domaine. Nous les accompagnons en ce sens".

Par ailleurs, "certains étudiants ont parfois l'idée que la formation initiale tient lieu de formation pour toute la vie et ont besoin d'être rassurés, de se sentir mieux armés en complétant leurs connaissances sur le marketing, la stratégie ou le financement d'entreprise. Et il est important qu'un jeune démarre avec confiance dans la vie professionnelle", observe Christophe Digne, directeur de Télécom SudParis qui partage son campus avec Télécom Ecole de management. Davantage que le double diplôme ingénieur-manager, qui n'est selon lui "pas indispensable pour entamer une carrière", les actions pédagogiques communes mises en place avec TEM comme le challenge Projets d'entreprendre, qui concerne tous les étudiants, contribuent pleinement à "la formation d'ingénieur généraliste. Cerise sur le gâteau, le double diplôme peut être "une manière d'attester encore plus du caractère généraliste de la formation".

Un critère de différenciation

Communiquer sur ces doubles cursus devient ainsi, dans un contexte de concurrence entre écoles, un argument pour se démarquer et attirer davantage d'étudiants. De fait, certains s'inscrivent dans un établissement dans l'optique d'obtenir un double diplôme. C'est surtout le cas pour des formations relativement peu répandues, comme ingénieur-architecte : "j'ai choisi Centrale Nantes pour y suivre ce parcours spécifique", témoigne Laureline, en première année de l'école.

En revanche, pour les futurs ingénieurs-managers, le double diplôme constitue davantage "un critère parmi d'autres", comme le dit Guillaume, en deuxième année de Télécom SudParis qui s'apprête à commencer en parallèle sa formation à Télécom Ecole de management. "Les doubles diplômes font partie de l'attractivité de l'école", résume Anne Varenne de Chimie ParisTech. Mentionnés sur les plaquettes et le site, ils ne sont cependant "pas l'argument phare", estime-t-elle.

Les doubles diplômes font partie de l'attractivité de l'école (A.Varenne)


Plus profondément, ces parcours peuvent contribuer à la stratégie globale de communication : "il était important que nos trois doubles diplômes transverses soient communs à tout Grenoble INP, explique Mireille Jacomino : signer des partenariats avec d'autres établissements est une marque d'ouverture des écoles, et même un élément d'identité. Nous affichons ainsi que nous ne croyons pas à la traditionnelle dichotomie entre les sciences dites dures et les sciences humaines. Le cursus avec Sciences Po, en particulier, témoigne de notre volonté d'avoir une réflexion sur l'impact des sciences sur la société". Une manière de concilier souci d'attractivité et stratégie de marque.

Sophie Blitman  |  Publié le

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