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L'orientation postbac à l'épreuve des stéréotypes

Catherine de Coppet
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Les stéréotypes sur les métiers ont la vie dure. // ©  plainpicture/Lubitz + Dorner
Mise sur le devant de la scène avec la réforme de l'accès à l'enseignement supérieur, mais aussi celle du baccalauréat, l'orientation reste un sujet hautement sensible, et une pratique difficile. Ce moment de la vie des jeunes cristallise les espoirs et les stéréotypes de toute la société. Décryptage.

Mi-janvier 2018, la FAGE dénonçait dans un communiqué de presse le contenu de certaines fiches métiers de l'Onisep. En cause : le fait que ces fiches, mises en ligne notamment sur le site terminales 2017–2018, perpétuaient, selon le syndicat étudiant, "des clichés dégradants envers les professions" et engendraient ainsi "de la désinformation". Les "passions" ou compétences attendues listées par ces fiches, depuis modifiées ou retirées du site, avaient de quoi surprendre, même si le ton se voulait accessible à un public plus large, incluant des collégiens : "organiser des fêtes" figurait dans la fiche dédiée au métier de pharmacien, "aimer l'uniforme" pour celle dédiée au métier d'avocat, ou encore "réparer la machine à laver" pour la fiche dédiée à l'infirmier…

Lire aussi : Agnès Van Zanten : "Sur Internet aussi, les jeunes des milieux populaires sont bien moins armés pour s'orienter."

L'Onisep n'a pas répondu à notre sollicitation mais la force de la réaction sonne comme un indicateur du caractère plus que sensible de l'orientation des jeunes, en ces temps de réformes. En décembre 2017, l'Etudiant aussi avait fait l'objet d'un bad buzz sur Twitter au sujet d'affiches pour ses salons.

Un système complexe

Pour les professionnels, le sujet de l'orientation ne serait pas devenu plus sensible, mais plus complexe. "La complexité à laquelle doivent faire face les familles est de plus en plus importante. Elles sont déchirées entre le désir que leur enfant s'épanouisse et celui de voir leur enfant gagner sa vie et trouver une place dans la société qui ne soit pas une place de second plan", analyse Sylvie Amici, présidente de l'ACOP-F, l'association des psychologues de l'Education nationale, profession qui compte dans ses rangs les conseillers d'éducation, de développement et d'orientation scolaire et professionnelle.

"Avant, les destins professionnels étaient très caractérisés par les catégories sociales, la question de l'orientation ne se posait pas de la même façon. À notre époque, l’offre de formation est très diversifiée et il est parfois complexe de faire un choix qui soit 'raisonné' et qui, notamment en raison du chômage important des jeunes, puisse offrir une insertion professionnelle satisfaisante", ajoute Françoise Vouillot, maîtresse de conférences en psychologie de l’orientation INETOP (Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle)/CNAM et membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, "les parents s'inquiètent beaucoup plus de l'orientation de leurs enfants, c'est devenu une question cruciale." Une situation qui pèse sans nul doute sur les pratiques, et qui vient s'ajouter à la difficulté, ancienne, de construire les parcours des jeunes hors des stéréotypes.

Orientation et adolescence

Sexe, pénibilité physique, niveau de salaire, insertion professionnelle, valorisation sociale… "Les stéréotypes qui pèsent sur les métiers sont d'autant plus prégnants que le travail est devenu de plus en plus abstrait", pointe Sylvie Amici, "certains métiers, comme celui de consultant par exemple, sont difficiles à décrire, et beaucoup de professions ne sont pas visibles dans le quotidien. La société a tendance à mettre le résultat des entreprises en avant plus que le travail concret des personnes. Cela explique en partie le fait que les familles se réfugient vers des métiers 'visibles' comme médecin ou pilote."

Parmi les déterminants des choix d'orientation, le sexe de l'élève et la catégorie socio-professionnelle de ses parents sont les plus prégnants. "On trouve très très peu d'enfants de cadres en lycée professionnel", rappelle Françoise Vouillot. Le fait que l'orientation coïncide avec l'adolescence renforce en outre l'importance du facteur sexe. "À l'adolescence, l'affirmation de soi et la question du genre prennent beaucoup de place. Or c'est à ce moment précis qu'on demande aux jeunes de faire des premiers choix pour leur vie professionnelle future", souligne Sylvie Amici.

"Les normes de masculinité et de féminité qui englobent la norme hétérosexuelle poussent les jeunes à investir beaucoup d'énergie à cet âge-là à se prouver, et à prouver aux autres qu’ils sont de 'vrais garçons masculins' et de 'vraies filles féminines', hétérosexuels(-les), renchérit Françoise Vouillot. Les choix d'orientation concourent à ce processus d'affirmation." Ce télescopage entre différents enjeux (identité sexuelle, autonomie, projection dans la vie active) constitue donc une difficulté supplémentaire pour les professionnels de l'orientation !

La norme hétérosexuelle pousse les jeunes à investir beaucoup d'énergie à cet âge-là pour prouver, vis-à-vis des autres, leur identité.

Un écart entre discours et choix

Pour autant, le discours des jeunes collégiens et lycéens se situe souvent pourtant à l'opposé de leurs choix individuels, poursuit Françoise Vouillot : "Les jeunes estiment pour beaucoup que filles et garçons peuvent faire tout type de métier, mais quand il s'agit de décider de leur orientation, ils et elles dans leur majorité font des choix traditionnels et stéréotypés."

Des phénomènes qui s'expliquent par les représentations sociales des métiers, à l'œuvre quel que soit le milieu social des familles : "Certains conviendraient 'naturellement' aux hommes, en particulier ceux qui engagent la force, la résistance physique, le courage, d'autres conviendraient mieux aux femmes, ce sont les métiers de la petite enfance et du soin aux autres. C'est oublier que les aides à domicile, par exemple, font un travail qui demande beaucoup de résistance physique mais aussi morale !", souligne la chercheuse, qui pointe le fait que la présence majoritaire d'un sexe dans une filière ou un métier s'explique principalement par l'évitement de cette voie par l'autre sexe !

La lente évolution des politiques publiques

Pourtant des outils existent, notamment grâce à l'évolution des politiques publiques. "Les textes relatifs à la formation en Espé des personnels de l'Education nationale intègrent cette question de l'égalité dans le tronc commun de formation, mais la mise en œuvre varie beaucoup d'une Espé à l'autre, car il n’y a pas de cadre qui définit un module de formation systématique, avec un volume horaire suffisant, qui permettrait de modifier les pratiques professionnelles", souligne Françoise Vouillot, qui a rédigé un rapport sur le sujet en 2016.

Autre limite, celle du faible nombre d'actions vers les garçons. "Depuis quelques années, les acteurs publics ont intégré dans les textes la nécessité de faire évoluer aussi l'orientation des garçons, afin qu'ils ne désertent pas les filières traditionnellement associées aux femmes, indique la chercheuse. Amener les garçons dans ces secteurs paraît bien plus difficile qu'amener les filles vers les secteurs où les garçons sont majoritaires, car ils encourent des jugements dévalorisants et la crainte de ne plus être vus comme de 'vrais' garçons."

Interroger les pratiques

Dans la pratique de l'orientation, la façon de travailler a également évolué ces dernières années, pour parler autrement des professions et des filières. "On encourage les rencontres avec des professionnels ou des étudiants, pour que les jeunes puissent se projeter à travers des exemples, explique Sylvie Amici. Mais souvent les personnes qui témoignent donne une vision déformée de leur parcours, en le racontant."

Pour autant, certains outils, comme les fameuses "fiches métier", constituent toujours une référence dans les pratiques. "Le concept de métier, même s'il est un peu obsolète, reste très structurant pour les adolescents", indique la psychologue, qui plaide en outre pour la reconnaissance de ces "espaces pour penser" que constituent les CIO (centres d'information et d'orientation). "Au final, prendre le temps avec les jeunes reste très important", conclut-elle. Un vœu à entendre en pleine réforme de l'entrée à l'université.


Catherine de Coppet | Publié le

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