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Enquête | Gouvernance

Les écoles d'art territoriales, à la recherche d'un second souffle

Laura Taillandier  |  Publié le

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Un atelier de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris © S.deTarlé
Les écoles territoriales sont très dépendantes des subventions allouées par les collectivités - entre 70% et 80% de leur budget // © Sophie de Tarlé

Confrontées à une baisse de subventions des collectivités, bon nombre d'écoles territoriales d'art traversent une zone de turbulences. Inquiètes quant à leur survie, elles s'organisent pour diminuer leurs dépenses. Le ministère de la Culture doit les rencontrer avant la fin de l'année. Objectif : éviter le crash ?

Tourcoing, Angoulême, Avignon, Châlon-sur-Saône... La liste des écoles d'art territoriales menacées par des problèmes financiers s'allonge. "C'est à nouveau sous le signe de l'inquiétude que sera placée cette rentrée 2016", alertaient, le 12 septembre 2016, quatre associations représentant ces établissements, à l'occasion des Assises de la fédération des professionnels de l'art contemporain.

Dans une déclaration commune, l'Andéa (Association nationale des écoles d'art), la CNEEA (Coordination nationale des enseignants d'écoles d'art), l'APPEA (Association nationale des classes préparatoires publiques aux écoles supérieures d'art) et les BEAR (Bibliothèques d'écoles d'art en réseau) ont fait part de leurs craintes.

Les écoles "connaissent des réductions budgétaires qui mettent en péril leur capacité à mener à bien leur mission d'enseignement supérieur ou pire, leur pérennité." C'est ce dernier scénario qui s'est déroulé à Perpignan, où la HEAT (Haute école des arts), a finalement fermé ses portes, en juin 2016.

une grande dépendance aux collectivités

Pour l'Andéa, ces établissements subissent de plein fouet la baisse des dotations de l'État aux collectivités. "Ce mouvement a commencé il y a deux trois à trois ans et se répercute de façon très vive sur les écoles", souligne le président de l'association, Emmanuel Tibloux. "Ce n’est pas seulement un simple effet mécanique, c’est aussi et surtout un choix politique de la part de certains élus", estime-t-il.

Les écoles territoriales sont en effet très dépendantes des subventions allouées par les collectivités – entre 70 % et 80 % de leur budget selon une estimation de la CNEEA –, quand la part des dotations de l'État via les Drac (Directions régionales des affaires culturelles) oscillerait entre 5 % à 20 % et celle des contributions privées entre 1 % et 5 %.

Et les collectivités ont de moins en moins envie de mettre la main à la poche, d'autant que l'enseignement supérieur ne fait pas partie de leurs prérogatives. "Les mairies doivent désormais faire des choix et certaines se recentrent sur leurs compétences obligatoires. Elles ont dû notamment faire face à une série de nouvelles dépenses comme la réforme des rythmes scolaires", explique David Constans-Martigny, conseiller culture à France urbaine, une association regroupant les élus des grandes villes.

Et "le cocktail devient explosif quand le contexte économique se superpose à une crise de gouvernance : un dialogue difficile entre la collectivité et la direction, ou encore entre cette dernière et l'équipe de l'école", relève Emmanuel Tibloux.

Les mairies doivent faire des choix et certaines se recentrent sur leurs compétences obligatoires.
(D. Constans-Martigny)

LE STATUT DES ÉCOLES EN QUESTION

Pour certains acteurs du secteur, les difficultés des écoles seraient également imputables à leur statut, en vigueur depuis 2011, l'EPCC (Établissement public de coopération culturelle), qui prévoit un financement annualisé. Chaque année, la baisse des subventions peut tomber comme un couperet. À Avignon, entre 2014 et 2016, le budget de l'école est ainsi passé de 2,26 millions d'euros à 1,85 million d'euros. "Les directeurs doivent gérer au coup par coup et cela pose problème pour les projets à long terme", observe Kader Mokaddem, le président de la CNEEA.

Selon lui, "l'idéal serait d'avoir le statut des écoles nationales [sous cotutelle des ministères de l'Enseignement supérieur et de la Culture] avec un financement pluriannuel, au minimum sur la durée de la formation. La part de financement de l'État devrait être plus importante, la budgétisation de la recherche pouvant relever des lignes budgétaires de la Stranes [Stratégie nationale de l'enseignement supérieur]."

Autre problème, soulevé cette fois par l'Andéa : le GVT (glissement vieillesse-technicité) n'aurait été que trop peu anticipé au moment de la création des EPCC. Mais Emmanuel Tibloux doute que la responsabilité soit imputable uniquement au statut. "Si les écoles étaient restées en régie directe [dépendant des collectivités], elles auraient quand même connu des difficultés, comme le montre le cas de Châlon-sur-Saône, qui a conservé ce statut."

DE L'augmentation des droits d'inscription...

Sur le terrain, quand la sentence tombe, "il n'y a pas 36 solutions pour l'école, souligne Emmanuel Tibloux. Soit l'on baisse les dépenses, en supprimant des workshops, des postes, ou en limitant les voyages par exemple. Soit l'on accroît les recettes, en augmentant les droits d'inscription des étudiants ou en cherchant des mécènes. Mais cette dernière dynamique est assez longue à enclencher." 

À la tête de l'ENSBA de Lyon, qui a enregistré deux baisses de subventions successives, Emmanuel Tibloux a constitué un groupe de travail au sein de son établissement "pour arriver à un compromis". Au final, l'école a opté pour une augmentation des droits d'inscription couplée à une politique d'échelonnement tarifaire : le tarif unique de 525 euros a été remplacé par des droits d’inscription variant de 450 euros pour les étudiants boursiers, qui représentent environ un tiers des effectifs, à 625 euros pour les non-boursiers.

"On ne peut pas augmenter ces frais de manière exponentielle. Nous sommes attachés à notre caractère de service public", nuance-t-il. Ont également été actés le non-remplacement de deux enseignants partant prochainement à la retraite ainsi qu'un plan d'économies qui court jusqu'en 2020. "Un autre levier peut être un prélèvement sur le fonds de roulement mais, à terme, cela fragilise inévitablement les écoles", concède le directeur de l'ENSBA.

...au rapprochement entre établissements

Dans les Hauts-de-France, un autre scénario est à l'étude : la constitution d'une seule école autour de trois établissements (Cambrai, Valenciennes et Dunkerque-Tourcoing). Cette idée, évoquée il y a une dizaine d'années, est revenue sur le tapis en 2014, lorsque Gérald Darmanin, le maire (LR) de Tourcoing, a manifesté son intention de réduire de façon conséquente la dotation de sa ville à l'école.

"Face à la nécessité de faire des économies, un projet de mutualisation a alors émergé d'un consensus commun entre les écoles et les collectivités", rappelle Jean-Michel Géridan, le directeur de l'École supérieure d'art et de communication de Cambrai. Un groupe de travail s'est constitué et la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) s'est penchée sur les doublons entre formations. La copie a été rendue en juin. 

Parmi les pistes proposées, moins radicales qu'une fusion : une mutualisation de responsabilités au niveau de la recherche, de l'international, de la professionnalisation et de la communication.

"Les écoles vont aujourd'hui mieux qu'il y a deux ans. Elles ont revu leur offre de formations, de nouvelles directions ont été nommées. Elles font le plein de candidats. Une fusion simple nuirait à leur rayonnement, alors que celles-ci ont chacune leurs spécificités", estime Jean-Michel Géridan. Selon ce dernier, "les établissements multisites génèrent parfois plus de coûts qu'ils ne permettent d'en réduire".

Les écoles attendent aujourd'hui un arbitrage politique final. Une certitude pour Jean-Michel Géridan : "Diminuer encore le budget des établissements aurait des conséquences directes sur la viabilité des écoles."

Diminuer encore le budget des établissements aurait des conséquences directes sur la viabilité des écoles. (J.-M. Géridan)

VERS UNE SORTIE DE CRISE ?

Pour compter davantage dans le paysage de l'enseignement supérieur, les écoles d'art misent sur l'application de la loi Notre [Nouvelle organisation territoriale de la République]. Celle-ci prévoit que les régions mettent en œuvre un schéma régional de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.

"On doit être pris en compte dans ce schéma et ainsi bénéficier, au même titre que les universités, des plans régionaux : aide à la recherche, à la mobilité pour les élèves..." insiste Christelle Kirchstetter, la directrice de l'École supérieure des beaux-arts de Nîmes.

Au niveau national, l'inquiétude des acteurs du secteur semble avoir été entendue : le ministère de la Culture prévoit d’organiser, avant la fin 2016, une rencontre de l’ensemble des écoles supérieures d’art, tant nationales que territoriales, soit respectivement 10 et 34 établissements. "Les derniers échanges avec les écoles ont montré la nécessité de les réunir afin d’aborder avec elles les principaux sujets d’actualité et les thèmes communs qui les occupent", explique le ministère. 

Plusieurs rendez-vous sont prévus : le premier avec le secteur des arts plastiques, puis un second avec le secteur du spectacle vivant, avant une réunion de toutes les écoles pour une réflexion transversale.

"L'échange devrait notamment porter sur les atouts et difficultés des écoles, les problématiques liées au statut d’EPCC et à la position des collectivités territoriales, l’intégration dans les Comue, mais également des sujets plus techniques, tels que les budgets 2017 et les conséquences de la loi création [LCAP]", détaille la Rue de Valois.

La question des habilitations, celle de la visibilité internationale des établissements, les liens entre enseignement supérieur et recherche, tout comme l’insertion professionnelle seront également sur la table des discussions. De quoi envisager la sortie de la zone de turbulences ?

Laura Taillandier  |  Publié le

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