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Le DBA, un nouveau venu entre le MBA et le doctorat

Sophie Blitman  |  Publié le

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Grenoble EM
Grenoble EM fait partie de la dizaine d'établissements qui proposent un DBA en France. // © Agence Prisme / Pierre Jayet

Après le MBA, place au DBA. Rares encore il y a quelques années, les Doctorate of Business Administration se développent peu à peu en France, sur le modèle anglo-saxon. Un diplôme atypique, qui fait craindre pour le doctorat une concurrence nouvelle, malgré un positionnement très différent.

DBA. Trois lettres qui prennent peu à peu leurs marques sur le terrain des diplômes. Aujourd'hui, une dizaine d'établissements en France proposent un Doctorate of Business Administration, essentiellement des business schools (Grenoble école de management, Skema, la business school de l'École des ponts...) mais aussi trois universités (Dauphine, Montpellier 3 Paul-Valéry et Nice). "La concurrence existe mais nous sommes au début de l'éclosion du marché", estime Alon Rozen, qui a lancé l'executive DBA de l'École des ponts Business School à la rentrée 2015. Il ne doute pas que celui-ci va se développer en France, comme c'est le cas aux États-Unis.

À ses yeux, ce diplôme s'inscrit dans la suite logique du développement des business schools : "Nous délivrons des MBA depuis 1987, rappelle-t-il. Progressivement, ils se sont multipliés, au point de ne plus être vraiment différenciants sur le marché du travail : tout le monde a son MBA. C'est devenu une condition nécessaire pour manager des équipes. Le DBA, lui, permet d'affirmer son expertise sur une spécialité, en s'appuyant sur un travail de recherche."

Une confusion autour du nom

De quoi faire craindre à certains un nouveau concurrent pour le doctorat. L'inquiétude naît d'abord d'une proximité entre les termes "Doctorate" et "doctorat", qui prête à confusion. Alors qu'avec son PhD le monde anglo-saxon différencie bien les deux diplômes.

Jean Boulicault, membre actif de la CJC (Confédération des jeunes chercheurs) dénonce même "une usurpation de la terminologie" quand des écoles revendiquent des "doctorats professionnels" en parlant du DBA. "En France, poursuit le docteur en chimie, pour faire valoir leur formation, certaines business schools véhiculent ainsi des stéréotypes largement dépassés, selon lesquels le doctorat serait uniquement théorique. Alors que c'est un diplôme professionnel !"

En outre, "le fait que des universités proposent des DBA entretient la confusion", estime le représentant de la CJC, qui demande une "régulation des appellations". Au cabinet de Thierry Mandon, on indique que le secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche est en train de mener "une réflexion globale" sur la délicate question des appellations.

Un public différent de celui du doctorat

Contrairement au doctorat, le DBA n'est pas un diplôme national du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Ainsi, Dauphine le délivre sous forme d'un DU (diplôme d'université), dont "la reconnaissance académique est moins forte que celle du doctorat", tranche Pierre Volle, directeur du DBA de l'université.

"En particulier, il ne permet pas de devenir maître de conférences, ce qui ne l'empêche pas d'être de niveau doctoral, d'avoir une valeur sur le marché du travail, souligne-t-il. Mais il n'y a pas du tout de concurrence entre DBA et doctorat : aucun étudiant n'hésite entre les deux."

En effet, ces deux diplômes ne s'adressent pas au même public. S'il arrive que des professionnels entament un doctorat au milieu de leur carrière, celui-ci reste en général effectué en formation initiale, à la suite d'un master. Le DBA, lui, vise des professionnels, français mais surtout étrangers, ayant en général au moins dix ans d'expérience.

Réunis en petites promotions d'une quinzaine d'étudiants, ils s'engagent dans cette formation pendant trois ans à temps partiel, en parallèle de leur activité. Dans un premier temps, ils suivent en général des cours qui portent sur la méthodologie de la recherche ainsi que sur des théories d'économie ou de management (théorie des organisations, du coût-transaction…).

De la pratique à la théorie

Ils doivent également rédiger un mémoire, appelé tantôt thèse, tantôt projet doctoral, mais dont la démarche diffère de celle du doctorat. "Le point de départ du doctorat est la théorie, et même s'il inclut des aspects pratiques, un bon PhD à la française doit faire avancer les théories scientifiques dans son domaine, analyse Alon Rozen, de l'École des ponts Business School. Pour lui, le DBA est "de l'autre côté de la barrière : il cherche à enraciner des pratiques dans la théorie, dans le but de faire avancer les pratiques".

Comme pour le doctorat, les sujets sont divers. Petit florilège de ceux présentés à Dauphine : l'accès aux soins en Afrique, la gestion des émotions dans la négociation, l'aliénation au travail… "Les étudiants arrivent avec leur passion", indique Pierre Volle. "Ils ont une expérience de terrain, ils ont constaté des problèmes, imaginé des solutions. Leur objectif durant le DBA est de confronter des grilles d'analyse théoriques à leur pratique et de reformaliser le problème avec ces outils. Le cheminement n'est pas le même que pour un doctorat, ce qui n'empêche pas d'être exigeant d'un point de vue méthodologique. Il en résulte un objet différent, qui n'est en aucun cas une sous-thèse", insiste le professeur d'université, qui rappelle avoir été membre de quelque 120 jurys de thèse.

Le projet doctoral du DBA n'est en aucun cas une sous-thèse.
(P. Volle)

Responsable du DBA que Montpellier 3 Paul-Valéry a ouvert à la rentrée 2015, Florence Noguera insiste sur les liens entre le programme et la recherche : "Le DBA est positionné dans le champ du management des organisations et de la gestion des ressources humaines. Les étudiants font partie de notre équipe de recherche spécialisée en RH et de l'école doctorale. Nous les intégrons dans la communauté académique, souligne la professeure des universités. Nous demandons à ces praticiens de participer chaque année à un colloque ou à un congrès scientifique."

Toutefois, "la contribution scientifique est moins forte qu'en doctorat. Mais la contribution managériale est essentielle", souligne Valérie Sabatier, directrice adjointe de la Doctoral School de Grenoble École de management. L'école demande "qu'un chapitre entier soit consacré à une question managériale, de manière à répondre aux exigences de l'AMBA" (Association of MBAs) qui accrédite son DBA, le premier à avoir vu le jour en France, en 1993, dans le but de "créer un meilleur pont entre recherche et pratique", raconte Valérie Sabatier.

Certaines boîtes à diplômes cherchent des relais de croissance.
(V. Sabatier)

30.000 à 40.000 pour trois ans

Ce qui répond à une demande des entreprises et de leurs cadres. Même si le retour sur investissement n'est pas garanti pour les diplômés. "La motivation est avant tout d'ordre intellectuel, avance Pierre Volle. D'ailleurs, remarque-t-il, aucun DBA ne donne de statistique sur les salaires à la sortie."

Les étudiants déboursent tout de même autour de 30.000 ou 40.000 € pour les trois années – exception faite de Montpellier Paul-Valéry, qui ne demande que 7.000 €. Loin de vouloir "casser les prix", Florence Noguera explique qu'outre la localisation en région l'établissement n'a "pas une marque aussi forte que Dauphine. Surtout, même si l'université a besoin de ressources supplémentaires, nous ne sommes pas là pour faire du business !"

Une rentabilité pas assurée

Cependant, aux dires des responsables, le DBA est beaucoup moins rentable qu'un MBA : "Il rapporte deux fois moins que les autres programmes de formation continue, mais devrait être à l'équilibre sur dix ans", estime Pierre Volle. Selon les établissements, le point mort se situe autour de 12 à 15 étudiants. Au-delà de l'aspect financier, la création d'un DBA répond à la volonté d'être mieux identifié à l'étranger. "Nous comptons gagner en attractivité et en rayonnement, explique Pierre Volle, satisfait d'avoir noué un partenariat avec l'université chinoise de Tsinghua sur le DBA.

Malgré cette rentabilité limitée, des risques de dérives existent, car "après l'engouement pour le MBA, certaines boîtes à diplômes cherchent des relais de croissance", observe Valérie Sabatier. Et pourraient créer des DBA de faible qualité, en exploitant à plein la confusion entre Doctorate et doctorat.

Sophie Blitman  |  Publié le

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