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Enquête
Universités suisses : la tentation du modèle américain

Interview de Libero Zuppiroli, professeur à l’EPFL : l’ère de la science « bling-bling » pour les université suisses ?

Julia Zimmerlich  |  Publié le

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Professeur à l’EPFL, Libero Zuppiroli dénonce l’américanisation à marche forcée des universités européennes, dont la sienne. Une université de grande renommée qui a réussi à « débaucher » Philippe Gillet, ancien directeur de cabinet de la ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse.

La publication de son essai La Bulle universitaire (Éditions d’en bas) a eu l’effet d’une petite bombe dans le milieu universitaire suisse. Professeur en physique à l’EPFL depuis une vingtaine d’années, Libero Zuppiroli dresse un premier bilan de l’obsession des politiques européens pour le système universitaire américain. Sa réflexion s’appuie largement sur son expérience de la politique menée par l’équipe du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Quel est le point de départ de cette américanisation des universités européennes ?
La signature des accords de Bologne en 1999 a marqué un tournant. En tendant vers un système uniformisé, on assiste à ce qu’appellent les Américains le grade inflation, c’est-à-dire la surnotation des étudiants ou la baisse des exigences requises pour obtenir un diplôme. Petit à petit, les universités perdent toute saveur et originalité. La question du rôle de l’argent comme moteur de tout est aussi essentielle. Dans ce système, on donne seulement aux meilleures universités en laissant les autres faire office de garderie.

L’intensification des relations universités-entreprises dans le domaine de la recherche a-t-elle entraîné une perte d’autonomie pour les chercheurs ?
Oui, sur le choix des sujets de recherche, qui sont aujourd’hui déterminés au niveau mondial. La course à la publication pousse les chercheurs à se tourner vers des sujets à la mode pour publier plus facilement. Idem pour décrocher des fonds européens, les sujets à la mode priment. Je ne dis pas qu’il faille tout rejeter en bloc. Les relations avec l’industrie sont nécessaires. Mais, dans le système actuel, la créativité est limitée. Les gens se précipitent tous vers les mêmes sujets et sont obligés de porter davantage attention à la forme qu’au fond. Leur seul objectif est de séduire les acteurs des multinationales, membres des commissions de sélection.

Comment lutter contre cette dérive ?
Les services publics doivent conserver leur rôle de garant de la pluralité. Le FNS (Fonds national suisse, équivalent de l’Agence nationale pour la recherche) tient justement ce rôle en Suisse et les projets sont jugés par les pairs. Le CNRS est également un modèle unique au monde. Ce serait dramatique de perdre ces entités. Globalement, les gouvernements européens mènent une politique de défiance vis-à-vis du monde de la recherche. Je cite d’ailleurs dans mon livre un extrait du discours sur la recherche de Nicolas Sarkozy du 28 janvier 2008 : « Je le dis au risque de choquer, c’est bien au Parlement, au gouvernement, et particulièrement au ministre en charge de la recherche qu’il appartient d’attribuer l’argent public et de fixer les orientations stratégiques […]. Je pense en particulier à la recherche sur le cancer, à la maladie d’Alzheimer et aux maladies rares, mais aussi aux nanosciences et nanotechnologies. » Que des sujets à la mode ! Il faut faire davantage confiance aux chercheurs. Et, surtout, retrouver l’esprit critique et donner aux jeunes les moyens de construire leur propre rhétorique.

Dans la science « bling-bling », les résultats de la recherche ont-ils encore de l’importance ?
Plus vraiment. Le plus important est l’effet d’annonce d’une chaire sur un sujet tendance. Il n’y a pas de suivi par la presse et les rédactions entretiennent le rêve. Le modèle du storytelling a envahi tous les domaines, même celui de la recherche.

Dans votre livre, vous parlez des professeurs « managers ». Quelles sont leurs nouvelles attributions ?
Je les appelle les professeurs NFMM : networking, fundraising, marketing, management. Ils occupent 100 % de leur temps à construire des réseaux de chercheurs (networking), à collecter des fonds pour la recherche (fundraising), à voyager dans le monde entier pour valoriser leurs activités (marketing) et à diriger des équipes d’assistants et postdocs (management). Nous avons évidemment besoin de ces grands spécialistes du retentissement international. Mais il faut aussi des chercheurs qui puissent consacrer davantage de temps à l’enseignement et qui se contentent de salaires plus raisonnables.

Les universités suisses ne sont-elles pas dotées de bureaux de transfert de technologie pour gérer les activités de fundraising ?
Oui, mais ils prennent en charge la partie contractuelle. 95 % de l’activité de fundraising restent du ressort des professeurs-chercheurs, car les sujets sont très techniques ou très spécialisés.

Faut-il bannir le modèle américain ?
Non ! Il faut reconnaître que le modèle fonctionne plutôt bien et que l’exemple de l’EPFL est une réussite. Je mets simplement en garde contre les dérives possibles du modèle. On ne peut pas occulter les questions d’argent et de pouvoir, comme on ne peut pas rester dans un système où l’État finance tout.

Quand on considère le modèle américain, on a toujours en tête le top 10, composé de Harvard, du MIT, de Standford, etc. Il faut oublier ce modèle ! Il est inatteignable pour les universités européennes. Il y a beaucoup trop de pouvoir, de connivence avec le gouvernement américain, et surtout ces institutions brassent des sommes d’argent astronomiques. Mis à part ces cas exceptionnels, je crois que les universités européennes n’ont rien à envier aux universités américaines.

Que pensez-vous des classements internationaux ?
Je suis totalement contre, car ils n’ont aucun sens. Schématiquement, prenez le montant total de l’argent perçu par une université (financements publics, donations, etc.), divisez ce résultat par le nombre d’étudiants de premier et deuxième cycles, et vous obtiendrez quasiment le classement de Shanghai. Chaque établissement a son propre génie. Les classements n’ont pour seul effet que d’humilier les gens qui sont en mauvaise position et de les rendre totalement inopérants.

Propos recueillis pas Julia Zimmerlich, 31 mai 2010

Julia Zimmerlich  |  Publié le

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