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Pour l'Andéa, "un plan Marshall pour les enseignements artistiques" s'impose

Laura Taillandier
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Haute école des arts du Rhin
Emmanuel Tibloux plaide pour une stratégie nationale, visant à soutenir le développement des écoles d'art. // ©  Haute école des arts du Rhin
Réforme statutaire et pédagogique des établissements, loi LCAP, attribution prochaine du grade de licence au diplôme national d'art... À quelques semaines de son départ de l'Andéa (Association nationale des écoles supérieures d'art), Emmanuel Tibloux revient sur les transformations qui ont agité le secteur des écoles d'art durant sa présidence.

Emmanuel Tibloux, à la tête de l’Andéa depuis 2009, quittera la présidence de l'association en septembre 2017.Vous quitterez la présidence de l'Andéa en septembre 2017 après huit années à la tête de l'association... Quels bouleversements ont connu les écoles d'art durant cette période ?

Le changement majeur durant ces huit ans aura été la réforme statutaire et pédagogique des établissements, à savoir l'entrée dans le système LMD (licence master doctorat) et la transformation des écoles territoriales, auparavant en régie directe, en EPCC (établissement public de coopération culturelle). Le bilan de ces deux évolutions est globalement positif.

Le passage au LMD, notamment, aura permis de mener un précieux travail d'explicitation des formations proposées par les écoles. Ces dernières ont été conduites à noter noir sur blanc ce qu'elles faisaient, à énoncer leurs spécificités, les objectifs poursuivis, les métiers auxquels elles forment. Toutes ces choses étaient jusqu'alors implicites...

Ce travail aura aussi permis la reconnaissance académique du diplôme que nous délivrons après cinq ans d'études : le DNSEP (diplôme national supérieur d'expression plastique). Nous sommes désormais en train de travailler sur l'attribution du grade de licence au DNA (diplôme national d'art), à partir de 2018.

Ce changement se traduira par la fusion de deux diplômes : le DNAT (diplôme national d'arts et techniques) et le DNAP (diplôme national d'arts plastiques). Les écoles ont rendu le dossier d'évaluation de leur formation en vue de l'attribution du grade au mois de janvier. Une grille d'évaluation a été établie par les ministères de la Culture et de l'Enseignement supérieur et les établissements. Nous sommes aujourd'hui dans l'attente des retours du HCERES (Haut Conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur). L'étape suivante sera le passage devant le Cneser, courant 2017.

Mais pour que le processus de transformation soit totalement achevé, il reste deux chantiers à mener : celui du troisième cycle et celui, décisif, du statut des enseignants...

Justement, le ministère de la Culture a élaboré un projet de réforme du statut des enseignants. Un projet qui n'a pas rencontré l'adhésion de l'Andéa. Pourquoi ?

Le ministère de la Culture a travaillé à un projet d'alignement sur la grille d'inspection de la création artistique, avec un avancement plus rapide et une meilleure rémunération. Mais il ne concernait que les professeurs des écoles nationales. Nous considérons que ce projet creuserait encore plus l'écart avec les enseignants des écoles territoriales. Pour nous, cette réforme du statut doit s'inscrire dans une réflexion plus générale. Ce n'est pas un problème particulier de ressources humaines qui ne concernerait que les agents de ce ministère, mais une question de stratégie nationale et d'organisation générale des enseignements supérieurs artistiques.  

Le statut des enseignants en école d'art ainsi que leur rémunération sont inadaptés en comparaison de ceux des professeurs d'université.

Mais, plus globalement, nous aurions dû aborder cette question plus tôt, au moment de la réforme statutaire des établissements car ces deux volets vont de pair. C'est une erreur partagée. Nous aurions dû en faire un préalable pour le grade de master. Aujourd'hui, le statut des enseignants en école d'art ainsi que leur rémunération sont inadaptés, en comparaison de ceux des professeurs d'université. Il n'est pas prévu d'activité de recherche, par exemple. Les établissements ont dû développer des activités de recherche sans moyens humains et financiers adaptés. 

Quel bilan dressez-vous du second bouleversement qu'ont connu les écoles, à savoir la transformation en EPCC ? Ce statut ne semble pas faire l'unanimité parmi les acteurs de l'enseignement artistique...

Les écoles ont adopté ce statut car elles ont été contraintes de se doter de l’autonomie juridique pour délivrer le grade de master. Pour ma part, je considère que ce bilan est, lui aussi, globalement positif. Le statut d'EPCC a un double intérêt : il permet de doter les établissements d'un haut niveau d'autonomie et porte en son cœur le principe de coopération culturelle.

Deux critiques se font cependant entendre à son encontre. D'une part, il coûterait trop cher du fait de la création nécessaire de fonctions support (RH notamment) qui étaient auparavant assumées par les collectivités. Or, il est vrai que l'aide financière de l'État accompagnant ce changement n'a pas été suffisante. Il faut donc réaborder cette question dans le cadre d'une réflexion plus vaste sur les enseignements artistiques que nous appelons de nos vœux.

Les écoles ont adopté le statut d'EPCC car elles ont été contraintes de se doter de l’autonomie juridique pour délivrer le grade de master. 

L'autre critique porte sur les principes de gouvernance au sein de l'EPCC : les enseignants ne seraient pas assez représentés dans les conseils d'administration. Mais on peut tout à fait, cela est même nécessaire, inscrire dans les statuts de l'établissement un  conseil scientifique, et un conseil des études et de la vie étudiante... Ce qui est justement intéressant avec ce statut, c'est sa grande souplesse qui permet de créer et de faire communiquer différents niveaux de délibération : politique, scientifique, pédagogique... 

Quels changements a apporté la loi LCAP (liberté de création, architecture et patrimoine), dont les décrets d'application ont été récemment publiés ?

Trois décrets d'application concernent directement les écoles d'art : la création du Cneserac (Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche artistiques et culturels), la reconnaissance des missions de recherche des professeurs d'enseignement artistique et un volet sur les classes préparatoires qui donnent le statut étudiant aux élèves de ces sections. 

Pendant le débat sur le projet de loi, c'est la création du Cneserac qui a cristallisé un certain nombre de tensions entre les tenants du monopole de l'enseignement supérieur, ceux qui estimaient que l'élaboration d'une instance spécifique nous isolerait davantage et nous à l'Andéa et au ministère de la Culture qui pensions au contraire qu'il était essentiel de se doter d'une instance ad hoc.

À notre sens, la création du Cneserac permet de porter la spécificité de nos enseignements, en relation étroite avec le monde professionnel. On peut éventuellement discuter de la composition de cette instance mais elle reste un vrai parlement ! Une première réunion devrait se tenir avant la fin de l'année 2017. Nous sommes à la fois confiants et vigilants ! Cet organe sera ce que l'on voudra en faire.

Vous évoquez un volet sur les classes préparatoires aux écoles d'art. Quel est l'enjeu sur ce dossier ?

La place des classes préparatoires publiques est encore trop modeste. À l'ENSBA Lyon (École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon) que je dirige, nous avons la plus grande classe mais elle ne concerne jamais que 60 étudiants. Le nombre de candidats aux concours d'entrée des grandes écoles d'art augmente plus vite que la capacité des prépas publiques. Si bien que l'on se retrouve avec une anomalie d'une filière publique dont un segment est majoritairement occupé par le secteur privé. Or, ces classes ont un coût élevé !

Pour combler ce vide, il faut créer une véritable chaîne de l'enseignement public. Je vois à cet égard plusieurs possibilités. Les écoles qui en ont les moyens ouvrent des classes préparatoires intégrées. Mais on peut aussi imaginer que des prépas existantes se développent en intégrant une école supérieure ou en s’adossant à celle-ci. Cette évolution doit aussi s'inscrire dans une stratégie globale des enseignements stratégiques.

Qu'attendez-vous concrètement du nouveau gouvernement ?

Nous attendons l'impulsion de cette réflexion stratégique. Laquelle est d'autant plus urgente que les écoles supérieures d'arts appliqués (Ensaama, Boulle, Duperré...) vont bientôt obtenir le grade de licence. Il me semble à cet égard essentiel de faire un premier bilan des nouveaux types d'établissements qui ont été créés sous l'effet de la réforme : établissements plurisdisciplinaires comme à Strasbourg et Toulouse, transdisciplinaires comme à Nancy, multisites comme en Bretagne ou encore synergiques comme à Saint-Étienne avec la Cité du design. Je suis convaincu que c'est dans ces directions qu'il faut aller : vers des changements d'échelle et des synergies accrues mais en relation étroite avec le milieu professionnel et sous le régime de l'EPCC. C'est à cette condition que les écoles pourront déployer leur potentiel. 

Il est grand temps de réinterroger la distinction entre écoles nationales et territoriales. 

Il est également grand temps de réinterroger la distinction entre écoles nationales et territoriales. Purement administrative, cette séparation ne dit rien des dynamiques territoriales et repose davantage sur un héritage historique, qui remonte aux anciennes manufactures royales, que sur une vision stratégique. Pour cela, il faut réunir autour de la table les acteurs des écoles, les collectivités – dont certaines sont très impliquées – et les ministères chargés de la Fonction publique, de la Culture et de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation. Il faut un plan de relance, un plan Marshall pour les enseignements supérieurs artistiques. Car quelles que soient les orientations prises, il restera toujours au moins une réforme coûteuse à mener, celle du statut des enseignants. 

Cette réflexion pourrait-elle mettre un terme aux difficultés budgétaires des écoles  ? 

À chaque fin d'année, les situations financières problématiques semblent se régler... Pour mieux se reposer l'année suivante ! Il faut donc se poser les bonnes questions : jusqu'où l'État est-il prêt à s'engager au côté des collectivités  ? À quelles conditions celles-ci sont-elles prêtes à s'engager de manière durable dans une école d'art ? Jamais sans doute la demande d'art et de design n'a été aussi forte. Les métiers de la création ont le vent en poupe. Il y a une demande et un appel auxquels seule une stratégie nationale permettra d'apporter une réponse à la hauteur des enjeux contemporains de la création. 

Andéa : une direction collégiale en attendant des élections en 2018
 À la tête de l'Andéa depuis 2009, Emmanuel Tibloux termine son troisième et dernier mandat en septembre 2017. Un nouveau président sera élu en mars 2018. En attendant cette échéance, une direction collégiale, assurée par les vice-présidents de l'association, sera mise en place "pour construire une transition".

"Cela permettra d'ouvrir un temps d'émergence des candidatures et de confrontation des projets d'orientation de l'Andéa avant une élection au printemps", explique Emmanuel Tibloux. 

 


Laura Taillandier | Publié le

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