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Entretien | Politique

Antoine Prost (historien) : "Supprimer les IUFM a été stupide"

Sophie de Tarlé  |  Publié le

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Antoine Prost, professeur émérite de l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne // DR
Antoine Prost, professeur émérite de l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne // DR

Professeur émérite à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Antoine Prost publie Du changement dans l’école. Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours (Seuil). Dans cet ouvrage qui se lit comme un roman, cet historien s’est non seulement intéressé à l'histoire de notre école, mais aussi à celle de l'université dont il décortique les soubresauts avec la même précision. Nous l'avons interrogé sur les réformes majeures du supérieur.

Du changement dans l'école, par Antoine Prost (Seuil)De votre point de vue d'historien, quelle réforme a le plus transformé l'enseignement supérieur depuis les années 1930 ?

Sans hésiter, la loi Edgar Faure qui a suivi les Événements de mai 68. Cette loi a instauré durablement un pouvoir plus démocratique à l’université. Elle a cassé le système rigide des facultés, dirigées par un doyen nommé par le ministre. L’université était la réunion des facultés présidées par le recteur. L’interdisciplinarité était alors impossible.

À partir de 1968, les nouvelles universités regroupent des unités d’enseignement et de recherche (UER) de plusieurs disciplines dirigées par un directeur. Et alors que le recteur n’a plus qu’un pouvoir de contrôle a posteriori, de nouveaux personnages apparaissent, ce sont les présidents d’université. 

C’est aussi cette réforme qui a permis la mise en place des UV (unités de valeur), une variante des crédits américains, ainsi que le développement du contrôle continu, la création de diplômes professionnels comme les diplômes d’ingénieur.

La loi Faure a par ailleurs créé les conseils scientifiques chargés d’attribuer les moyens à la recherche. Pour les professeurs, il était capital que les décisions concernant les programmes de recherche ne soient pas entre les mains d’étudiants ou du personnel administratif. À partir de 1988, chaque université conclut pour quatre ans un contrat avec le ministère qui porte sur la totalité de son projet : enseignement, postes, bâtiments et recherche.

La loi Pécresse de 2007, introduisant les RCE (responsabilités et compétences élargies), n’a-t-elle pas eu davantage d’effets ?

La loi Pécresse ou loi LRU a rendu les universités plus autonomes, mais pas tant que ça en réalité. Si elles ont des compétences plus larges, elles ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent non plus. Le poids de la centralisation reste encore très présent. Ainsi, la création des diplômes est devenue beaucoup plus lourde aujourd’hui où les universités doivent présenter des maquettes de plusieurs dizaines de pages. Les finances sont suivies de très près. En revanche, la gestion des postes est devenue plus simple, tout comme la gestion des locaux.

Au moment de la loi Pécresse, les enseignants ont eu peur que les présidents aient trop de pouvoir, en réalité ils n’en ont pas abusé. D’ailleurs, Geneviève Fioraso n’est pas revenue en arrière. À mon avis, l’université a besoin aujourd’hui d’un personnel administratif plus étoffé. Car, étant donné que beaucoup de choses ne sont plus gérées par l’État, son administration est devenue de fait plus complexe. La gestion des finances, des immeubles ou encore des heures supplémentaires mobilise trop d’enseignants et ce n’est pas normal.

Je regrette qu’il y ait eu dans les années 2000 un IUFM "bashing"

Qu’est-ce qu’a changé la création des ESPÉ ? 

Les ESPÉ (écoles supérieures du professorat et de l'éducation) sont une bonne chose, même si la refondation s'effectue dans un contexte défavorable. Lorsque se sont créés les IUFM (instituts universitaires de formation des maîtres), on pouvait compter sur un vivier de compétences, des formateurs formés par les MAFPEN (missions académiques de formation des personnels de l’Éducation nationale). Aujourd’hui, les ESPÉ se créent alors que ces formateurs partent à la retraite. Et il n’y a pas ce type de compétences dans les universités.

Supprimer les IUFM a été stupide : comme si le métier d’enseignant était le seul qu’on n’ait pas besoin d’apprendre ! Je regrette qu’il y ait eu dans les années 2000 un IUFM "bashing", un matraquage qui a imposé l’idée que c’était un échec total. Tous les IUFM ont été évalués par le même Comité national que les universités. J’ai lu les rapports de 25 IUFM, des rapports de plus d’une centaine de pages chacun. À chaque fois, les inspecteurs disaient que les maîtres qui en sortaient étaient meilleurs que les précédents.

En 1968, l’université était considérée comme un repaire de gauchistes à qui on ne pouvait confier rien de sérieux

On a répété en boucle que tous les problèmes de l’Éducation nationale venaient des réformes et des IUFM. En réalité, les problèmes existaient bien avant. Dans les années 1960 déjà, on avait 30% d’élèves en 6e de transition qui ne pouvaient pas suivre. Tout le monde, sauf Pompidou, pensait qu’il fallait une réforme pédagogique. Comment voulez-vous remédier à un échec si vous ne changez pas les méthodes qui y conduisent ? Cela dit, les ESPÉ traduisent un renversement des positions.

Plus largement, en 1968, l’université était considérée comme un repaire de gauchistes à qui on ne pouvait confier rien de sérieux. On lui reprochait d’être purement théorique. Aujourd’hui, c'est elle qui a défendu la nécessité des stages, contre le ministère. Les universités savent désormais ce qu’est la formation professionnelle. D'ailleurs, la réussite des ESPÉ se jouera sans doute sur la préparation, le suivi et l’exploitation de ces stages.

Aller plus loin
Quel regard Antoine Prost porte-t-il sur l'éducation dans les médias ? Lire l'interview de l'historien sur le site de l'Ajé (Association des journalistes éducation-recherche).

Sophie de Tarlé  |  Publié le

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