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Denis Bédard : "L'innovation pédagogique n'est plus marginale en France"

Sophie Blitman
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Denis Bédard, professeur en sciences de l'éducation à l'université de Sherbrooke (Canada).
Denis Bédard, professeur en sciences de l'éducation à l'université de Sherbrooke (Canada). // ©  Photo fournie par le témoin
Professeur en sciences de l'éducation à l'université de Sherbrooke (Canada), Denis Bédard a présidé le jury des prix Peps qui vont être remis ce jeudi 31 mars 2016. Optimiste, il estime que l'innovation pédagogique gagne du terrain, même si la recherche domine toujours.

Qu'avez-vous pensé des candidatures reçues au concours Peps (Passion enseignement et pédagogie dans le supérieur) et le choix des lauréats a-t-il été difficile à faire ?

Bien sûr, les dossiers déposés étaient de qualité variable et il fallait parfois chercher pour dénicher de petites perles mais, au final, très peu d'entre eux ne valaient pas la peine d'être étudiés. Avec 196 dossiers sur 292 au total, c'est la catégorie "soutien à l'innovation" qui a attiré le plus grand nombre de propositions.

L'évaluation a porté sur la qualité argumentative et la dimension exemplaire du projet, par rapport aux initiatives françaises et étrangères existantes, sur sa transversalité et l'importance du besoin auquel il répond. Après un premier tour qui a fait émerger une cinquantaine de candidatures, le second nous a permis de sélectionner les lauréats.

Les discussions ont parfois été longues mais nous sommes assez facilement parvenus à nous mettre d'accord. Contre certaines idées reçues, les résultats montrent que l'innovation se trouve tout autant du côté des sciences humaines que dans le domaine de l'ingénierie, de la santé ou de la gestion. Et Paris est loin de remporter la palme : les projets récompensés viennent d'un peu partout sur le territoire français.

Le fait d'avoir un jury international a ouvert des perspectives intéressantes et il nous est apparu que dans l'ensemble, les initiatives Peps pourraient prétendre à un prix francophone.

Depuis la première vague des Idefi, la France est jalousée à l'extérieur !

Précisément, quel regard portez-vous sur l'innovation pédagogique en France ?

Depuis la première vague des Idefi (Initiatives d'excellence en formations innovantes), la France est jalousée à l'extérieur ! En effet, il est très rare qu'autant de moyens soient investis dans la pédagogie – en recherche, il existe davantage de leviers pour reconnaître les compétences. On sent une réelle volonté du ministère de l'Enseignement supérieur de souligner l'importance des efforts faits dans ce domaine, au sein de chaque institution.

En Amérique du Nord, mais aussi en Belgique et en Suisse, les institutions sont financièrement beaucoup plus autonomes par rapport au pouvoir politique. Dès lors, on trouve de telles initiatives au sein des universités mais celles-ci ne s'attendent pas à un tel soutien au niveau national.

Quant aux prix Peps, comme leur nom l'indique, ils valorisent la passion, ce qui est de mon point de vue le signal le plus intéressant : ils récompensent les efforts de certains individus, isolés ou en groupe, pour faire avancer la pédagogie. C'est important car on peut rapidement s'épuiser dans ce type de pratiques nouvelles. En outre, contrairement aux Idefi, qui sont souvent portés par de très grandes entités et dont la gestion absorbe une partie des moyens, les Peps se veulent plus proches du terrain. Il s'agit de financer des projets phares qui pourraient se diffuser au sein des institutions.

Comment expliquez-vous cependant que cette diffusion des pratiques innovantes soit plus lente en France que dans d'autres pays ?

La Belgique, le Québec ou la Suisse sont de plus petits territoires sur lesquels il est plus facile de se contaminer. C'est pour cela que des concours comme les Peps, les Idefi ou les Idefi-N sont importants. Le potentiel de changement est aussi important qu'ailleurs, c'est le pourcentage d'enseignants touchés qui est moindre. Sur la quinzaine de grandes universités que compte le Québec, la moitié portent des projets innovants. Ce n'est pas le cas en France. Cependant, tous les indicateurs sont au vert. Il y a désormais de bonnes raisons d'être optimiste.

Le jour où le CNU valorisera vraiment la pédagogie dans la carrière des enseignants-chercheurs, l'impact sera décisif.

Qu'est-ce qui freine encore l'innovation pédagogique en France ?

S'il y a un retard à souligner, il est lié au fait que la recherche domine encore le paysage universitaire. Le ministère et les universités sont prêts à prendre le train du changement, mais cela ne se traduit pas encore concrètement au niveau des demandes de promotion.

Dans la majorité des institutions d'Amérique du Nord, on peut demander à obtenir un statut équivalent à celui de PU (professeur des universités) en faisant valoir prioritairement son investissement dans des actions de pédagogie. En France, c'est aujourd'hui la recherche disciplinaire qui fait foi de ce grade. Résultat : il n'est pas aussi intéressant pour les enseignants-chercheurs de se consacrer à la pédagogie. Les passionnés restent donc à la marge. Le jour où le CNU (Conseil national des universités) valorisera vraiment la pédagogie dans la carrière des enseignants-chercheurs, l'impact sera décisif.

Car, sur le terrain, les choses bougent : je ne vois pas d'institution où personne ne s'investit dans la pédagogie. Le colloque QPES (Questions de pédagogie dans l'enseignement supérieur) à Brest en est un excellent témoignage et commence à avoir un effet boule de neige : la prochaine édition devrait rassembler 400 ou 500 personnes, voire plus. On voit aussi le mouvement anglo-saxon du SOTL (Scholarship of Teaching and Learning), qui met les étudiants au cœur des apprentissages, pénétrer le territoire français.

L'innovation pédagogique n'est plus marginale en France et un alignement se dessine entre l'action des enseignants dans leur classe et la politique de l'établissement, en cohérence avec les orientations décidées par le ministère. Maintenant, il faut passer à l'action. Que les bottines suivent les babines comme on dit au Québec !


Sophie Blitman | Publié le

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Yves Epelboin.

Je ne suis pas d'accord sur le fait que l'on peut faire sa carrière avec l'enseignement dans les universités américaines. Cela est vrai pour les collèges mais pas pour les universités (qui comprennent le cycle du doctorat). On ne peut donc pas comparer sinon, peut-être avec les IUT.

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