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Entretien | Innovation

EdTech en Europe : l'intelligence artificielle, la révolution qui vient

Céline Authemayou  |  Publié le

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Inria - Cube immersif : déplacement virtuel au sein du cerveau
Pour Benjamin Vedrenne-Cloquet, l'intelligence artificielle et la "neuro-éducation" vont profondément changer le secteur de l'éducation. // © Inria / Photo Kaksonen

Dans un marché des EdTech en forte croissance, l'intelligence artificielle est en train de s'imposer comme le prochain défi technologique à relever. C'est l’analyse faite par Benjamin Vedrenne-Cloquet, cofondateur d'Ibis Capital et d'EdTechXEurope, dont la cinquième édition se tient à Londres, ces 20 et 21 juin 2017, en partenariat avec EducPros.

Benjamin Vedrenne-Cloquet, cofondateur d'EdTechXEurope.Le marché mondial des EdTech est-il toujours en pleine croissance ?

Oui, c'est toujours le cas. Selon les régions du monde, la croissance annuelle s'établit à + 18 %, voire + 25 %. Les chiffres sont particulièrement élevés dans les pays émergents. Et cela n'est pas prêt de s'arrêter.

D'ici à dix ans, les systèmes d'éducation devront accueillir un milliard de nouveaux étudiants. Il y aura donc de nouvelles formations à imaginer et les nouvelles technologies devraient aider à absorber ce flux. Ensuite, l'obsolescence accélérée des compétences fait que dans les dix ans à venir, 30 % des personnes actives devront être de nouveau formées.

Ces deux éléments démontrent que tous les segments de l'éducation sont concernés par la croissance du secteur des EdTech : la formation initiale, certes, mais également la formation continue, qu'on a tendance à trop souvent oublier.

Vous évoquez la puissance de frappe des pays émergents. Quelle place occupe l'Europe ?

Elle se situe toujours dans la moyenne mondiale, avec une croissance annuelle estimée à 20 % pour les cinq prochaines années. Mais ce n'est pas forcément le secteur géographique où il y a le plus d'investissements, comparé à l'Asie et aux États-Unis.

C'est dommage car, à terme, l'Europe, qui compte pourtant de grandes nations de l'éducation, à l'image du Royaume-Uni et de la France, risque de perdre en compétitivité.

Comment expliquez-vous cette situation ?

L'une des principales explications est que les start-up EdTech, notamment en France, restent trop cantonnées à leur marché national.

Cela est un vrai problème pour leur développement économique : les marchés trop petits n'intéressent pas les capitaux risques, qui s'engagent peu sur des investissements fixés en deçà du million d'euros. On dit d'ailleurs que certains acteurs EdTech se retrouvent dans la "vallée de la mort" du funding : ils cherchent à lever des sommes ne dépassant pas ce seuil. Or, peu de fonds s'engagent sur cette voie.

Comment remédier à cette sous-capitalisation ?

Dans d'autres pays, des business angels prennent le relais sur ce segment, et sont incités à investir en échange de contreparties fiscales. Ce sont des investisseurs non institutionnels, qui mettent le pied à l'étrier des start-up. Cela manque en France, à mon sens.

Certains acteurs EdTech sont dans la "vallée de la mort" du funding.

On voit tout de même apparaître des fonds d'investissement dédiés aux EdTech, à l'image de votre propre structure, Ibis Capital. Qu'ont-ils à y gagner ?

Le marché des EdTech est beaucoup moins risqué, moins volatile que bien d'autres secteurs. Pour des investisseurs qui cherchent à investir sur le long terme, il est donc très attractif.

On entend beaucoup parler d'intelligence artificielle appliquée à l'éducation. Est-ce là où il faut investir ?

C'est certain. Il y a d'ores et déjà des exemples significatifs dans le domaine, à l'image de Jill Watson, le professeur assistant créé par un enseignant de l'université Georgia Tech, aux États-Unis. Cet outil a été utilisé pour répondre aux questions des étudiants pendant cinq mois, sans que ces derniers se rendent compte que ce n'était pas un humain qui interagissait avec eux !

L'IA (intelligence artificielle) pose de nombreuses – et nouvelles – questions sur l'école : que signifie l'"intelligence humaine" ? Comment repense-t-on l'éducation à l'aune de ces évolutions ? L'IA n'apparaissait pas sur les radars du secteur de l'éducation il y a cinq ans. Ce qui prouve, au passage, que les évolutions peuvent être rapides.

Les GAFAM veulent conquérir les salles de classe, mais Google est en train de gagner cette bataille.

De manière plus générale, il y a plusieurs tendances qui marquent et vont marquer l'éducation. Première d'entre elles, la numérisation du secteur. Elle est déjà bien établie mais elle se poursuivra, portée par la compétition entre les grandes entreprises technologiques incarnées par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Toutes veulent conquérir les salles de classe, mais Google est en train de gagner cette bataille.

La personnalisation de l'éducation est l'autre grande tendance. C'est l'avènement de l'adaptive learning et de la "neuro-éducation", ainsi qu'un changement de paradigme : on se demande désormais comment apprendre différemment plutôt que ce que l'on doit apprendre.

Enfin, en matière de nouvelles technologies, le recours aux robots est un autre phénomène à suivre de près.

Vous évoquez également deux évolutions, directement liées à la démographie mondiale : la privatisation de l'éducation et la globalisation du marché...

Face à l'afflux démographique attendu, il est clair que les systèmes éducatifs nationaux risquent d'être incapables de s'adapter à ces changements de masse. De fait, il y a une croissance forte des offres privées, seule réponse systémique au phénomène.

Quant à la globalisation du marché de l'éducation, on voit apparaître des marques ou des technologies qui viennent d'horizon divers : la Chine représente entre 30 % et 40 % des investissements réalisés dans l'éducation. Il faut bien voir que 90 % des moins de trente ans vivent dans des pays émergents, avec lesquels il faudra donc compter. Des pays qui font souvent preuve de moins d'inertie technologique que les nôtres...

En France, l'entrée des nouvelles technologies dans les écoles soulève des questions, notamment sur le plan de la gestion des données personnelles des élèves. Est-ce un débat que l'on retrouve dans d'autres pays européens ?

Oui, c'est un débat général. La "data privacy" est un sujet européen, en atteste la nouvelle réglementation en la matière, qui entrera en vigueur dans tous les pays de l'Union en mai 2018. On touche à des populations très jeunes, la prudence s'impose donc en matière de protection de données.

Aujourd'hui, il y a une crainte de voir les acteurs technologiques capturer le cerveau de nos enfants. Cela se retrouve beaucoup dans des sociétés comme la nôtre, où les parents font énormément confiance à l'école. Cette peur est fondée, car ce que font les GAFAM, ce n'est pas du mécénat : ils veulent clairement fidéliser des audiences et des populations.

Toutefois, si l'on veut vraiment transformer l'éducation, notamment via une personnalisation très fine des cours, les données personnelles sont primordiales. Il ne faut donc pas que les bonnes intentions européennes entravent cela. La personnalisation est la clé même du système.

Céline Authemayou  |  Publié le

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