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Entretien | International, Innovation

EdTech en Europe : plus de 4.000 entreprises… sous-capitalisées

Sophie Blitman  |  Publié le

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Benjamin Vedrenne-Cloquet, cofondateur d'EdTechXEurope.
Benjamin Vedrenne-Cloquet, cofondateur d'EdTechXEurope. // © Photo fournie par le témoin

Dans un marché des EdTech en forte croissance, les start-up européennes doivent faire face à une rude concurrence et à des investisseurs encore frileux. C'est ce que constate Benjamin Vedrenne-Cloquet, cofondateur d'Ibis Capital et d'EdTechXEurope, dont la quatrième édition se tient à Londres, les 15 et 16 juin 2016, en partenariat avec EducPros.

Comment évolue le marché mondial des EdTech ?

La part du digital dans l'éducation représente aujourd'hui moins de 3 %, sur un marché total de 5.200 milliards de dollars. C'est très peu par rapport à d'autres industries de contenus, comme la musique, les médias ou le livre qui dépassent les 35 %. Il n'y a pas de raison que les EdTech n'atteignent pas un tel taux, même si l'inertie inhérente au secteur ralentit la digitalisation de l'éducation.

Cependant, il est encourageant de voir que 8 milliards de dollars ont été investis dans les EdTech en 2015, soit deux fois plus qu'en 2014. C'est autant que dans le secteur du gaming, alors que le marché de l'éducation est 57 fois supérieur à celui du jeu. Au passage, ces chiffres interrogent sur les priorités des investissements…

Toujours est-il que la croissance du secteur est forte. Les prévisions annoncent 20 % par an dans les prochaines années, et le marché pourrait atteindre 120 milliards de dollars d'ici à cinq ans.

Aucune start-up française n'apparaît au palmarès 2016 des EdTech 20. Est-ce le signe d'un retard de la France en la matière ?

Je ne crois pas. C'est surtout que la concurrence est rude : il y a plus de 4.000 entreprises EdTech en Europe, la plupart sous-capitalisées. Il est difficile d'éclore sur ce marché fragmenté, mais la France n'est pas plus mal lotie que l'Allemagne, la Hollande ou l'Angleterre. D'ailleurs, en 2015, un acteur français, Digischool, faisait partie des prix EdTech 20.

Le problème est celui d'un manque de capitaux. Il n'y a pas assez d'investissement en Europe par rapport aux États-Unis ou à l'Afrique, aussi les start-up doivent-elles être patientes. Beaucoup d'entre elles ont des difficultés à pénétrer le marché, pour des raisons différentes selon les pays. En France, pour vendre un produit à une école, il faut quasiment l'accord de l'Éducation nationale, tandis qu'en Angleterre la difficulté est celle d'aller frapper à toutes les portes. Cela nécessite beaucoup de marketing.

Au niveau mondial, 8 milliards de dollars ont été investis dans les EdTech en 2015.

À quoi est dû ce sous-investissement dont vous parlez ?

Moins que l'argent, ce sont les opportunités d'une taille critique qui manquent. Le modèle de venture capital n'est pas forcément adapté aux EdTech car les cycles sont plus lents que pour d'autres technologies : le retour sur investissement se fait à sept ou huit ans plutôt qu'à cinq. Voilà pourquoi on compte assez peu de fonds spécialisés dans les EdTech en Europe.

Il y en a un peu plus dans les pays émergents où la croissance est plus rapide. D'un point de vue macro-économique, ce sont eux qui constituent le terrain le plus favorable au déploiement des technologies de l'éducation, car ils rassemblent aussi 50 % de la population connectée et 90 % des moins de 30 ans. Ainsi, la Chine représente 30 à 40 % des investissements EdTech mondiaux et compte une quinzaine de licornes [entreprises qui atteignent une valorisation d'un milliard de dollars].

L'Europe est donc confrontée à un problème de pays développé où les infrastructures déjà très établies freinent le développement de nouvelles technologies. En outre, des sociétés comme les nôtres où les parents font beaucoup confiance à l'école pour fournir des contenus sont moins ouvertes aux innovations apportées par des entreprises.

Les États-Unis, cependant, ne connaissent pas de telles difficultés.

Ils bénéficient de la présence d'acteurs technologiques puissants comme Google et Microsoft : ce dernier vient d'annoncer qu'il rachetait LinkedIn, qui avait lui-même acquis Lynda en 2015. Deux beaux deals en un an !

L'hégémonie technologique américaine aide à mettre l'écosystème en place. Des efforts sont faits pour donner des outils aux enseignants, de manière à faciliter la création de contenus ou l'évaluation. Aujourd'hui, les États-Unis sont particulièrement en avance dans l'enseignement supérieur, avec les plates-formes de Mooc Coursera et EdX. Ils ont aussi l'avantage d'avoir une seule langue et un seul curriculum quand l'Europe en a 20. Cela explique que les États-Unis rassemblent la moitié des investissements dans le secteur des EdTech.

Quelle place reste-t-il pour l'Europe ?

On a longtemps pensé l'éducation comme un marché local mais 90 % de la croissance du nombre d'étudiants dans le monde vient aujourd'hui de l'Asie et de l'Afrique. Nous connaissons un mouvement de globalisation, selon un développement similaire à celui d'autres industries de contenus. Il y a encore beaucoup d'inertie mais les plates-formes de distribution, les contenus et même les marques désormais se globalisent avec notamment le déploiement d'écoles internationales, telle Eton qui a créé une filiale digitale, EtonX, en Chine.

Moins qu'un tsunami, c'est une marée montante de long terme. Le marché est lent, ce qui n'est pas forcément mauvais car cela apporte aussi de la stabilité, et l'on voit émerger de plus en plus de success stories. Il y a des opportunités à saisir.

Sophie Blitman  |  Publié le

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