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Entretien | Recherche

Gilles Kepel : "Les études arabes ont quasiment disparu depuis dix ans"

Yves Deloison  |  Publié le

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Gilles Kepel
Gilles Kepel dirige la chaire Moyen-Orient-Méditerranée à Normale sup. // © RGA / R.E.A

Trois questions à Gilles Kepel, professeur à Sciences po et directeur de la chaire Moyen-Orient-Méditerranée PSL à l'ENS, deux ans après les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Casher à Paris. Le spécialiste de l'islam et du monde arabe pointe le retard pris par la recherche française sur l'islam, le monde arabe et les phénomènes de radicalisation.

Selon vous, où en est la recherche sur les questions liées à l'islam et au monde arabe en France ?

Peu de choses bougent. Les études arabes ont quasiment disparu lors des deux derniers quinquennats, en particulier sous François Hollande. Sciences Po a fermé ses programmes de recherche en 2010, au moment même où débutaient les soulèvements arabes. Et les grandes institutions ne forment plus l'élite à ces spécialités.

Vous parlez même d'exil de chercheurs.

Je ne prends plus de jeunes en thèse depuis cinq ans, par exemple, car il n'existe plus de structure pour cela. Je les envoie à l'étranger. Beaucoup de mes anciens étudiants se sont exilés aux États-Unis et en Grande-Bretagne. La France n'a jamais eu une telle urgence à comprendre son environnement nord-africain et moyen-oriental et le développement de l'islam sur son territoire, pourtant, rien n'est fait.

Les mesures de saupoudrage prises par le CNRS depuis les premiers attentats en 2015 ne suffisent pas. Le nombre de chercheurs se réduit sans cesse et les rapports à ce sujet restent lettre morte. En parallèle, des programmes de déradicalisation sont lancés à la va-vite et sans aucun apport des savoirs universitaires. Il n'est pas rare qu'on préfère les charlatans aux scientifiques. L'université faillit à sa tâche.

Comment enrayer cette logique que vous dénoncez ?

D'une part, je pense qu'il faut connaître l'arabe pour comprendre ce qui se passe en banlieue, car le référentiel et l'idéologie du djihadisme s'abreuvent de cette langue et de ses codes culturels. Cela nécessite de posséder des outils cognitifs tels que la connaissance anthropologique ou celle des langues arabe, turque, ourdou ou persane, qui, malheureusement, régressent de manière dramatique.

Tout le composite à l'origine du djihadisme en France plaide pour une destruction des cloisonnements entre les disciplines des sciences humaines qui rendent tout dialogue impossible. On doit associer sociologues, psychologues et orientalistes afin de mieux comprendre la situation.


Avec quelques collègues, nous essayons de remédier à ce problème en créant des rapprochements entre les sciences humaines et cliniques dans le cadre du séminaire "Violence et dogmes". Mais si cela permet de combler un déficit, ce n'est qu'une minuscule initiative qui ne peut se substituer à la carence de notre recherche.

Yves Deloison  |  Publié le

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