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Jean-François Pépin : "Les DRH n'identifient pas les compétences des docteurs"

Catherine de Coppet  |  Publié le

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USAGE UNIQUE. Docteur, réunion
Pour Jean-François Pépin, les docteurs ont la capacité de pousser les entreprises à réfléchir sur le long terme. // © plainpicture/Maskot

Réseau associatif de grandes entreprises accompagnant les dirigeants dans la transition numérique, le Cigref milite depuis 2004 pour le rapprochement entre les entreprises et la recherche, via l'embauche de doctorants ou de docteurs. Jean-François Pépin, son délégué général, détaille la démarche.

Jean-François Pépin est délégué général du Cigref depuis 2001.En quoi le rapprochement entre laboratoires de recherche et entreprises, via l'embauche de doctorants ou docteurs, intéresse-t-il le Cigref ?

Nous sommes un réseau réunissant 140 grandes entreprises et organismes. Notre mission, depuis les années 1970, est d'accompagner les dirigeants dans les transformations liées aux nouvelles technologies : de la mécanographie à l'informatique, puis aux systèmes d'information. Désormais, la transition numérique est devenue notre sujet !

Nous réfléchissons à ce sujet transversal, par le biais d'études et d'ateliers. Comment les entreprises doivent-elles penser les nouveaux modèles d'affaires liés au numérique ? Aujourd'hui,  les grands groupes doivent se préparer au fonctionnement transversal que le numérique impose... En 2004, je cherchais à redynamiser l'action du Cigref, en introduisant une pensée issue d'autres milieux que les grandes entreprises. Rapprocher le monde de l'entreprise du monde académique a été mon objectif.

Vous avez alors créé le "laboratoire" du Cigref, en embauchant un doctorant en Cifre [convention industrielle de formation par la recherche]...

Oui, l'idée était d'introduire en quelque sorte un "mouton noir" dans l'équipe des permanents du Cigref pour accélérer notre réflexion, et à terme, faire bénéficier nos grandes entreprises adhérentes de ce nouveau regard. Nous sommes en train de recruter notre cinquième doctorant en Cifre. Après les sciences sociales, auxquelles nous avons beaucoup fait appel, sur l'usage des systèmes d'information notamment, nous nous intéressons à l'intelligence artificielle et à son impact sur la gouvernance des entreprises.

Nous basions notre réflexion sur l'expérience concrète, "ici et maintenant". Les chercheurs nous ont amené à penser "ailleurs et demain".


Dès le premier recrutement de doctorant, mon équipe a compris ce que cela nous apportait. Un chercheur est capable, grâce à sa faculté à réaliser une bibliographie, de produire un nombre important de références internationales passionnantes, qui nous étaient généralement inconnues... Au Cigref, nous basions notre réflexion sur l'expérience concrète, "ici et maintenant" ; les chercheurs nous ont amené à penser "ailleurs et demain", ce qui nous a poussés à nous projeter à l'horizon 2020 !

Dans cette démarche, le Cigref s'est-il engagé ensuite à "placer" ces docteurs dans ses grandes entreprises adhérentes ?

Pour moi, cela allait de soi : les embaucher pour leur thèse au Cigref, et que nos entreprises adhérentes les embauchent après le doctorat. De fait, les quatre doctorants intégrés au Cigref en Cifre ont été ensuite recrutés par plusieurs de nos adhérents ! Et pas forcément sur leur sujet de thèse... Notre laboratoire interne de R&D permet de valoriser les travaux de ces futurs docteurs, et, en même temps, de leur faire découvrir le monde de l'entreprise. Les chercheurs ont cette capacité formidable d'adaptation qui est essentielle aux entreprises aujourd'hui !

Les chercheurs ont cette capacité formidable d'adaptation qui est essentielle aux entreprises aujourd'hui !

Comment analysez-vous la difficulté, encore importante, qu'ont les grandes entreprises à intégrer des docteurs dans leurs rangs ?

Les DRH ont un vrai souci d'identification des compétences des docteurs. Soit ils ne les connaissent pas, soit ils les cantonnent à leur sujet de thèse, technique, alors que le propre d'un docteur, c'est sa capacité à la transversalité ! Il faut absolument installer les docteurs dans les grilles de compréhension des DRH, au même titre que les diplômés d'école d'ingénieurs.

La transversalité imposée par le numérique est une grande chance, mais aujourd'hui, nous fonctionnons encore en silos, du côté des entreprises comme du côté de l'enseignement supérieur ! Les sujets de thèse en pâtissent, ils sont rarement transversaux...

Les grandes écoles se soucient parfois plus des accréditations à décrocher et à sauvegarder... Dans ce contexte, tout ce qui ne rentre pas dans une case bien connue gêne. Au final, l'impact du numérique sur la gouvernance des entreprises est très peu traité dans les formations, donc dans la recherche.

Quelles pistes d'amélioration proposez-vous ?

Les docteurs sont l'une des ressources essentielles auxquelles les entreprises doivent penser aujourd'hui. Intégrer un Cifre, c'est un investissement en temps et en management, mais le pari vaut la peine d'être tenté, d'autant qu'en termes de rapport coût/niveau de compétences, c'est vraiment très intéressant.

Ma suggestion est de pousser les associations et fédérations professionnelles à se lancer en embauchant des doctorants. Le bénéfice serait très important, pour l'innovation dans les fédérations et pour l'insertion des docteurs en entreprises. C'est une question de volonté.

Un annuaire pour valoriser les docteurs
À l'occasion d'une rencontre sur le thème des docteurs et des entreprises, organisée le 21 novembre 2016, le secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Thierry Mandon, a annoncé plusieurs mesures en faveur du rapprochement docteurs-entreprises :

- Raccourcissement à deux mois du délai de traitement des dossiers Cifre, dès le 1er janvier 2017.
- Création d'un annuaire de tous les docteurs, associé à une adresse mail nominative, sur le modèle : prenom.nom@phdfrance.fr. Ces mesures seront concrétisées durant le premier trimestre 2017.
Dans la même logique, le secrétaire d'État a appelé de ses vœux à un changement d'appellation des docteurs dans le langage courant, au profit de l'intitulé "docteur-PhD", afin de faciliter leur reconnaissance par les entreprises.

Catherine de Coppet  |  Publié le

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