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Entretien | Politique

Julien Roitman (IESF) : “Nous défendons les ingénieurs et les scientifiques, loin de tout esprit de chapelle”

Propos recueillis par Céline Authemayou  |  Publié le

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Julien Roitman, président d'IESF (Ingénieurs et scientifiques de France) © Foucha
Julien Roitman, président d'IESF (Ingénieurs et scientifiques de France) © Foucha

Héritier direct de la Société des ingénieurs civils, l’organe représentatif des ingénieurs et diplômés scientifiques fondé en 1848, IESF (Ingénieurs et scientifiques de France) a réformé ses statuts fin 2013. L'ancien CNISF (Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France) entend poursuivre son travail mené en faveur de la reconnaissance de toute une profession. Julien Roitman, président d’IESF, détaille les projets et les ambitions de la structure.

Pour quelles raisons Ingénieurs et scientifiques de France a-t-elle réformé ses statuts en octobre 2013 ?

Lorsque j’ai pris la tête d'IESF il y a quatre ans, l’association rassemblait un conglomérat de membres aux profils peu homogènes : associations, personnes physiques… Il était temps de dépoussiérer les statuts, de se poser des questions quant à la raison d’être de l’organisme et de retrouver une homogénéité entre tous les acteurs. Nous rassemblons aujourd’hui 180 membres, qui se répartissent en trois grandes familles : les association de diplômés et d’anciens élèves, issus majoritairement des écoles d’ingénieurs même si l'on voit apparaître des structures issues de l’université ; les unions régionales, qui sont notre relais sur le territoire ; et enfin les associations scientifiques et technologiques, à l’image par exemple des sociétés savantes.
Avec cette organisation, le caractère fédéral d’IESF est réaffirmé : nous nous définissons clairement comme un organe visant à défendre et promouvoir les professionnels, loin de tout esprit de chapelle.

À l’heure actuelle, comment défendez-vous la profession ?

Cela passe tout d’abord par les relations avec les pouvoirs publics. Lorsque nous estimons être légitimes sur un sujet d’actualité, nous intervenons, par exemple autour du gaz de schiste ou de Fukushima. Nous ne faisons pas de politique, mais notre valeur ajoutée consiste à rappeler les bases scientifiques des dossiers tout en posant les questions qui dérangent.
Nous devons aussi mener un travail de valorisation des métiers d’ingénieur et de scientifique. Il faut être proactif et proposer des solutions. C’est ainsi que nous avons publié un livre blanc en 2012, qui contenait 40 propositions pour réindustrialiser la France. Le document a été remis aux décideurs comme aux pouvoirs publics.

Enfin, il est également de notre devoir de contribuer à disposer d’ingénieurs et de scientifiques français de bonne qualité et en quantité suffisante. C’est pourquoi nous nous intéressons aux formations et à la sensibilisation des jeunes. Nous avons par exemple mis en place le programme “Promotion des métiers de l'ingénieur et du scientifique” grâce auquel des professionnels vont dans les classes présenter de façon très concrète leur métier.

Notre valeur ajoutée consiste à rappeler les bases scientifiques des dossiers tout en posant les questions qui dérangent


Vous dites vouloir mettre en place avec cette nouvelle identité une “stratégie plus offensive”. Quel est votre plan d’attaque ?

Lorsque des grands débats nationaux se tiennent en France, il n’y a jamais de scientifiques autour de la table des négociations. Or, nous avons des choses à dire, sur des sujets aussi divers que l’industrie, l’énergie, l’environnement ou encore l’enseignement supérieur. L’un de mes chevaux de bataille est donc que les ingénieurs et les scientifiques fassent partie des discussions. Certes, les décideurs reçoivent IESF : nous sommes sympathiques, pas trop embêtants… Mais il est temps que nous soyons reconnus comme un interlocuteur légal des pouvoirs publics.

Parmi les grands débats des derniers mois, il y a eu la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche. Quelle place avez-vous pris dans le processus de consultation ?

Nous avons été impliqués sur ce dossier, bien que nous n'ayons pas été au cœur du processus – où notre place était pourtant tout à fait légitime… Nous avons défendu notre point de vue sur certains aspects de la loi qui nous paraissaient cruciaux. Par exemple, nous avons milité pour que les entreprises soient présentes dans les conseils d’administration des universités. Nous avons également exprimé notre crainte quant à la suppression de l’AERES, en alertant le ministère sur le risque qu'il y avait à créer un organisme qui laisserait trop de latitude à l'autoévaluation.

Les écoles d’ingénieurs sont très sensibles au sujet des communautés d’universités et d'établissements. Quelle ligne est la vôtre ?

La structure même des communautés est un risque pour les petites entités, qu'il s'agisse des écoles ou des universités. Il faut donc trouver un système équilibré qui n’étouffe pas les établissements modestes. Car l’un des grands atouts des écoles d’ingénieurs réside en leur agilité et leur rapidité d’adaptation : signature de partenariats, modification des cours, etc. Si des étages de décisions sont ajoutés, elles sont mortes… On attend donc de voir.

Alors qu'en France les ingénieurs se définissent avant tout par leur école, il faut créer un sentiment d’appartenance fort à une profession


Vous le dites clairement : vous souhaiteriez peser plus dans le débat national. Comment comptez-vous y parvenir ?

Depuis un an, nous menons une réflexion sur la création d’une structure qui aurait un poids fort face au gouvernement et aux partenaires sociaux. Le 18 mars 2013, en clôture de la première Journée nationale de l'ingénieur, j'annonçais au nom d'IESF l'ouverture d'un large débat national au sein de la profession sur l’éventuelle création d’un “ordre” des ingénieurs. Des ordres, associations ou syndicats d'ingénieurs existent dans les autres pays du monde.

En France, le diplôme d'ingénieur est seul protégé par la loi. Le titre d'ingénieur, en revanche, n'est absolument pas protégé à ce jour. Et il faudra bien aussi traiter la question des diplômés scientifiques de l'université exerçant de facto très correctement le métier d'ingénieur sans en avoir le diplôme : ne doit-on pas envisager une réglementation complémentaire ?

Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?

À vrai dire, le challenge est double : il faut convaincre à la fois la classe politique et la profession. Je ne vous cache pas que le débat est houleux. Mais je pars sans a priori. Un groupe de travail a été créé, piloté par François Lureau. Une douzaine de personnalités issues des écoles et et des associations professionnelles doivent définir les missions de ce futur organisme. De plus, des études comparatives seront menées, avec les autres pays et les autres professions. Enfin, la question juridique doit aussi être posée car, quel que soit l’aboutissement du projet, il passera par un projet législatif.

Avez-vous d’ores et déjà fixé un calendrier ?

J’espère arriver à un consensus fin 2014 puis porter le projet au gouvernement et au Parlement dans la foulée. Si nous travaillons bien, nous devrions avoir une structure opérationnelle fin 2016. Le consensus est indispensable. Or, en France, nous avons le syndrome du village gaulois : les ingénieurs se définissent avant tout par leur école. Il faut que cela perdure mais il faut créer un sentiment d’appartenance fort à une profession.

Faites-vous partie de ces voix qui affirment qu’il manque actuellement des ingénieurs en France ?

Non. La seule chose que l’on peut dire, c’est que l’offre et la demande sont à peu près équilibrées. Chaque année, 30.000 ingénieurs sortent diplômés et environ 15 % d’entre eux partent travailler à l’étranger. Le nombre de postes proposés est quant à lui sensiblement du même ordre. D’un point de vue macro-économique, il n’y a donc pas de problème. Toutefois, il faut reconnaître que certains secteurs ont des besoins plus forts (les développeurs aujourd’hui) et d’autres sont en excès de diplômés (la chimie, la biologie).
Mais cette situation n’est pas satisfaisante. On pourrait former 10.000 à 15.000 ingénieurs supplémentaires par an, à condition de savoir les utiliser…

Savoir les utiliser ? C’est-à-dire ?

Je vois deux grandes directions à suivre pour les années à venir. La première concerne les PME. Ces structures ont de réels besoins en ingénieurs et les jeunes diplômés sont plus sensibilisés à l’esprit de l’entrepreneuriat, qui convient parfaitement à la logique PME. La seconde vise à mettre en place une réelle stratégie industrielle pour la France. À mon sens, il faut choisir deux ou trois grands axes à développer, et non une trentaine, et tout miser sur les formations et les nouveaux métiers.

Sur le marché de l'emploi, l’offre et la demande d'ingénieurs sont à peu près équilibrées


Au sujet des formations, le dossier des masters en ingénierie, que proposent certaines universités du réseau Figure, est réapparu au cours des derniers mois. Est-ce une piste envisagée pour augmenter le flux d’ingénieurs formés ?

Il s’agit là d’une énième tentative des universités pour produire des ingénieurs. Ce n’est pas illégitime, c’est d’ailleurs le cas à l’étranger. Or, en France, les écoles d’ingénieurs ne produisent pas un diplôme mais un métier : les jeunes sont directement opérationnels et disposent d’une culture scientifique et technique leur permettant de s’adapter au monde de l’entreprise. C’est moins le cas à l’université, où les étudiants deviennent des spécialistes et n’ont pas encore assez d’expérience terrain.

Comment augmenter le flux d’étudiants alors ?

Il faut se tourner vers les écoles d’ingénieurs : à l’heure actuelle, pratiquement tous les établissement ont des projets d’augmentation du nombre d’élèves. Désormais, pour exister, il faut peser à l’international et, pour cela, il faut attirer des enseignants de renom et atteindre une masse critique de diplômés. Ce n’est pas pour rien que l’on assiste à des mouvements forts de regroupements...
 

La Fabrique des vocations scientifiques et techniques, investissement d’avenir 
Le 1er octobre 2013, IESF, en partenariat avec l’Académie des technologies, l’Apec et le CEFI (Comité d'études sur les formations d'ingénieurs), lançait la Fabrique des vocations scientifiques et techniques. L’initiative entend aider élèves et professionnels dans leurs choix de carrière scientifique et technique.
Pour cela, 15 filières industrielles vont être choisies. Pour chacune d’entre elles, les grandes tendances du marché ainsi que l’évolution des métiers seront observées de près. Ensuite, cette étude se déclinera dans différentes régions de France. Le projet débutera avec la filière aéronautique, “déjà très documentée”, précise Julien Roitman. Quant à la région choisie, il s’agit de Midi-Pyrénées.
Cette Fabrique s'adresse avant tout aux prescripteurs, à savoir les enseignants du secondaire et du supérieur. Le projet, retenu au titre du programme CSTI (culture scientifique, technique et industrielle) des Investissements d’avenir, va bénéficier durant trois ans d’une aide d’environ 1 million d’euros.

Propos recueillis par Céline Authemayou  |  Publié le

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