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Entretien | International, Innovation

Michelle Weise : "À l'avenir, chaque étudiant se constituera son propre cursus"

De notre correspondante aux Etats-Unis, Jessica Gourdon  |  Publié le

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Michelle Weise, chercheur au Clayton Christensen Institute (Californie)
Michelle Weise, chercheur au Clayton Christensen Institute (Californie) // © Darcy Padilla / Agence Vu pour L'Étudiant

Les études supérieures pendant cinq ans à plein temps sur un campus seront bientôt réservées à une minorité d'étudiants. Les autres panacheront formations courtes, stages, mooc... Michelle Weise, spécialiste de l'innovation et professeur associé au Clayton Christensen Institute, prévoit des bouleversements majeurs dans l'enseignement supérieur avec l'avènement du numérique. Entretien en amont de la learning expedition d'Educpros sur la côte Est des États-Unis fin avril 2015.

Aux États-Unis, l'enseignement supérieur change, poussé par le numérique. Selon vous, ces évolutions sont "disruptives". Pourquoi ?

Notre secteur de l'enseignement supérieur, comme beaucoup de secteurs industriels, a évolué jusqu'ici au rythme d'innovations durables. Les universités se sont concurrencées à l'aide de nouveaux investissements dans l'enseignement, la recherche, les équipements ou les services, afin de se distinguer dans les classements. Globalement, le "produit" formation s'est amélioré au cours des dernières décennies. Mais avec une contrepartie : la hausse des frais d'inscription et des coûts, à un rythme qui ne peut durer à long terme.

Ce qui se passe en ce moment, c'est que l'enseignement supérieur américain connaît cette fois, via le numérique, une période d'innovations ­disruptives. Contrairement aux innovations durables, celles-ci rebattent les cartes : elles impliquent d'élargir le public cible, de changer le produit et les prix, elles forgent une nouvelle définition de la qualité, l'échelle d'évaluation n'est plus la même.

De quoi s'agit-il ? En 1989, l'université de Phoenix a été la première institution à lancer des cursus entièrement en ligne. Des diplômes d'une qualité basique mais honnête, juste ce qu'il fallait pour satisfaire un nouveau public qui, sinon, ne pouvait pas se former du tout. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Évidemment, si l'on compare avec le cursus de Princeton, il n'y a pas photo. Mais ces diplômes en ligne visent des personnes souvent plus âgées, qui travaillent et ont besoin de flexibilité.

Aujourd'hui, ces diplômes se multiplient, avec une nouvelle politique de prix vraiment attractifs. La révolution vient aussi du contenu : nombre de ces cours sur le Web sont modulaires [formats courts, contenu très ciblé, NDLR] et orientés vers des compétences professionnelles. En soi, ce type d'enseignement n'est pas nouveau, mais suivre ces cours en ligne et à ces tarifs change la donne. Ces nouvelles manières de se former, qui permettent de toucher un autre public, sont efficaces pour apprendre et vérifier que les compétences sont acquises, et chacun peut aller à son rythme.

Pensez-vous que les universités telles qu'elles existent vont peu à peu disparaître ?

Les universités ont trois rôles : la recherche, l'enseignement et la socialisation des étudiants. Or ces trois ­fonctions répondent à des modèles économiques totalement différents. Actuellement, aux États-Unis, sous la pression des classements, toutes les universités prétendent faire de la recherche de haut niveau et se concurrencent sur ce sujet sans en avoir les vrais moyens. Ce n'est pas sérieux. Le résultat, c'est qu'il y a aujourd'hui énormément de recherches inutiles.

Certaines universités resteront focalisées sur la recherche. D'autres sur l'enseignement, quitte à aller vers des cours en ligne.

Ce que nous pensons, c'est que les trois fonctions des universités vont se segmenter petit à petit. Certains établissements resteront focalisés sur la recherche. D'autres sur l'enseignement, quitte à aller de plus en plus vers des cours en ligne, car cela est plus efficace du point de vue économique. D'autres encore se spécialiseront sur les parcours individuels, l'aspect social, le networking...

Que signifient ces évolutions pour les étudiants d'aujourd'hui ? En quoi l'idée même de "faire des études" est-elle amenée à changer ?

On l'observe aux États-Unis depuis quelques années : les études vont prendre des formes de plus en plus diverses. Les études classiques sur les campus, en résidence universitaire, à plein-temps et pendant quatre ans, de 18 à 22 ans, seront l'apanage d'une minorité qui pourra se le permettre financièrement. Les statistiques montrent que d'ici à 2020, 42% des étudiants à l'université auront 25 ans ou plus.

Un nombre croissant de jeunes sont actuellement à la recherche d'un enseignement flexible, moins cher et, surtout, qui permette d'obtenir directement un emploi. La grande majorité des étudiants de demain seront des jeunes qui travailleront à côté et qui auront besoin d'actualiser leurs compétences pour s'adapter aux nouveaux métiers qui apparaissent tous les jours. Chacun se constituera son propre cursus, en conjuguant des expériences professionnelles, des stages, des expériences à l'étranger, des certificats, des micro-diplômes obtenus dans des universités, sur Internet ou dans des institutions spécialisées. Tout le monde pourra se fixer des objectifs à partir de ses acquis et de son historique. Et cela tout au long de la vie.

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L'université Columbia à New York - ©Columbia

N'est-ce pas beaucoup de pression pour des jeunes qui ne savent pas toujours très bien comment s'orienter ?

Je crois au contraire que les étudiants, à mesure qu'ils se confrontent au milieu professionnel, peuvent facilement savoir quels sont les besoins des entreprises et de quelles formations ils auraient besoin pour compléter leurs parcours.

Ces nouvelles manières de se former correspondent-elles aux besoins des employeurs ?

Je pense. D'autant qu'on voit bien qu'il y a un problème. D'après deux sondages Gallup récents, 96% des responsables académiques estiment qu'ils préparent correctement les étudiants à trouver un emploi. Mais dans le même temps, seuls 11% des chefs d'entreprise considèrent que les universités fournissent les bonnes compétences pour s'insérer dans le monde professionnel. Il y a donc quelque chose qui ne va pas.

D'ici à 2020, 42% des étudiants à l'université auront 25 ans ou plus.

Que demandent les entreprises ? Souvent la même chose : des qualités relationnelles et comportementales, une pensée critique, la capacité de travailler en équipe et de communiquer. Mais, selon les employeurs, cela reste souvent des concepts très vagues. Et en général, les professeurs n'ont pas assez l'expérience de l'entreprise pour comprendre ce qu'elle recherche et pour pouvoir vraiment aider les étudiants à faire la transition.

C'est pourquoi il est indispensable que les entreprises s'impliquent plus dans l'enseignement supérieur, qu'elles se placent à l'intérieur, parviennent à formuler plus précisément leurs besoins en connaissances et en compétences.

Avez-vous quelques exemples de partenariats entreprises-institutions réussis ?

Oui, il y a des actions intéressantes du côté de la Southern New Hampshire University avec le Bachelor College for America ou encore avec le programme UniversityNow de ­Patten University [une université en ligne low cost et professionnalisante, NDLR]. Je pense que ce type de programmes va se multiplier.

Je me suis également intéressée à ce que fait Udacity. Cette plateforme de cours en ligne a conclu des partenariats avec des entreprises, qui conçoivent elles-mêmes des cours ciblés [payants, NDLR] sur des compétences dont elles ont besoin. C'est intéressant car cela vise notamment des personnes qui ne trouvent pas d'emploi. C'est une manière directe de répondre au problème des emplois disponibles et non pourvus.

On voit également apparaître des "boots camps". Ce sont des sessions intensives organisées par des institutions spécialisées, qui permettent de se former en quelques semaines à un ou plusieurs domaines recherchés par le marché [programmation, base de données, référencement sur Internet... NDLR]. Et de devenir suffisamment professionnel pour se faire embaucher. Ces institutions, comme General Assembly, sont en mesure de réagir très rapidement à la demande des employeurs.

Le grand mérite des Mooc aura été de donner ses lettres de noblesse à l'enseignement en ligne.

Les Mooc vont-ils devenir des éléments incontournables de la formation ?

Nous pensons que seuls certains persisteront, car le modèle économique de ces cours ne semble pas viable à long terme. D'autant que la plupart des étudiants qui suivent les Mooc sont déjà bien formés et diplômés. Les Mooc ne permettent pas vraiment d'attirer de nouveaux étudiants vers les universités qui en sont à l'origine. Cela dit, le grand mérite de ces cours aura été de crédibiliser et de donner ses lettres de noblesse à l'enseignement en ligne. Qui, lui, va rester.

Pour un professeur, répéter un cours n'est ni efficace ni motivant. Les modèles du type "flipped classrooms" [classes inversées, NDLR], où la classe est un espace de discussion et de travaux de groupe, tandis que l'apprentissage se fait en ligne, à son rythme, sont l'une des voies d'avenir.

À lire
Michelle Weise est coauteur avec Clayton Christensen, professeur à Harvard, du livre intitulé : "Hire Education : Mastery, Modularization, and the Workforce Revolution", éditions Clayton Christensen Institute, juillet 2014.
Learning Expedition EducPros  à New York et Boston
EducPros organise sa quatrième "learning expedition" à New York et Boston du 26 avril au 1er mai 2015. Véritable plongée au coeur de l'innovation et de l'écosystème de la côte Est (universités, écoles, alumni, entreprises), ce voyage d'études est l'occasion pour les participants de nouer de nouveaux partenariats et de faire émerger de nombreux projets.

Au programme : visites de NYU, Cornell, Colombia University, MIT, Harvard, Babson College, rencontres avec des fondateurs et représentants d'entreprises et d'établissements emblématiques de la région (edX, Broad Institute, campus Dassault System, Cambridge Innovation Center...) mais aussi échanges avec des patrons de start-up innovantes, des Français expatriés et le French Tech Hub.

Programme complet et inscriptions

De notre correspondante aux Etats-Unis, Jessica Gourdon  |  Publié le

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