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Entretien | Innovation

Nicolas Turcat : "La filière EdTech française bute sur une question de marché"

Marie-Caroline Missir  |  Publié le

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Cantine numérique de Nantes
Le secteur français des EdTech doit s'emparer de sujets tels que l'orientation, l'intermédiation avec les parents ou encore le parcours parascolaire de l'étudiant. // © Jean Claude MOSCHETTI/REA

Jeune technologiquement, encore fragile économiquement et parfois surévaluée : tel est le portrait-robot que Nicolas Turcat, responsable e-education de la Caisse des dépôts, tire de la filière EdTech française. Entretien, à l'occasion de la Conférence Ed_Up, organisée par EducPros le 15 décembre.

Nicolas Turcat, directeur du département e-education de la Caisse des dépôts.Quels sont les critères d'investissement de la Caisse des Dépôts en matière d'éducation numérique?

Nous avons déterminé trois axes : mieux apprendre, mieux enseigner, développer des plates-formes de services et des socles techniques, allant du primaire au secondaire, puis du secondaire au supérieur, sans oublier la formation tout au long de la vie.

En ce qui concerne les métiers, nous sommes sensibles à la dimension hybride assez forte, mêlant digital et présentiel, des projets dans lesquels nous investissons. Nous mesurons l'effet systémique du dispositif et sa transférabilité et tenons compte du caractère inclusif et de la contribution à la réussite pour tous du projet. Nous étudions également sa capacité à se greffer à d'autres dispositifs : les systèmes fermés ne sont pas retenus.

Comment analysez-vous la filière EdTech française ?

C'est une filière peu structurée, très jeune dans ses ressorts technologiques et parfois limitée dans sa capacité d'intervention sur un territoire donné, et cela même si elle existe depuis une vingtaine d'années, notamment à travers les ENT (environnements numériques de travail).

D'autre part, c'est une filière faiblement structurée, car elle fait face à un code des marchés publics indivisible, pouvant se révéler parfois archaïque sur le mode d'achat des services. Dans l'enseignement supérieur par exemple, les manières d'acheter des services technologiques n'ont pas évolué depuis trente ans ! Parmi les évolutions positives, on trouve les partenariats d'innovation, un dispositif corrélé au code des marchés publics, permettant d'acheter et de tester des solutions innovantes issues de la R&D.

Enfin, la filière EdTech bute sur une question de marché : l'offre technologique est assez jeune et pas forcément adaptée à l'éducation nationale. Dans d'autres secteurs, comme l'automobile, la vente ou la presse, des conglomérats tirent le marché et produisent de l'innovation... Ce n'est pas le cas dans le secteur de l'éducation.

L'offre technologique est assez jeune et pas forcément adaptée à l'Éducation nationale.

N'est-ce pas le rôle de Microsoft, avec qui le ministère de l'Éducation nationale a conclu un partenariat ?

Certains acteurs comme les Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft] se positionnent sur l'éducation, mais ce n'est pas fondamentalement dans leurs ADN. Les sujets de Microsoft sont connus : ce sont le cloud et la sécurité. Ces acteurs restent concentrés sur d'autres sujets plus larges et plus protéiformes.

La filière EdTech française souffre-t-elle de sous-capitalisation ?

Je ne pense pas qu'elle soit particulièrement sous-capitalisée. Il existe même des plans de développement de start-up parfois surévalués au regard de la réalité du marché français, très largement tiré par le secteur public. La réalité technico-organisationnelle d'un certain nombre d'universités françaises et d'écoles françaises est un frein à son développement.

La filière est probablement plus sujette à une focalisation très forte des start-up sur la pédagogie et l'impact des technologies sur les apprentissages ; alors que ces sujets sont des "points durs" des politiques publiques en matière d'éducation et d'enseignement.

Mais d'autres sujets sont à considérer dans l'univers des EdTech : l'orientation, l'intermédiation avec les parents, le parcours parascolaire de l'étudiant... L'ensemble de la chaîne de valeurs doit être analysé pour développer des services là où il n'en existe pas encore.

Quel peut être le rôle de l'État dans le développement du numérique éducatif et des EdTech en particulier ?

Il conçoit à la fois la stratégie, l'impulse et fournit le cadre nécessaire à sa concrétisation. Sur les dernières initiatives mises en place par l'État, comme l'appel à projet sur la banque de ressources numériques, il y avait probablement des façons plus collaboratives de procéder. Son rôle est de créer un réceptacle ouvert, mais pas de lancer ex nihilo une plate-forme de contenus.

La logique des appels à projet mono-attributaire n'est pas, à mon avis, une logique de long terme. Ce sont l'utilisateur et les usages qui devraient guider la vision de l'État : il lui revient alors de créer les conditions de ces usages.

Les universités multiplient les équipements et les services, mais oublient parfois d'y intégrer des dimensions de gestion, d'utilisation et de sécurisation des données.

Les universités multiplient les équipements et les services, mais oublient parfois d'y intégrer des dimensions de gestion, d'utilisation et de sécurisation des données. Certains vice-présidents "numérique" sont acculturés à cette problématique, mais pas tous. Aujourd'hui, les universités doivent étoffer leurs équipes digitales et notamment se doter d'un Chief data officer [directeur des données], plus encore que d'un simple Chief digital officer [directeur de la transformation digitale].

Le rôle de l'État est d'aider les universités à repenser les aménagements des campus, à rénover certains équipements, mais aussi, probablement, à prendre en charge le déploiement de services socles, comme le wifi ou les dessertes internes... Dans ce cas, l'État interviendrait en soutien aux usages et aux besoins des utilisateurs.

Il peut aussi agir sur la formation des acteurs...

Sur la formation des personnels, il faut avoir une politique beaucoup plus agressive, avec la mise en place de véritables parcours numériques fondés sur des Mooc ou des Spoc. Il manque aujourd'hui une brique élémentaire d'acculturation au numérique des personnels de l'éducation et de l'enseignement supérieur.

Il faut leur expliquer ce qu'est le big data, le cloud, les risques liés à l'utilisation de Google, la sécurité, l'impact de l'utilisation des réseaux sociaux. Parallèlement, il est nécessaire de faire monter en compétences des enseignants qui pourraient être de véritables référents numériques au sein de leurs organisations, avec un programme de formation aux enjeux du numérique éducatif plus poussé.

Comment former des cadres de l'enseignement supérieur capables de porter la transformation numérique ?

Les transformations numériques supposent la capacité à faire des allers-retours, en permanence, d'une vision holistique à une vision pragmatique et opérationnelle. Nous nous trouvons dans un "momentum" particulier, où les potentialités du numérique se révèlent et où les partisans du numérique éducatif sont en position de force.

Il s'agit donc de passer à la vitesse supérieure, en engageant au sein des universités une transformation culturelle plus profonde et massive face au numérique. Il me semble que le sujet du numérique y est encore largement abordé sous l'angle de la gouvernance.

Mais cela pose aussi d'autres questions, déjà communes à d'autres secteurs économiques, qu'il s'agit d'anticiper : celle du marketing, de la data, de l'agilité et de l'intelligence artificielle, des campus numériques, afin de construire l'université de demain.

Événement EducPros, le 15 décembre 2016 : Ed_Up 2016 : la grande conférence des EdTech

Après l'organisation de la French Touch de l'éducation et sa participation au EdTechXGlobal en juin 2016, EducPros poursuit sa volonté d'accompagner le secteur français des EdTech en proposant un nouvel événement dédié à la structuration de cet écosystème en pleine croissance.

Le 15 décembre 2016, EducPros organise Ed_Up, la grande conférence des EdTech, ouverte aux chercheurs, aux établissements et aux entrepreneurs du secteurs.

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Marie-Caroline Missir  |  Publié le

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