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Entretien | Gouvernance

O. Rey : "En France, le respect des standards internationaux est devenu une obsession"

Morgane Taquet  |  Publié le

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Campus Paris-Saclay, perspective aérienne du futur quartier Joliot-Curie
Pour Olivier Rey, les investissements d'avenir ont promu un modèle d'université voulu par les classements. // © EPA Paris-Saclay / OMA

Internationalisation accrue de l'enseignement supérieur, gouvernance de plus en plus centralisée… Le 20 mars, l'Institut français de l'éducation a remis son rapport sur les transformations des universités, rédigé dans le cadre du plan SHS voulu par Thierry Mandon. Olivier Rey, qui a coécrit le texte avec Annie Feyfant, en livre les principaux enseignements.

Olivier Rey, IFÉDans quelle mesure ce rapport, dédié à la transformation des universités, s'inscrit-il dans le plan SHS (sciences humaines et sociales) ?

L'idée de départ était de montrer que la recherche en sciences humaines et sociales peut aider à la compréhension des processus sociaux et des politiques publiques. L'originalité du rapport est d'opérer un croisement disciplinaire entre sociologie, sciences politiques, histoire, sciences de l'éducation, etc.

En France, deux grands courants traitent de l'enseignement supérieur, historiquement les sciences sociales et les sciences de l'éducation, plus récemment. À l'Ifé, nous travaillons sur ces deux champs, nous avons donc souhaité les réunir.

Dans votre rapport, coécrit avec Annie Feyfant, vous affirmez que l'internationalisation de l'enseignement supérieur, via notamment le processus de Bologne et la montée en puissance des classements, a influencé les politiques publiques nationales. De quelle manière ?

L'internationalisation du paysage universitaire est une tendance lourde, qui explique de nombreuses évolutions et réformes survenues au cours des vingt dernières années dans le secteur. Alors que le processus de Bologne a voulu faire travailler de concert les institutions dans une politique de convergence universitaire, les classements internationaux et leur médiatisation ont eu des répercussions sur le plan politique sur le modèle d'université poursuivi. Pourtant, si on analyse les critères de ces classements, Pisa mis à part car dédié à l'enseignement scolaire, ils ne tiennent pas la route d'un point de vue scientifique.

Ces deux phénomènes, bien que distincts, se sont combinés pour influer sur les politiques des pays. Dès lors, il y a une obsession à essayer de respecter des standards, tant européens qu'internationaux. Ces classements, tant celui de Shanghai que celui du THE, ont mis en scène une sorte de "ligue internationale universitaire". Ce n'est sans doute pas sans effets sur diverses initiatives visant, depuis une quinzaine d'années, à favoriser les regroupements d'établissements.

Les investissements d'avenir ont-ils participé à cette entreprise de promotion d'un standard unique international ?

Les investissements d'avenir ont favorisé un certain type de compétitivité universitaire seulement. Aux États-Unis, plusieurs modèles universitaires coexistent, allant des universités de recherche à la Ivy League, en passant par les universités d'État et les colleges. En France, on a voulu faire comme si toutes les universités étaient identiques, en maintenant l'idée que les universités de Perpignan et de Paris-Sud seraient semblables, tous les personnels ayant les mêmes statuts, les mêmes salaires, les mêmes diplômes. Dans les faits, on sait que c'est faux. Il suffit de regarder la migration naturelle des universitaires vers Paris.

Les investissements d'avenir ont promu un modèle d'université voulu par les classements.

Est-ce à dire que certaines universités, celles qui attirent moins d'étudiants, n'ont pas pour autant un rôle social ? Elles sont peut-être parfois plus indispensables, au contraire... Les investissements d'avenir ont promu un modèle d'université voulu par les classements. Or, il ressort d'un certain nombre de travaux que ce standard universitaire, diffusé au niveau international, ne correspond pas forcément à toutes les missions que les universités assurent, ni aux intérêts de toutes les populations et territoires.

Au sujet de la transformation de la gouvernance, vous écrivez que "les universités traversent aujourd'hui une phase de confusion, liée au temps nécessaire d'interprétation et de domestication des nouvelles logiques institutionnelles". Qu'entendez-vous par là ?

Les universitaires ont été acculturés à évoluer avec une gouvernance faible, portée par trois conseils, avec une régulation "tranquille" de l'université. Cette représentation a été conservée, mais le poids du niveau central, incarné par la présidence, a été musclé. Depuis les années 1990, plusieurs phénomènes expliquent cela : la montée en puissance de la CPU (Conférence des présidents d'universités), la contractualisation, les lois LRU et Fioraso...

Progressivement, l'échelle des laboratoires et des écoles doctorales a été renforcée, avec le recours à l'appel d'offres en recherche. En revanche, le niveau qui était historiquement prédominant, celui des facultés, s'est affaibli.

Ces changements posent la question de la dynamique d'entraînement : peut-on réellement faire évoluer les établissements, si l'on n'implique pas les échelons intermédiaires dans la démarche, comme c'est le cas dans les autres pays ? Aux États-Unis, le "dean" est un échelon assez important, qui n'est d'ailleurs pas forcément un contre-pouvoir au pouvoir central.

En France, toutes les lois ont renforcé le niveau central, ce qui était peut être nécessaire, mais il faut désormais se poser la question de l'"empowerment" pour les autres échelons.

En France, toutes les lois ont renforcé le niveau central, ce qui était peut-être nécessaire, mais il faut désormais se poser la question de l'"empowerment" [autonomisation] pour les autres échelons. Dans ce paysage, l'évolution de la qualité de l'offre de formation, portée par les composantes, devra être regardée de près. C'est un des grands chantiers à venir, et l'on en est encore qu'aux balbutiements.

Quel regard portez-vous sur les propositions dédiées à l'enseignement supérieur des candidats à l'élection présidentielle, qui n'occupent qu'une place succincte de leur programme ?

Cela me paraît normal, l'enseignement supérieur est moins connu que l'école, et ce n'est pas un sujet très clivant. Toutefois, si pendant longtemps l'on ne s'en est pas occupé, c'est parce que les dirigeants ne sont pas passés par la case université, contrairement à d'autres pays. Barack Obama, par exemple, a étudié à l'université de Chicago.

En France, nos hommes et femmes politiques viennent des grandes écoles, de lycées de centre-ville, de Sciences po, de l'ENA. Cela a longtemps joué culturellement, car ils n'ont jamais milité dans les universités.

Insertion des diplômés de SHS : 16 postes pourvus
Lancé en décembre 2016, dans le cadre du plan SHS, l'appel à manifestation d'intérêt "Soutien à l'insertion professionnelle des diplômés des sciences humaines et sociales", dont les résultats ont été annoncés le 20 mars, a sélectionné 11 universités et Comue.  Ces dernières se voient attribuer un total de 16 postes, pour recruter des ingénieurs pédagogiques qualifiés, issus des filières SHS (sciences humaines et sociales) et LLA (lettres, langage et art).

Six structures ont reçu un poste chacune : Aix-Marseille Université, l'université de Bordeaux, l'université de Perpignan-Via-Domitia, l'université de La Rochelle, l'université de Strasbourg, et, conjointement les universités de Versailles-Saint-Quentin et d'Évry-Val-d'Essonne.

Dix structures ont reçu deux postes chacune :  l'université d'Angers, la Comue Hesam, l'université de Lorraine, la Comue Paris-Lumières, et, conjointement, l'université Toulouse 2 et l'Institut national universitaire Champollion.

Les établissements sélectionnés doivent former un groupe pilote "qui capitalisera les pratiques et les dispositifs les plus pertinents pour les mettre au service de l'ensemble de la communauté", a précisé le ministère.

Morgane Taquet  |  Publié le

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