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Entretien | Innovation

Qwant junior, le moteur de recherche qui surfe sur la protection des données éducatives

Marie-Caroline Missir  |  Publié le

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Qwant, moteur de recherche
Avec près de 80 salariés, Qwant envisage de doubler ses effectifs d'ici la fin de l'année. // © Alain Mbouche / Qwant

Avec l’acquisition de Gayatech, le moteur de recherche français Qwant renforce son offre éducative développée grâce à l’intelligence artificielle, avec le souci revendiqué de protéger les données des enfants et des enseignants. Jean-Baptiste Piacentino, directeur général délégué, détaille la stratégie de Qwant et revient sur les enjeux du déploiement de la filière EdTech française.

Jean-Baptiste Piacentino, QwantPourquoi avoir fait l'acquisition de Gayatech, éditeur d'applications éducatives et de quiz intelligents ?

Cela faisait un moment que nous souhaitions renforcer nos activités EdTech, développées dans la Région Paca [Qwant appartient au cluster EdTech EducAzur implanté à Sophia-Antipolis, tout comme Gayatech. Éric Leandri, PDG de Qwant, préside également la French Tech Côte-d'Azur]. Le fait que Qwant Junior puisse être utilisé comme moteur de recherche en classe, c'est formidable, mais nous souhaitions aller plus loin, en permettant aux enfants d'accéder à un environnement ludo-pédagogique éthique.

La première logique de cette acquisition était donc de développer notre capacité de "gamification", en nous appuyant notamment sur l'expertise de Gayatech, qui a développé la version mobile des Incollables, ainsi que sur des quiz "intelligents", conçus en partenariat avec l'Inria, grâce aux technologies du web sémantique et de l'intelligence artificielle.

Nous entendons devenir le point d'entrée, sur Internet, des enfants qui apprennent en s'amusant.


Nous partageons les mêmes valeurs : la volonté de développer l'appétit de l'enfant dans un esprit éthique, ludique et pédagogique. À travers cette acquisition, nous entendons devenir le point d'entrée, sur Internet, des enfants qui apprennent en s'amusant. Cela correspond à la volonté de rapprocher les écosystèmes du jeu, de l'éducation et de la pédagogie autour d'un moteur de recherche respectant les données de ses utilisateurs.

Quel est votre modèle économique ?

Notre stratégie est de nous ancrer dans l'écosystème de l'éducation et des loisirs pour la jeunesse, à travers des partenariats avec les éditeurs de services et de contenus pour enfants, comme pour les vidéos avec France TV Éducation, la BNF ou encore Arte. L'ambition de Qwant Junior est de devenir central dans les usages des enfants sans être financé par la publicité et sans pister les utilisateurs. Nous avons également une conviction : les parents sont aujourd'hui prêts à payer pour que leurs enfants aient accès à des contenus de qualité.

Sans capitaliser sur les données des utilisateurs, comment créer de la valeur ?

C'est une question complexe à traiter : nous sommes tellement habitués à offrir nos données personnelles, sans jamais avoir conscience de leur valeur, ni de ce que ça implique en retour. Aujourd'hui, toute action sur Internet génère un volume important de données, exploitées par les grandes plates-formes sans qu'elles ne soient jamais restituées aux utilisateurs.

Il est très difficile de trouver l'historique de ses recherches sur un moteur. Nous pensons pouvoir créer des outils à valeur ajoutée permettant d'en tirer de la valeur et des connaissances, sous le contrôle exclusif des enseignants, des parents, voire des enfants, et sans jamais centraliser de données personnelles sur nos serveurs.

Aujourd'hui, toute action sur Internet génère un volume important de données, exploitées par les grandes plates-formes sans qu'elles ne soient jamais restituées aux utilisateurs.

Comment réagissez-vous à l'autorisation donnée en juin par la DNE (direction du numérique éducatif) du ministère de l'Éducation nationale aux chefs d'établissement d'utiliser les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) en classe ?

La DNE a indiqué qu'il n'y avait pas de réserve générale sur l'usage de ces produits dans l'environnement scolaire car leurs conditions générales d'utilisation et leurs déclarations légales étaient conformes. Il est dommage de ne pas reconnaître que l'objectif initial de ces plates-formes de recherche ou ces réseaux sociaux est de transformer les enfants en futurs utilisateurs de leurs applications. Sous le prétexte de trouver ces outils bien faits et fonctionnels, l'État leur apporte de futurs utilisateurs et leurs données sur un plateau...

Le dernier espace protégé de ces liens commerciaux aux géants de l'Internet s'ouvre, et sans aucune contrepartie à notre connaissance. C'est d'autant plus inquiétant qu'il existe aujourd'hui en France des ENT [espaces numériques de travail], peut-être pas parfaits, qui peuvent être repositionnés à l'initiative de la DNE, dans lesquels les collectivités ont investi des millions d'euros et offrant des garanties drastiques de confidentialité, notamment sur le profil scolaire des enfants. Ces entreprises sont aujourd'hui mises en concurrence avec les Gafam... qui n'avaient pas besoin de ce coup de main de l'État !

Comment expliquez-vous qu'une telle consigne puisse être donnée au niveau d'une administration ?

Cet accord sur l'utilisation des Gafam dans les établissements leur permet de jouer sur le ressort puissant de la gratuité et sur une forme de paresse intellectuelle, piège dans lequel nous tombons tous régulièrement. Les outils existent, ils sont simples d'utilisation et gratuits ! Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans le "panneau" et à céder l'essentiel de notre identité, nos données, au cœur des modèles économiques de ces plates-formes.

Cet accord sur l'utilisation des Gafam dans les établissements leur permet de jouer sur le ressort puissant de la gratuité et sur une forme de paresse intellectuelle.

A contrario, nous avons choisi de ne jamais faire de profit sur le dos des enfants et des utilisateurs. Il faut être clair : soit les Gafam ont entièrement accès au marché et l'industrie des EdTech et les ENT cessent d'être financés. Soit on opte pour une commande publique qui joue vraiment son rôle de développement et de soutien de la filière EdTech française.

Comment parvenez-vous aujourd'hui à "entrer" dans les classes ?

L'Éducation nationale nous a beaucoup soutenus, notamment la DNE, qui s'est impliquée très tôt dans le projet. La diffusion dans l'Éducation nationale se fait aujourd'hui de manière organique. Nous développons les usages du moteur en rencontrant les enseignants, qui sont très sensibles à notre démarche, ainsi que les élus et les collectivités. Les petites agglomérations sont très intéressées par le principe de choix d'une technologie.

Quelle est votre stratégie et quelles sont vos priorités de développement ?

Aujourd'hui, nous connaissons une forte expansion, avec une progression de 20 % de visiteurs uniques par mois. Selon l'Ifop, Qwant a réussi à se hisser à la quatrième place sur le marché français au dernier semestre et nous dépasserons les 4 milliards de requêtes servies cette année. Avec près de 80 salariés, nous envisageons de doubler nos effectifs d'ici la fin de l'année. Nous visons en effet un fort développement à l'international, notamment en Allemagne, pays de notre actionnaire historique, Axel Springer, qui entend ainsi financer une alternative crédible à Google.

Nous nous implanterons aussi en Espagne et en Italie avant la fin de l'année, puis progressivement sur l'ensemble de l'Europe. Nous avons également trouvé un accueil très favorable au Canada. En décembre 2016, nous avons signé un partenariat avec Open Xchange, éditeur allemand de suites bureautiques et d'application de messagerie, pour proposer une offre de messagerie et bureautique en ligne, qui ne lit pas le contenu des mails pour placer de la publicité. Parallèlement, nous avons entamé un tournant écologique et énergétique : l'intégralité de nos serveurs sera alimentée courant 2018 exclusivement en énergie renouvelable, alors que toutes nos émissions actuelles sont déjà compensées.

La seconde composante de notre stratégie est le développement de moteurs de recherche verticaux, tels que Qwant Junior. Nous avons lancé Qwant Music où vous retrouvez en fonction de votre recherche d'artiste ou d'albums, des films, des livres, des concerts et des listes de chansons qui s'y réfèrent. Le principe est le même avec Qwant Games, qui rassemble toutes les sources disponibles dans l'univers du jeu (personnages, dates de lancement, versions, critiques spécialisées). Nous lancerons plusieurs autres moteurs de recherche verticaux dans les mois qui viennent.

Enfin, la Caisse des Dépôts est entrée au capital de Qwant en février 2017, confirmant le soutien de la Banque européenne d'investissement l'année dernière. Cela traduit bien l'intérêt des pouvoirs publics pour disposer d'un moteur de recherche européen et indépendant, capable de rivaliser avec les géants d'Internet.

Marie-Caroline Missir  |  Publié le

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