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Entretien | Relations entreprises

Sandrine Javelaud : "L'ouverture de l'université sur l'entreprise est flagrante"

Catherine de Coppet  |  Publié le

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Sandrine Javelaud est directrice de la mission Formation initiale au Medef.
Sandrine Javelaud est directrice de la mission Formation initiale au Medef. // © Photo fournie par le témoin

En amont de la conférence EducPros du 30 mars sur les liens entre corporate learning et enseignement supérieur et recherche, Sandrine Javelaud, directrice de la mission formation initiale au Medef, analyse les difficultés persistantes pour faire correspondre offre de formation et besoins des entreprises, malgré un effort des deux mondes pour se rencontrer.

Le Medef fait globalement le constat d'une inadéquation entre les formations initiales et les besoins en compétences des entreprises. Comment l'analysez-vous ?

Inadéquation est un terme un peu fort. Mais nous faisons le constat que certains besoins exprimés par les entreprises ne trouvent pas les compétences adéquates. Nous nous basons entre autres sur les données de notre observatoire TEC (Tendance emploi compétence), qui publie une liste des 30 métiers les plus recherchés, chaque trimestre. Un focus est également fait sur les recrutements qui échouent : sur près de 700.000 postes recherchés au troisième trimestre 2016, 14 % sont abandonnés en raison d'une absence de compétences ! 

L'autre constat concerne le nombre de diplômés du supérieur. Nous sommes face à une pyramide inversée, avec plus de bac + 5 que de bac + 3, alors que c'est à ce niveau de diplôme que se trouvent les emplois, et que les cadres ne représentent que 28 % des actifs. Certains secteurs comme la métallurgie n'arrivent pas à trouver des candidats...

Tous ces chiffres sont publics, mais personne ne parle de ce problème : les jeunes sont poussés à avoir un niveau de diplôme maximum avant 28 ans, alors qu'il est tout à fait possible de revenir dans l'enseignement supérieur par la formation continue.

Le problème d'adéquation entre compétences et emploi pose des difficultés aux recruteurs, mais aussi frustre les jeunes qui sont embauchés sur des niveaux de postes inférieurs à ce qu'ils espéraient avec leur diplôme. Pour autant, nous ne prônons pas un "adéquationnisme", ce n'est pas souhaitable ni réaliste, mais en insistant sur la notion de parcours et de passerelle, la situation devrait être améliorée.

Le Medef souhaite que les entreprises investissent dans le processus d'élaboration des diplômes, qu'entendez-vous par là ?

La question ne se pose pas dans les écoles de commerce ou d'ingénieurs, où les processus d'assurance-qualité permettent d'actualiser les diplômes en travaillant avec les professionnels du secteur concerné. En ce qui concerne les diplômes universitaires, les entreprises ne connaissent pas les processus d'élaboration des diplômes. Elles se demandent souvent comment traduire les contenus théoriques affichés en termes d'opérationnalité.

Cela ne veut pas dire que les universités sont à la traîne sur le sujet, on le voit par exemple dans les "conseils de perfectionnement", et toutes les initiatives aidant les étudiants à mettre en valeur leurs compétences opérationnelles, comme les portefeuilles d'expériences et de compétences ou le supplément au diplôme.

De plus en plus de modules de professionnalisation existent en licence générale (les modules de sensibilisation à l'entrepreneuriat ont même été inscrits dans la loi Fioraso en 2013), l'ouverture de l'université sur l'entreprise est désormais flagrante. Reste que les professionnels en entreprise n'ont pas toujours accès aux référentiels de compétences des diplômes, et que les jeunes, en entretien, n'ont pas forcément le réflexe de mettre en avant ces outils.

À noter : la Conférence Educpros du jeudi 30 mars sur le thème "Universités d'entreprises et établissements, comment collaborer ?"

Vous demandez par ailleurs que l'insertion professionnelle des diplômés soit suivie par les établissements de l'enseignement supérieur. Mais ce suivi est imposé par la loi, il existe déjà...

Vous avez raison, mais les chiffres disponibles des enquêtes emploi concernent l'insertion professionnelle trente mois après le diplôme, ils sont inutilisables pour le pilotage des établissements, ils ne peuvent servir aux conseils de perfectionnement. Certains BAIP (Bureau d'aide à l'insertion professionnelle) produisent des enquêtes à dix-huit mois, qui sont plus pertinentes.

Quand il ressort de ces enquêtes que les diplômes n'ont pas bien préparé les étudiants à l'emploi, selon les étudiants eux-mêmes, cela pose question, y compris aux responsables de ces diplômes. Les BAIP nous demandent parfois des moyens d'optimiser la réalisation de ces enquêtes en utilisant des data disponibles du service public de l'emploi, car cela a un coût non négligeable !

Les chiffres disponibles des enquêtes emploi concernent l'insertion professionnelle trente mois après le diplôme, ils sont inutilisables pour le pilotage des établissements.

Quid du lien entre entreprises et enseignement professionnel ?

Le dialogue existant entre entreprises et université devrait être imaginé pour tous les diplômes professionnels. Nous assistons à une académisation de certaines filières : les bac pro sont poussés à poursuivre des études. L'orientation devrait être faite en fonction des emplois disponibles et non en fonction de la capacité d'accueil des établissements de formation ! De plus, les diplômes existants ont du mal à être rénovés ou fermés, c'est un problème...

Le Medef a appelé à un travail des partenaires sociaux dans les branches professionnelles pour valider des référentiels métiers uniques, définissant les compétences indispensables à l'exercice des métiers. L'idée est de constituer une base de données publique, qui servirait au ministère de l'Éducation nationale mais aussi du Travail, pour que les diplômes et titres professionnels renvoient aux mêmes compétences !

L'idée est de rendre disponibles ces référentiels pour l'usage des organismes de formation mais aussi pour éviter une validation des diplômes sans la maîtrise des compétences "cœur de métier", ce qui est encore trop souvent le cas, notamment par le biais des compensations de notation possibles.

Vous faites partie du jury des AMI (Appels à manifestation d'intérêt) sur la formation continue, lancés par le ministère de l'Enseignement supérieur en 2016. Le deuxième appel a eu lieu récemment, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Le deuxième appel avait pour thème la pédagogie, et nous avons vu passer beaucoup de projets sur les blocs de compétence. J'ai trouvé personnellement que la maturité des établissements était plus affirmée : ils maîtrisent désormais plus les codes et ont fait le lien avec les acteurs de la formation continue, en particulier les OPCA [Organismes paritaires collecteurs agréés] et les branches professionnelles. Globalement, l'accessibilité des formations aux adultes est un enjeu qui est de plus en plus pris en compte.

Le business des établissements est en développement sur ce sujet, mais ils se heurtent encore beaucoup à la disponibilité des équipes enseignantes, qui ne sont pas formées à accueillir ce public, et qui, parfois, ne le souhaitent pas. Quoi qu'il en soit, le Copanef [Comité interprofessionnel pour l'emploi et la formation, qui remplace le comité paritaire national de la formation professionnelle] est facilitateur de dialogue entre les établissements et les autres acteurs de la formation continue.

L'orientation devrait être faite en fonction des emplois disponibles et non en fonction de la capacité d'accueil des établissements de formation !

Quel rôle enfin peut jouer l'enseignement supérieur dans ce qu'on appelle les universités d'entreprise ?

Je peux dire qu'il y a déjà beaucoup d'universitaires qui interviennent dans les formations en entreprise, par exemple dans le médicament. Mais on ne peut pas parler, je crois, d'universités d'entreprise coconstruite avec le supérieur.

Le Medef favorable à une sélection à la carte
Sur la question de l'échec en licence, le Medef plaide pour une extension à toutes les filières de l'université du dispositif de réorientation mis en place pour la Paces, mais aussi l'instauration de mesures incitatives pour les établissements "vertueux" concernant la réorientation des étudiants. En outre, le Medef insiste sur la nécessité d'améliorer l'information des étudiants sur les formations ouvertes tout au long de l'année.

Quant à la sélection à l'université, le Medef rappelle qu'il revient aux établissements de décider s'ils souhaitent sélectionner ou non les étudiants, et se dit favorable à la diversité des modes d'accès à l'enseignement supérieur, sans être opposé pour autant à la sélection. S'étant toujours positionné pour une sélection à l'entrée du M1, le Medef n'était pas favorable au droit à la poursuite d'études tel qu'il figure dans la loi, c'est-à-dire sans qu'il soit "corrélé à des perspectives de recrutement". Enfin, le Medef plaide pour que l'information sur les prérequis de telle ou telle formation soit faite à tous les niveaux de diplômes, et pas seulement pour les Masters sélectifs !

Catherine de Coppet  |  Publié le

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