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Face à l'évaluation par "étoiles" : chercheurs en gestion, révoltons-nous !

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Face à l'évaluation par "étoiles" : chercheurs en gestion, révoltons-nous !
Selon Aurélien Rouquet, l'essor du système des étoiles a pour conséquence de mettre le monde académique sous la coupe des managers et de leurs dirigeants. // © Plainpicture/Kniel Synnatzschke

Sur le site de "The Conversation France", Aurélien Rouquet, professeur de logistique et supply chain à Neoma Business School, pointe les dérives de l'évaluation par "étoiles" dans la recherche en sciences de gestion, c'est-à-dire la primauté donnée à la publication d'articles dans des revues à comité de lecture. Ce qui conduit, selon lui, à l'appauvrissement de la discipline.

En théorie, un enseignant-chercheur en sciences de gestion doit s'exprimer à travers des supports variés (thèse, livres, articles, etc.). Depuis une quinzaine d'années, les chercheurs en gestion donnent de plus en plus la priorité à l'écriture d'articles de revues. À l'origine de cette évolution se situe la volonté d'institutions d'évaluer "objectivement" cette activité complexe qu'est la recherche en gestion.

Par un processus classique, un indicateur réducteur et quantitatif s'est imposé : le nombre d'articles publié dans des revues à comité de lecture. Suivant le postulat que toutes les revues ne se valent pas, ont été créées des listes, qui classent les revues selon leur niveau "d'étoiles" (liste CNRS, FNEGE, ABS, FT, etc.).

Au fil des ans, tous les mécanismes incitatifs de pilotage et d'évaluation de la recherche se sont indexés sur un indicateur de ce type. Le comptage d'étoiles est ainsi utilisé pour jauger de la production scientifique des business schools et des centres de recherche universitaires par les accréditeurs (EQUIS, AACSB, HCERES) ou les journaux (FT, l'Étudiant). Il est utilisé par les institutions académiques elles-mêmes pour évaluer la production de leurs enseignants-chercheurs, que ceux-ci soient à l'université (promotion CNU), ou dans une business school (logique de prime).

Quels sont les effets de cette politique du chiffre ? Ils sont désastreux […].

Une mise sous contrôle des académiques de la gestion

Le premier effet de la logique des étoiles est qu'elle met à mal le principe d'évaluation par les pairs qui régulait les relations entre enseignants-chercheurs pour le remplacer par un contrôle externe quantitatif qui a plusieurs inconvénients.

Celui-ci conduit les académiques de la gestion à abandonner dans leurs pratiques d'évaluation (recrutement, promotion, etc.) la lecture des travaux pour une simple logique comptable (pourquoi relire à nouveau les textes des candidats à l'agrégation des universités, comptons les étoiles CNRS des candidats !).

Un chercheur en marketing ou en stratégie a beaucoup plus de chances de produire des étoiles qu'un chercheur en logistique, puisqu'il bénéficie de revues qui sont toutes mieux classées !

Sous couvert d'objectivité, cette logique quantitative permet par ailleurs aux disciplines établies d'asseoir leur domination sur les plus récentes. En effet, un chercheur en marketing ou en stratégie a beaucoup plus de chances de produire des étoiles qu'un chercheur en logistique, puisqu'il bénéficie de revues qui sont toutes mieux classées !

Surtout, l'essor du système des étoiles a pour conséquence de mettre le monde académique sous la coupe des managers et de leurs dirigeants. Plus besoin de faire appel à des pairs pour décider qui recruter, un DRH d'une école ignorant tout de la recherche n'a qu'à prendre la liste CNRS et dire que oui, ce chercheur va convenir, puisqu'il publie dans la liste ! Et tant pis si celui-ci publie dans une revue statistique égarée dans la liste, et n'a jamais mis les pieds en entreprise...

Une standardisation néfaste de l'écriture scientifique en gestion

Affaiblissant le principe d'évaluation par les pairs qui régulait le monde académique, l'essor du système des étoiles conduit par ailleurs à une standardisation néfaste de l'écriture scientifique. Étant évalués sur leur seule production d'articles étoilés, les enseignants-chercheurs tendent en effet à privilégier ce seul format, au détriment notamment des livres, en dépit de leur importance historique (qu'on songe aux ouvrages de Taylor, Fayol, Simon, March, Chandler, etc.).

Par ailleurs, pour publier dans les revues anglo-saxonnes les mieux classées, toute la communauté gestionnaire mondiale abandonne sa langue natale pour un anglais "globish". Mais l'on ne change évidemment pas de langue comme de chemises ! Imagine-t-on Foucault, qui est cité par toutes les revues anglophones écrire "Les mots et les Choses" en anglais ?

Imagine-t-on Foucault, qui est cité par toutes les revues anglophones, écrire "Les mots et les Choses" en anglais ?

L'appauvrissement généré est d'autant plus fort que pour être publié dans une revue, il faut forcément suivre un canevas formel (revue de littérature/méthodologie/résultats/discussion) auquel il est impossible de dévier. Ce canevas impose ainsi d'écrire selon les codes du raisonnement hypothético-déductif, alors qu'on sait depuis plus d'un siècle et Peirce qu'il existe d'autres formes de logiques comme l'induction et l'abduction !

Last but not least, l'essor du format de l'article se fait au détriment de la pertinence managériale et sociale de la recherche en gestion. En effet, les deux points cruciaux sur lesquels l'acceptation d'un article se jouent sont la contribution théorique de l'article et la méthodologie. Quant aux implications managériales, il n'y a qu'à les expédier en un paragraphe avant la conclusion... Et la communauté de se poser des questions sur la pertinence de la recherche produite !

Un démontage en kit de l'enseignant-chercheur

Au-delà de ses effets désastreux sur le plan scientifique, la primauté donnée à l'article fait évoluer la figure traditionnelle de l'enseignant-chercheur. L'image d'Épinal de l'enseignant-chercheur en sciences humaines et sociales – l'intellectuel qui travaille à une œuvre – est en train de voler en éclat.

L'enseignant-chercheur est désormais explosé en kit, la communauté voyant proliférer quatre acteurs se divisant les tâches nécessaires à la production en chaîne d'articles. Le premier est l'articleur. Enseignant-chercheur expérimenté, celui-ci ne fait plus rien d'autre que de produire des articles. Il ne va plus sur le terrain pour récolter des données, laissant à d'autres le soin de réaliser cette tâche ingrate et consommatrice de ressources.

Typiquement, l'articleur n'a pas d'avis sur le sujet mais maîtrise l'écriture d'un type d'article, associé à une méthodologie donnée. Pour fonctionner, l'articleur a besoin qu'on le nourrisse de données. C'est le nouveau rôle dévolu aux doctorants. N'ayant que le droit de s'inscrire dans les pas de son directeur et de se taire, le thésard s'apparente à un "taisard".

Mais une telle division du travail entre articleurs et taisards ne serait pas efficace sans la présence du méthodologiste. Celui-ci n'a cure su sujet de l'article, ne connaît rien à la littérature mobilisée (il n'a lu aucune ligne), n'a pas été sur le terrain. Non, il se contente d'intervenir sur la partie dont il est le spécialiste : la méthodologie. Il est d'autant plus recherché que les revues choisissent désormais parmi les évaluateurs un spécialiste de la méthodologie utilisée, à qui il est demandé de se focaliser sur ce seul aspect.

Au-delà de ce trio magique, une dernière figure en essor est le "suceur de roue". Typiquement, le suceur de roue n'a jamais publié par lui-même. Mais son caractère affable lui permet de posséder une grande liste de coauteurs, dont le renouvellement est nécessaire à sa stratégie.

Après une ou deux expériences de collaborations, ses coauteurs qui ont fait tout le travail sont las de s'être fait pompé leur énergie. C'est vers d'autres roues que le suceur doit se tourner pour, tel un vampire, continuer à publier. Constatant qu'il possède une belle liste de publications, ces nouveaux pigeons ne voient rien venir et se font berner, et tel un coucou, le suceur de roue fait son nid chez les autres.

L'émergence de nouveaux ego-academicus

Outre qu'elle fait exploser la figure historique de l'enseignant-chercheur, le système des étoiles transforme enfin les académiques de la gestion en de véritables ego-academicus, qui ne pensent qu'à augmenter leur liste d'articles publiés, dans le seul but d'en avoir une plus longue que celle de leur voisin.

Désinvestis des activités d'enseignement (passer du temps devant les étudiants, c'est du temps de pris sur l'écriture d'articles !), découplés des institutions qui les emploient (coordonner un programme au sein de mon université, à quoi bon, puisque mon avancement dépend de ma seule production d'articles !), privilégiant leur intérêt individuel à celui des divers collectifs scientifiques (ah non, je ne vais pas organiser une conférence scientifique, j'ai des articles à écrire !), ces ego-académicus ne cherchent plus qu'à satisfaire leur narcissisme à l'aide de comportements ridicules. [...]

À la fin d'un tel pamphlet, la conclusion est claire : ce système d'évaluation par étoiles est néfaste pour le monde académique, la production de connaissances, nos étudiants, les entreprises et les universités et les business schools. La tâche qui nous incombe est donc de nous révolter contre ce système destructeur de valeur.

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