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Le cycle de licence en attente de projet

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Selon Laurent Batsch, "c’est en valorisant la licence dans son autonomie que les universités répondront à la demande sociale mieux que toute autre institution". // © Lydie LECARPENTIER/ REA

Alors que les groupes de travail mis en place par la ministre Frédérique Vidal réfléchissent à des solutions pour améliorer l’entrée dans le premier cycle universitaire, Laurent Batsch, ancien président de l’université Paris-Dauphine, définit les conditions d'une réforme du premier cycle. Selon lui, le quinquennat est l'horizon de cette réforme.

Pas de sélection à l’entrée en licence universitaire, a dit la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Mais des parcours préalables aideront les bacheliers fraîchement diplômés à tester leur capacité de réussir dans le cursus envisagé. C’est le point sensible sur lequel les groupes de travail mis en place par la ministre vont réfléchir d’ici à la fin octobre.

L’objectif est d’adopter une procédure acceptable d’inscription des étudiants à la rentrée 2018. Mais le sujet de l’accès à l’université n’est réductible ni à APB, ni au tirage au sort, ni à la capacité d’accueil de telle filière dans tel établissement, ni aux "prérequis". Le sujet n’est rien moins que le projet du ministère pour le premier cycle, en particulier à l’université. Les effets d’un tel projet sont mesurables à quatre ou cinq ans : le quinquennat est donc l’horizon d’une réforme du premier cycle, à condition que celle-ci soit engagée sans retard. On y voit quatre conditions, entre autres.

 le spectre de la "secondarisation" du premier cycle universitaire

Primo, pour un titulaire de la licence sur deux, ce diplôme est terminal : il est celui de l’entrée sur le marché du travail. La licence n’est donc pas l’antichambre du master, elle doit être conçue comme un cycle complet, dans son unité et sa cohérence sur trois ans

Un cycle de trois ans, c’est le temps nécessaire de la mise à niveau propédeutique post-lycée, le temps de l’orientation à partir d’une découverte pluridisciplinaire, le temps de la conciliation entre l’exigence des programmes et l’équilibre de vie, le temps de la formation de cadres intermédiaires, le temps de la première expérience internationale, le temps d’un contrat de réussite.

Or, près de vingt ans après le lancement du "processus de Bologne" instituant une licence d’au moins trois ans, le système public français reste largement assis sur un cycle postbac en deux ans : classes prépa, IUT, BTS. Seules les universités offrent déjà un premier cycle en trois ans : c’est une opportunité, à condition de considérer la licence comme un cycle plein. Or, l’évocation de la licence comme un cycle à part entière fait surgir le spectre de la "secondarisation" du premier cycle universitaire. Contre-sens ! Au contraire, c’est en valorisant la licence dans son autonomie que les universités répondront à la demande sociale mieux que toute autre institution et attireront d’excellents étudiants susceptibles de poursuivre en master et en doctorat. 

Seules les universités offrent déjà un premier cycle en trois ans : c’est une opportunité, à condition de considérer la licence comme un cycle plein.

Deuxième condition d’une réforme : il faut assumer et accompagner la diversification des voies de la licence.

Il existe aujourd’hui trois grandes voies de licence. La première est celle des licences universitaires "standard". Parmi elles, seuls 40 % des étudiants inscrits en première année parviennent à l’issue du cursus en trois ou quatre ans, même si les situations sont variables selon les disciplines. Pour les filières les plus demandées, le numerus clausus ou le contingentement des places tentent déjà de réguler les flux d’entrée. Mais le plus souvent, c’est la première année de licence qui fait office de trieuse anonyme et brutale, avec une décrue rapide des effectifs à l’issue du premier semestre. Puisque l’entrée dans ces filières restera ouverte, c'est pour elles que la discussion des "prérequis" est engagée.

La deuxième voie est celle des licences sélectives et accueillant un public étudiant qui atteindra le niveau du master, à l’université ou en école. Dans cette voie se rangent les classes préparatoires aux grandes écoles sur deux ans (CPGE, 90.000 étudiants), les grands établissements postbac (Paris-Dauphine, IEP,  Insa), ainsi que les licences officieusement sélectives discrètement mises en place à l’université (quelque 30.000 étudiants quand même). C’est la voie des "licences préparatoires" aux masters, ces derniers étant dispensés soit à l’université, soit dans les écoles. Les filières sélectives en licence universitaire doivent sortir de la semi-clandestinité dans laquelle les textes les enferment.  

Assumer la diversité des voies du premier cycle

La troisième voie est celle des "licences technologiques". Devant l’impact de la concurrence des bachelors, les universitaires ont pris la mesure du défi. Par exemple, 13 universités scientifiques s’apprêtent à proposer la création de parcours professionnalisants à bac+3, sur des emplois d’assistants-ingénieurs et de cadres intermédiaires, et susceptibles d’évoluer vers des "bachelors science et technologie". Les IUT sont en pointe sur ce sujet, qui lancent un parcours licence, par transformation des DUT ou des licences professionnelles. Arts et métiers a aussi expérimenté un bachelor riche d’enseignement. Le terrain est donc largement défriché.

Assumer la diversité des voies du premier cycle, c’est le préalable pour étendre les choix possibles des bacheliers.

La décision politique consistera à légaliser et à développer des dispositifs existants d’une part, et à étendre le domaine de l’autonomie pédagogique des établissements d’autre part.

La troisième condition nécessaire à une politique publique du premier cycle supérieur, c’est d’ouvrir le système, numériquement et socialement. La sélection n’est ni un projet, ni un programme : elle est la règle générale aujourd’hui. Les filières postbac d’accès sélectif comptent davantage d’étudiants que les licences ouvertes à tous. Pour ces dernières, la sélection s’opère brutalement dès la première année par l’éjection d’étudiants qui n’ont pas trouvé de formation adaptée à leur bagage et à leur projet. Pour améliorer l’orientation des étudiants et desserrer la sélection, il faut en même temps diversifier l’offre de formations postbac et accroître le nombre de places dans les licences offrant des débouchés, y compris les licences prépas et les licences techno. 

La quatrième condition d’une évolution de la licence est de renforcer la capacité d’initiative des équipes et des établissements qui n’ont pas attendu un feu vert politique pour impulser des innovations. Dans une large mesure, la décision politique consistera à légaliser et à développer des dispositifs existants d’une part, et à étendre le domaine de l’autonomie pédagogique des établissements d’autre part. De sorte que les incitations financières du ministère puissent se concentrer sur les actions transformantes et que les éventuels appels à projets ne deviennent pas l’alibi de la défausse politique.

Alors que les acteurs du changement dans les établissements ont introduit une belle dynamique d’innovation en licence depuis plusieurs années, les politiques ont tergiversé jusqu’alors. Le nouveau ministère est d’autant plus attendu sur ses intentions. S’il n’inscrit pas la concertation de cet automne dans une vision du premier cycle, ses mesures d’urgence risquent fort de passer pour des restrictions et des punitions. Quelle est sa cible ? La ministre devrait nous la présenter fin octobre.

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