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Enquête

Études postbac : quitter sa campagne ou pas ?

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Faut-il préférer l’antenne universitaire proche de chez soi ou la lointaine université-mère ? Se ferme-ton des portes en optant pour une prépa de proximité ? Est-ce risqué pour la suite de choisir un BTS dans son lycée ? Contrairement aux lycéens des villes, les lycéens des champs sont confrontés à une offre de formations limitée. Ce qui les oblige à se poser la question de la mobilité. Notre enquête pour voir sur quels critères se décider.

Ils sont au lycée dans un milieu rural et doivent se décider sur une filière d’études postbac. Face à une offre limitée de formations supérieures, le critère géographique est-il décisif ? Quelle mobilité envisager et dans quelles conditions ? Éclairages à travers notre reportage dans un lycée “de campagne” à Condé-sur-Noireau, au sud du Calvados.


Condé-sur-Noireau, 6.000 habitants, à une heure de Caen.
Implanté dans la zone d’activités en bordure des champs, le lycée Charles-Tellier a tout du “lycée de campagne” ordinaire, selon son proviseur, Guillaume Duval. Il est constitué de plusieurs bâtiments qui s’étendent sur un espace verdoyant, composés chacun de 1 à 3 étages. Ambiance champêtre assurée pour les quelque 600 élèves répartis dans les 3 filières générale, technologique et professionnelle.
Mis à part une cinquantaine de pensionnaires, tous habitent les environs. On se connaît souvent depuis les classes primaires. On vient à pied, en scooter, parfois accompagné en voiture par ses parents, le plus souvent en bus. “On ne peut pas se tromper, il n’y a qu’une seule ligne de bus”, note Chloé, élève en terminale S.


Au bonheur d’un lycée de campagne
 

“C’est ça la campagne : c’est paumé, mais la vie est vraiment agréable !”, poursuit cette jeune fille, qui envisage l’année prochaine de suivre ses études à Caen. “Dans un petit lycée comme le nôtre, estime à son tour Julien, lui aussi en terminale S, tout le monde se connaît. Les profs ont du temps à nous consacrer. Ils se soucient de notre orientation.” Ou encore Camille, qui s’apprête à passer son bac ES : “Ici, on a plein d’avantages. On se sent protégé, mieux encadré. On connaît bien l’équipe éducative. Mais il y a aussi des inconvénients : pas beaucoup d’activités, pas grand-chose à faire en ville et pour les études, c’est limité…” Ce qui n’est pas sans conséquence pour choisir sa formation postbac.


Pas différents des lycéens des villes


Car, comme pour la plupart des lycées de milieu rural, les formations supérieures autour de Condé sont rares. Dans un rayon de 30 km, seules les agglomérations de Vire, Flers (61), ou encore Falaise, disposent d’une école d’ingénieurs, de quelques instituts de formation en soins infirmiers et STS (sections de techniciens supérieurs).
“Les élèves savent bien qu’il va falloir partir, note Hélène Leprovost, la conseillère d’orientation-psychologue, qui tient permanence une fois par semaine au CDI (centre de documentation et d’information) du lycée. Mais ils se posent avant tout les mêmes questions que ceux qui habitent une grande agglomération, ils ont les mêmes difficultés à élaborer un projet, les mêmes inquiétudes sur les débouchés…”


Des ambitions pour les études supérieures

En clair, l’offre locale de formations ne semble pas décourager les ambitions. “Même si les élèves font parfois preuve d’une certaine passivité vis-à-vis de leur orientation, leur ambition tend à s’accroître au fil des années”, note avec satisfaction le proviseur. En 3 ans, la proportion d’élèves de ce lycée qui choisissent les classes prépas est ainsi passée de 8 à 15 %. De quoi faire tomber une idée reçue sur le faible taux de diplômés du supérieur en milieu rural.
“C’est en fait après le collège qu’une forte proportion d’élèves quitte les études, précise Guillaume Duval. Ceux qui parviennent au lycée évoluent dans un environnement propice au travail et envisagent pour la plupart des études supérieures, dans les mêmes proportions qu’au niveau national.” 


Partir… une évidence pour les uns, une nécessité pour les autres


Partir pour poursuivre des études postbac donc… la plupart de ces lycéens l’envisagent. Comme une évidence pour les uns, par nécessité pour les autres. Et chacun selon son parcours et selon ses propres critères d’éloignement. “L’année prochaine, c’est sûr, ça va changer ! Il va falloir bouger”, lance Marion, élève en ES qui envisage une école d’architecture à Rennes (35).

“C’est ancré : on sait qu’il faut partir. Sinon on ne fait pas d’études”, souligne Camille. Elle sera l’an prochain à l’université de Caen. “Je regarde d’abord ce qui m’intéresse, et ensuite, je vois où il est possible de le faire”, note Kevin, futur bachelier STI qui hésite entre Caen et Rennes pour préparer un DUT GE2I (diplôme universitaire de technologie génie électrique et informatique industrielle).


Le projet d’études détermine la mobilité

Côté enseignants, le constat est unanime : lorsque les élèves savent ce qu’ils veulent faire, la question du déplacement est secondaire. “Pour ceux qui ont en tête une idée précise, bien construite et motivée, partir n’est pas un problème, souligne Nadine Edeline, professeur de physique. C’est le projet d’études qui détermine la mobilité.”

C’est le cas de Marion, qui a choisi d’aller à Rennes pour son école d’architecture : “J’aurais pu aller ailleurs. Mais c’est la seule école que j’ai pu visiter lors des journées portes ouvertes.” Pour ces élèves, la conseillère d’orientation est alors là pour apporter des réponses aux questions de logistique : “Une fois décidés sur leur choix de formation, ils s’inquiètent surtout des conséquences concrètes : coût des études, bourses, facilités ou non à trouver un logement…”.


L’université de l’académie comme référence

S’ils sont mobiles, la grande majorité des élèves de Condé poursuivent dans leur académie, et plus précisément à l’université de Caen. Tout simplement parce l’université de l’académie est le principal pôle d’attraction.
Par exemple, Julien, futur bachelier S, n’envisage d’aller nulle part ailleurs qu’à Caen pour suivre une licence STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) : “Ça tombe bien : c’est une bonne fac. Mais de toute façon, je n’aurais pas été ailleurs”. Ou encore Lilian, en terminale S, qui envisage une licence en sciences humaines à Caen avec une école de journalisme “n’importe où en France ou à l’étranger” : “Ici la mentalité c’est de ne pas aller trop loin. L’université de Caen attire parce que c’est ce qu’il y a de plus près et qu’il y a un large choix.”
Un choix de bon sens qui ne pose pas de problème lorsque le projet est bien motivé. Mais ce n’est pas toujours le cas.” Pour des élèves qui ont choisi la fac par défaut, se retrouver loin du cocon familial, seul dans une grande ville peut s’avérer risqué”, prévient Laurent Côme, professeur de sciences économiques et sociales.


Le choix de la proximité jusqu’à bac+2

“Il ne faut pas oublier que la mobilité est une aventure individuelle”, souligne Rémi Rouault, enseignant-chercheur en géographie à l’université de Caen et coauteur de “l’Atlas des fractures scolaires en France” (éditions Autrement). Les étudiants se retrouvent, sans leurs copains de lycée. Il faut s’y préparer.”
Prudents car souvent moins sûrs de leur projet d’orientation, nombre d’élèves optent alors volontiers pour une formation courte dans la région. Comme un tremplin avant d’aller plus loin. “Moi aussi je vais partir, souligne Jonathan, futur bachelier ES. Mais pas tout de suite. Je prépare d’abord un BTS MUC (brevet de technicien supérieur management des unités commerciales) à Flers. C’est pratique, c’est à 15 km de Condé… Et après je verrai pour une licence à Caen.”


Un choix qui exige de la maturité

Tout dépend du projet donc, mais aussi de la maturité. “Quitter le domicile familial pour faire des études supérieures est un choix auquel les jeunes citadins sont moins souvent confrontés, rappelle Remi Rouault. Cela exige des ressources, dans tous les sens du terme. Et une certaine dose de maturité.” Un passage forcément délicat qui passe évidemment par quelques appréhensions. “Partir, se retrouver seule dans son appartement ça fait forcément un peu peur, avoue Marion qui, à tout juste 18 ans, prépare son départ à Rennes…. Je me dis que si je tombe malade, je ne saurais pas quoi faire… Et puis je me rassure. Je ne suis pas seule dans ce cas.”. Et cette jeune fille de 18 ans de conclure : “Mais bon… disons que c’est de la bonne angoisse”.


Êtes-vous prêt à faire des études loin de chez vous ?
Si vous répondez par l’affirmative à au moins 3 des 5 points suivants, vous pouvez partir l’esprit presque tranquille…
- Vous avez choisi votre formation en fonction de votre projet d’orientation et non pas de sa proximité géographique. 
- Vous avez déjà visité votre nouvel établissement et fait un tour en ville, seul ou accompagné, dans votre nouvelle ville d’études.
- Vous avez trouvé votre logement et déjà prévu les conditions de financement de vos études au fil de l’année (jobs, bourses, prêt…).
- Vous avez prévu de retourner au domicile de vos parents au moins 1 week-end sur 2 au cours de premières semaines de rentrée. 
- Vous avez au moins un ami, une connaissance, un membre de votre famille qui, sur place, pourra vous aider à vous intégrer dans votre nouvelle ville d’études…  

Sommaire du dossier
Choisir une STS de proximité… et larguer les amarres plus tard Choisir une antenne universitaire : mini-fac, maxi-profit ? Choisir une classe prépa de proximité : de nombreux atouts Yann, de la Champagne à la Gironde : “J’ai voulu partir pour mon BTSA et gagner en indépendance” Nicolas, resté dans l’Orne pour son BTS : “Je ne me sentais pas mûr pour quitter la région” Lisa, restée dans l’Aisne pour son hypokhâgne : “J’ai choisi cette prépa car elle était près de chez moi” Sophie, passée par une prépa de proximité après un échec à la fac : “Ça m’a beaucoup mieux préparée à affronter l’université” Florence, venue faire sa licence AES à Roanne : “C’est agréable une fac où tout le monde se connaît” Tommy, resté à Roanne (42) pour son DUT et sa licence : “Un bon compromis entre mon choix d’orientation et mon envie de rester à la campagne” Vanessa, revenue de Poitiers en Charente pour son M2 : “Je reviens à Angoulême par choix”