1. Les recettes de ces classes prépas qui mènent à l'élite
Décryptage

Les recettes de ces classes prépas qui mènent à l'élite

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Chaque année, plus de 6.000 candidatures sont envoyées à Louis-le-Grand, l'une des voies royales menant à Polytechnique, l'ENS Ulm ou HEC. // © Lycée Louis-le-Grand
Chaque année, plus de 6.000 candidatures sont envoyées à Louis-le-Grand, l'une des voies royales menant à Polytechnique, l'ENS Ulm ou HEC. // © Lycée Louis-le-Grand

HEC, X, Normale Sup... des noms qui sonnent comme le Graal pour de nombreux élèves. Mais pour les intégrer, il faut triompher d'un concours d'une extrême sélectivité. À ce petit jeu, être dans la bonne prépa, c'est déjà avoir fait la moitié du chemin… Voici qui vous aidera à savoir sur lesquelles "miser" et comment elles s'y prennent pour vous faire franchir les portes de ces écoles prestigieuses.

Que ce soit pour Ulm, Polytechnique ou HEC, le même schéma se répète année après année : plus de 50 % des admis viennent d'un petit nombre de classes prépas. Un mécanisme autoreproductif, juge Michel Bouchaud, proviseur du Lycée Louis-le-Grand et président de l'Association des proviseurs de lycées ayant des classes préparatoires aux grandes écoles : "Les élèves font leur vœux en fonction du classement qu'ils ont en tête. Ceux qui apparaissent à plus fort potentiel se retrouvent naturellement dans les classes les plus renommées."

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Recruter "les meilleurs, d'où qu'ils viennent"

Mais alors, ces établissements seraient-ils réservés uniquement à une élite, placée dès l'enfance sur les rails de la réussite par des parents précautionneux et bien au fait du système ? Les statistiques sembleraient l'infirmer. Entre 2005 et 2014, le taux de boursiers à Henri-IV est passé de 7 % et à 30 %. Une proportion proche de celle de Louis-le-Grand, qui affiche en moyenne 28 % de boursiers dans ses classes.

"Il serait bon de corriger une idée fausse selon laquelle Henri-IV et Louis-le-Grand n'accueilleraient que les enfants du Ve arrondissement de Paris. C'est totalement faux", explique Patrice Corre, proviseur du lycée Henri-IV. À ses yeux, si les élèves intégrant les grandes écoles sont nombreux à être passés par les mêmes prépas, c'est surtout parce que ces dernières attirent les meilleurs éléments de toute la France.

Dans son établissement, environ 45 % des nouveaux entrants viennent de région. Et pour cause : ne pas faire de ségrégation sur les origines (géographiques, sociales et scolaires) est un point important du recrutement, certifie Patrice Corre : "Ce qui compte, pour nous, c'est d'avoir les meilleurs, d'où qu'ils viennent. Public ou privé, Paris ou province, je m'en moque complètement !"

Au-delà de l'excellence, des élèves "résistants"

Pour sélectionner la crème de la crème, les grands lycées étudient avec application les nombreux dossiers qui leur sont envoyés. Et avec plus de 6.000 candidatures par an à Louis-le-Grand et entre 8.500 et 9.000 à Henri-IV, les places sont chères et les prétendants (presque) toujours excellents.

Les notes, seules, ne permettent pas de faire le tri. "Nous devons aller aux appréciations, juge Michel Bouchaud, de Louis-le-Grand. C'est là que nous allons trouver les éléments qui donnent des indications sur la capacité et l'intérêt qu'ont les élèves à étudier telle ou telle discipline mais aussi être renseignés sur leur résistance face aux difficultés. S'ils viennent d'un lycée où ils ont 19/20 en maths et qu'ils obtiennent simplement 'très bon' comme appréciation, cela ne valorise guère leur dossier. Il faut que ces notes soient obtenues avec une relative aisance."

À Sainte-Geneviève de Versailles (78) (prépa plus connue sous le nom de Ginette), les professeurs prennent le temps de se plonger dans chaque dossier à la recherche des profils qui correspondent le plus aux valeurs de l'établissement, même si les candidats ne sont pas premiers de leur classe. Pierre Jacquemin, préfet des études en charge des classes scientifiques, témoigne : "Chaque dossier est examiné par trois personnes différentes. En plus du dossier APB, nous demandons d'autres éléments comme des avis confidentiels des professeurs qui détaillent les compétences des élèves et indiquent s'ils obtiennent leurs résultats avec aisance ou non. Un autre élément clé, c'est la lettre de présentation du candidat. Ce qu'on choisit, ce sont des garçons et des filles, des hommes et des femmes, pas des classements."

L'internat, une des conditions de réussite pour Ginette

Si la sélection des meilleurs lycéens est un élément clé de la réussite de ces grandes prépas, encore faut-il bien les former et leurs donner les armes pour affronter des concours sélectifs aux sujets d'une rare complexité (en 2015, le sujet de philosophie à l'entrée de l'ENS Ulm était contenu dans un seul mot : "Expliquer", ce qui a causé de nombreux remous sur les réseaux sociaux). Malgré le stress et la pression, les équipes n'hésitent pas à mettre les bouchées doubles pour permette à leurs étudiants de s'épanouir.

À Ginette, tout est fait pour que les élèves réussissent ensemble. Et l'élément central, c'est l'internat, comme l'explique Pierre Jacquemin : "Tous nos élèves sont internes, même ceux qui vivent à Versailles. C'est ce qui nous permet de développer notre pédagogie de coresponsabilité et le travail solidaire. Chaque élève doit se sentir concerné par la réussite des autres, et pas uniquement par la sienne."

Pour ce faire, les règles sont strictes. En première année, les étudiants changent à trois reprises de colocataires (on nomme cela le "piaulage") et se retrouvent systématiquement avec des élèves d'autres classes afin de partager exercices, méthodes et contenus de cours. Cette coopération se retrouve aussi dans la mise en place de trinômes. Un soir par semaine, les préparationnaires se réunissent par groupe de trois dans une salle de classe pour travailler ensemble. L'élève le plus en avance anime le groupe et améliore sa pédagogie, sa réflexion et son expression orale, là où les plus faibles bénéficient d'un réel soutien.

Pour autant, Ginette est loin d'être un bagne ou seul le travail compte. Pas de réussite sans une vie équilibrée. "Les élèves ne peuvent pas passer deux ans de leur vie à travailler et à être désocialisé. Certes, l'effort est intense, mais nous les invitons à conserver une vie normale avec des activités comme le sport, obligatoire, la musique, le théâtre..." Et gare à ceux qui ne respecteraient pas le temps de pause obligatoire du midi ou du jeudi après-midi, ou qui souhaiteraient travailler après 23 heures en première année : les sanctions peuvent être très sévères... comme la suppression d'une heure de maths. Un véritable supplice pour un bon préparationnaire.

Chouchouter les élèves pour optimiser leur potentiel

Si Pierre Jacquemin, de Sainte-Geneviève, consacre toutes ses soirées à ses élèves (il les voit tous personnellement au moins quatre fois par an en tête-à-tête afin de faire le point), il n'est pas le seul à offrir de son temps pour leur réussite. À Henri-IV, Patrice Corre se considère volontiers comme un coach sportif. Avec quelques professeurs, il a fait le choix de rester d'astreinte pendant les vacances d'avril afin que les futurs candidats puissent bénéficier de toutes les installations jusqu'au dernier moment, notamment les laboratoires. Et ce n'est qu'un simple exemple de l'attention que l'établissement porte à ses jeunes. L'internat reste ouvert tous les week-ends, et même les externes peuvent venir travailler au lycée tous les jours. La bibliothèque, elle, est autogérée par les étudiants de 19h à 22h. "Nous avons mis en place un système de responsabilisation et d'autonomie", explique Patrice Corre entre deux visites dans ses classes de deuxième année, histoire de les motiver une dernière fois avant les concours.

Mais de bons étudiants ne seraient rien sans de bons professeurs. À ce sujet, le proviseur d'Henri-IV évoque certaines critiques avec agacement : "La plupart de ceux qui arrivent comme professeurs de prépas, en particulier ici, sont des gens qui ont un doctorat. Dire que nos classes sont éloignées de la recherche, ce n'est pas un argument qui peut tenir aujourd'hui. Et penser, comme certain l'affirment qu'il n'y a pas besoin d'être bon pédagogue pour faire réussir ses élèves, c'est totalement faux. Il faut une pédagogie adaptée au meilleur niveau. On commence à entrer dans des exercices beaucoup plus subtils qui vont nécessiter de la part des enseignants un travail de recherche considérable pour répondre à la demande et aux besoins des élèves."

"C'est toujours l'élève qui fera la différence"

Si la majorité des intégrés proviennent d'une poignée d'établissements, il ne faut pas oublier que chaque année, ils sont plusieurs dizaines de lycées, en région ou à Paris, à placer plusieurs élèves dans les grandes écoles les plus prestigieuses. Un élève premier de sa classe à Pierre-de-Fermat, à Toulouse, ou à Montaigne, à Bordeaux, a plus de chances d'intégrer HEC qu'un autre à la traîne à Ginette ou Louis-le-Grand. Même à Henri-IV, Patrice Corre préfère souvent orienter ses élèves de terminale un peu à la peine vers des établissements moins exigeants que le sien, pour leur propre bien : "Pour certains jeunes, faire une prépa dans un autre lycée moins coté qu'Henri-IV ou dans une prépa de proximité permet de progresser et de bâtir son cursus supérieur dans de meilleures conditions."

L'important pour ces classes, c'est d'offrir le meilleur environnement possible à leurs élèves afin qu'ils puissent se révéler, témoigne Christine Peres, proviseure adjointe en charge des CPGE au lycée toulousain Pierre-de-Fermat. Son établissement amène chaque année plusieurs élèves à X, HEC ou Ulm : "Il faut que les étudiants trouvent leur place dans un lycée où ils se sentiront bien. Pour réussir, ils doivent se mettre le moins de contraintes possibles." Comment y parvenir ? Comme les grands lycées parisiens, Pierre-de-Fermat mise sur un recrutement de qualité et propose un internat pour celles et ceux qui ne peuvent pas bénéficier du soutien actif de leurs familles, très important dans ce type de scolarité. La bonne humeur, l'esprit de corps entre étudiants (chaque classe possède son propre emblème et son propre nom) et l'implication des professeurs sont les recettes qui permettent tous les ans de belles réussites. "Notre devise est 'Exigence' et 'Bienveillance'. Nous essayons vraiment d'être dans l'accompagnement, au plus près de nos jeunes."

Mais à la fin, il ne faut pas oublier que "c'est toujours l'élève qui fait la différence", rappelle Christine Peres : "Qu'il soit dans une prépa parisienne ou chez nous, si un jeune doit rentrer à Polytechnique, il y entrera."

"Ces prépas ne sont pas meilleures mais elles attirent les élèves qui visent le top des écoles"
Trois questions à Nadia NAKHILI, maître de conférences en sciences de l'éducation à l'université Joseph-Fourier de Grenoble.

Environ 50 % des entrants dans les meilleures écoles viennent toujours d'un même nombre de prépas. Qu'est-ce qui peut expliquer ces statistiques ?

L'orientation vers les très grandes écoles ne passe pas par les prépas en général, mais par certaines prépas en particulier. Les élèves sont déjà à construire leur parcours en amont de la classe prépa. On voit des étudiants qui, dès le lycée, visent les meilleures classes pour faire Polytechnique et HEC. On peut même parler d'une préorientation. De mon point de vue, je ne pense pas que les prépas en question préparent mieux que d'autres à ces concours, mais elles regroupent les étudiants qui souhaitent en amont viser ces grandes écoles.

Pourquoi les étudiants visent-ils ces prépas en particulier ?

C'est un effet de localisme et de traditions. Tout se passe comme si on avait introduit une forme de hiérarchisation dans le paysage : il y a les prépas qui conduisent aux grandes écoles et celles qui conduisent aux autres établissements. Certaines familles ont des stratégies de préorientation dans les lycées dès le collège. Même si depuis les années 2000, on a noté une grande ouverture de classes préparatoires avec le développement des filières technologiques, ce ne sont pas celles-là qu'on retrouve en tête des classements.

Le système "prépa" est-il une cause d'inégalité et de reproduction des élites ?

Même si la sélection se fait au mérite sur la base du dossier, elle reste très corrélée aux stratégies des élèves et de leurs parents pour être très favorablement reçu dans ces prépas. Ce que j'avais relevé lors de mes recherches, c'est qu'on a plus de chances de se projeter en prépa quand on est soi-même issus d'un lycée avec prépa. Dans un lycée polyvalent de région sans prépa, il y aura peu de chances que les élèves s'intéressent à ce type de formation. C'est une spécificité française d'avoir le système prépa-école d'un côté et université de l'autre. Si on souhaite supprimer les inégalités, il faudrait homogénéiser l'offre de formation. Mais même si on supprimait ces différenciations, il y aurait toujours des moyens que les usagers utiliseraient pour établir de la hiérarchisation entre établissement.

Sommaire du dossier
Quelles prépas pour entrer à l’ENS Ulm : la chasse gardée d’Henri-IV Quelles prépas pour entrer à Polytechnique : Ginette et Louis-le-Grand se partagent le gros du gâteau Quelles prépas pour entrer à HEC : la voie scientifique plus ouverte que la voie éco Intégrer une prépa prestigieuse : comment mettre toutes les chances de son côté