1. Ma vie d'étudiante à l'ESAV : Julia, sourde et étudiante en cinéma
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Ma vie d'étudiante à l'ESAV : Julia, sourde et étudiante en cinéma

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Julia aimerait réaliser des films avec des personnes sourdes. // © Delphine Dauvergne
Julia aimerait réaliser des films avec des personnes sourdes. // © Delphine Dauvergne

Julia, 24 ans, est étudiante en première année de l’ESAV, une école de cinéma à Toulouse. Sourde, elle nous raconte son parcours et son quotidien. Des études parfois difficiles à suivre, surtout quand le financement d’interprète vient à manquer.

Julia, 24 ans, a longtemps rêvé du monde du cinéma, mais s'était toujours autocensurée. "Je me disais que c'était impossible, car on me disait c'est un milieu où l'on travaille avec des équipes d'entendants", se souvient la jeune femme malentendante. Après un CAP (certificat d'aptitudes professionnelles) et un bac pro spécialisés dans l'infographie et la communication passés en formation "classique", elle ressent le besoin de se retrouver dans une classe avec des élèves parlant aussi la langue des signes. "J'avais l'impression de ne pas être normale. On me donnait beaucoup de travail à faire à la maison, les enseignants ne me comprenaient pas et j'étais frustrée", raconte-t-elle.

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Une passionnée du visuel

En 2012, Julia décide d'étudier au CETIM (Centre de traduction, interprétation et médiation linguistique) de l'université de Toulouse – Jean-Jaurès, qui forme des interprètes pour les sourds. Mais sa passion pour l'image la rattrape... "Un ami m'a emmenée au Deaf Film & Arts Festival en Angleterre et j'ai découvert que beaucoup de personnes sourdes étaient douées pour le cinéma... En rentrant en France, j'ai décidé de m'inscrire au concours de l'ESAV (École supérieure d'audiovisuel) de l'université de Toulouse !"

Julia a toujours aimé les arts plastiques, les beaux-arts, la photographie, le dessin... "Mais j'ai vite abandonné car je dessine très mal !, sourit-elle. Je suis plus "visuel". Le cinéma m'attirait aussi car j'avais envie de connaître l'envers du décor, tenir une caméra, travailler en équipe, voyager, raconter une histoire...", explique l'étudiante. Elle rentre à l'ESAV après sa deuxième tentative au concours.

Plus de 20.000 € d'heures d'interprétariat à financer

L'ESAV est une école interne de l'université de Toulouse – Jean-Jaurès. Les frais universitaires de la formation sont donc accessibles, mais ce n'est pas le cas des heures d'interprétariat à financer... "La mission handicap m'a donné pour cela 14.540 €, mais c'est une somme insuffisante pour couvrir mes besoins de toute l'année scolaire", souligne-t-elle. Une heure d'interprétariat lui coûte environ 90 €. En février 2017, le financement touche à sa fin, alors qu'elle a encore plus de 300 heures de cours à suivre. Elle lance alors une cagnotte en ligne pour récolter l'argent qui lui manque pour étudier.

Julia doit alors choisir les cours où elle prend le risque de ne pas tout comprendre. "Au début de l'année, le responsable de la formation m'avait conseillée de privilégier les cours de pratique, mais je pensais pouvoir les comprendre. Je regrette maintenant, car les cours théoriques peuvent se rattraper en prenant les notes de mes camarades de classe", constate-t-elle. L'étudiante est aussi parfois confrontée à des tournages avec d'autres étudiants, sans interprète : "C'est très frustrant et gênant de devoir fonctionner par l'écrit !"

Motivée pour défendre son droit d'étudier

Peu décidée à se laisser faire, Julia a rejoint l'association Etudiant'S31 ("S" pour sourd), qui regroupe les étudiants sourds de Toulouse. "Nous avons un besoin de nous rassembler, car nous sommes isolés chacune et chacun dans nos formations et établissements", confie-t-elle. Les camarades de classe de Julia "faisaient des efforts au début pour communiquer, se montraient curieux, mais c'est difficile de nouer de véritables relations s'ils n'apprennent pas la langue des signes".

Julia ressent parfois de l'injustice, notamment lorsqu'il lui arrive d'être exclue de certains exercices, comme celui du montage de décor, que l'école a estimé trop dangereux pour elle pour des raisons de sécurité. "L'année prochaine, je pourrai davantage anticiper et proposer des solutions, comme par exemple travailler en binôme sur ce type de plateaux", suggère l'étudiante, qui ne perd pas espoir.

Une école en plein centre-ville

À l'ESAV, les cours sont variés et les semaines allient souvent théorie et pratique. "Par exemple, en ce moment, nous avons cours le matin sur le documentaire. On nous donne les directives et nous nous mettons à la réalisation l'après-midi", décrit-elle. En L3, elle a quatre films à réaliser : deux films en format 16 mm, un film avec une caméra numérique et un documentaire.

L'école est située en plein cœur de la Ville rose, près de la place du Capitole et en face de la cinémathèque. Il y a beaucoup d'endroits pour s'acheter un déjeuner dans le quartier, mais Julie aime bien se contenter du foyer des étudiants, où chacun apporte son plat à réchauffer. Pas de petites économies ! Logée à quelques stations de métro de l'école, elle paie 370 € par mois de loyer pour une colocation qu'elle partage avec une étudiante interprète. Elle touche une allocation d'adulte handicapée (870 € par mois), qui lui permet de combler ses frais.

Future réalisatrice sourde ?

Et en dehors ? "Toulouse est une ville agréable pour les sourds. Elle est riche en vie associative et nous sommes proches de l'Espagne et donc imprégnés d'une culture chaude où les gens s'expriment avec leurs corps", apprécie-t-elle. Pour sortir, ses deux lieux de prédilection sont le Café Signes et les soirées des Vidéophages, qui projettent des courts métrages amateurs sous-titrés, avec des interprètes pour les rencontres avec les réalisateurs.

Plus tard, Julia aimerait bien "travailler en Angleterre dans l'entreprise Zebra Uno, qui récolte des fonds pour financer des documentaires informatifs, comme sur l'éducation des sourds, par exemple". Une fois ses premières armes faites, elle espère pouvoir un jour créer un festival ou réaliser un film sur la vie des sourds. "C'est un sujet peu ou mal traité en France..." Elle relève le défi !