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Décryptage

Arts et Métiers : à l’école de la création d’entreprise

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Au programme du jour : construction d'avions en papier, une façon innovante de réfléchir au pilotage de la performance. // © Morgane Taquet
Au programme du jour : construction d'avions en papier, une façon innovante de réfléchir au pilotage de la performance. // © Morgane Taquet

Laisser du temps aux étudiants pour entreprendre. C’est l’objectif de l’Institut innovation et entreprenariat que vient de lancer Arts et Métiers. Un cursus original, alors que les écoles d’ingénieurs prennent de plus en plus en compte l’envie d’entreprendre de leurs étudiants.

“En termes de flux, c’était pas terrible”, juge Eugénie, avec une moue dubitative. Dans la salle du CFAI (centre de formation des apprentis) de Bruges (33), ils sont cinq étudiants réunis autour la table pour faire le point avec le professeur sur la simulation à laquelle ils viennent de participer.

Ils ont eu vingt minutes pour réaliser 25 avions selon un protocole industriel défini où chacun avait un rôle déterminé. Il s’agit d’avions en papier bien sûr, et l’enseignant fait office de client. Mais à deux minutes de la fin de l’exercice, aucun avion n’a été accepté par le client.

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Dans le process, les élèves n’ont pas mis en place d’indicateurs de suivi qualité, et de nombreux avions ne passent pas le contrôle de conformité du client. “Impossible d’en faire 25 !”, se désole Romain. Après avoir listé les pistes d’amélioration, ils passeront l’après-midi à chercher les indicateurs avant de réitérer la simulation pour la mise en pratique.

Ces étudiants font partie d’un cursus national d’un nouveau genre proposé, à titre expérimental cette année, par Arts et Métiers. En effet, depuis quelques temps, les écoles d’ingénieurs rivalisent d’imagination pour apprendre à leurs étudiants à entreprendre. Et Arts et Métiers a placé la barre haut.

Séminaire et cours en ligne

L’institut innovation entreprenariat, en phase de test en 2017–2018, n’est pas une école, ne délivre pas de diplôme, mais est un cursus interne à l’école d’ingénieurs, qui permet aux étudiants désireux de créer leur entreprise de le faire dans le cadre de leurs études, même si une bonne dose de motivation est requise. “Après seulement une année aux Arts et Métiers, ils n’ont que peu de connaissances de la gestion industrielle, du pilotage de la performance, mais ils apprennent très vite”, assure un des professeurs participant au séminaire Grégory Barat, formateur à l’AFPI et ingénieur aéronautique de formation.

Sélectionnés majoritairement en première année sur leur projet et leur motivation, les 12 étudiants de cette première promotion viennent des différents campus d’Arts et Métiers : Angers, Bordeaux, Cluny, Nancy et Paris. Dans le cadre de cette expérimentation, la formation se compose de plusieurs briques : les séminaires d’entrepreneuriat toutes les six semaines, auxquels s’ajoute le choix de 4 modules sur 12 proposés en sciences de l’ingénierie et sciences humaines et sociales, à raison de cent cinquante heures de travail estimé par module dont cinquante heures de présentiel, le reste s’effectuant en ligne.

Du temps pour expérimenter

Parmi les étudiants entrepreneurs, il y a Thomas, l’âme entrepreneuse, qui projette de lancer une marque de moto d’exception, mais aussi Romain et son genou prothétique mécanique low cost pour le continent africain, ou encore Eugénie et son Fablab vestimentaire. Originaire de Bordeaux, Hugo Carlotti, 22 ans, a rejoint le cursus expérimental après deux ans à Arts et Métiers.

Les 12 élèves du cursus innovation entament la journée de séminaire par le jeu de la pelote, pour développer leur capacité créative. // © Morgane Taquet
Les 12 élèves du cursus innovation entament la journée de séminaire par le jeu de la pelote, pour développer leur capacité créative. // © Morgane Taquet

Hugo conçoit avec une interne au CHU Pellegrin (Bordeaux) un exosquelette motorisé afin d’accélérer la rééducation des victimes d’AVC. Un premier prototype a déjà été conçu en 2016, et 4 étudiants de deuxième année ont été réquisitionnés pour travailler sur son projet. En décembre 2017, Hugo a été confronté à des problèmes de motorisation de l’exosquelette. “La fille sur qui nous avions réalisé le prototype n’avait pas assez de force pour le soulever. Il a fallu le motoriser, et j’ai donc passé un mois au téléphone avec un technicien de chez Schneider pour le câblage des moteurs, et à écrire leur programme de commande”, se souvient-il.

Depuis le problème a été résolu, et Hugo a été sélectionné dans le cadre du programme entrepreneurial de HEC Challenge+. Il est désormais suivi pour le volet marketing par la grande école de commerce à raison d’une semaine par mois pendant six mois. Hugo a dorénavant un emploi du temps très chargé : il partage donc son temps entre HEC, le CHU, Arts et Métiers à Talence (33) et Cap sciences à Bordeaux, le centre de diffusion de la culture scientifique où les étudiants bordelais sont en résidence. À leur disposition, un Living lab, un Fablab, et les instruments usuels tels que imprimante 3D, découpeuse laser, ou outils électroniques.

Un terrain de jeu

Pour Hugo, un des attraits principaux du cursus a été de pouvoir développer son projet tout en validant son diplôme à la sortie. “Cette année nous permet de prendre le temps de mettre en œuvre une idée, une possibilité que nous n’aurions pas eu avec les cours et les stages de la formation classique.”

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“En général, les étudiants attendent d’avoir leur diplôme pour monter leur entreprise, relève Philippe Viot, chargé du développement de l’institut. Au cours de la création, ils vont être confrontés à deux difficultés : la pression familiale et sociale pour trouver un travail et avoir un salaire, et une phase de pivot – repositionnement pendant la création de l’entreprise – difficile à supporter psychologiquement. Dans le cas de notre dispositif, cette phase a lieu pendant les études avec toujours le diplôme à la clé, c’est plus rassurant.”

“Nous leur offrons un terrain de jeu. Et s’il y a échec ce n’est pas grave, l’expérience sera toujours valorisée sur un CV”, estime Philippe Viot. À Bordeaux, Hugo prévoit de commencer les tests de son exosquelette sur des patients réels au CHU au printemps prochain.

Les conseils de Hugo pour se lancer dans la création d’entreprise

• S’engager si on a un projet entrepreneurial “passion”. “Il faut absolument travailler sur ce qui nous fait vibrer, parce que simplement créer une start-up pour créer une start-up, ce n’est pas cela qui aide à se lever le matin.”
• Assumer dès le début son statut d’entrepreneur. “Ma plus grosse bêtise en tant qu’entrepreneur a été de me présenter en tant qu’étudiant auprès des industriels, des professeurs, de tous ceux qui gravitent autour de mon projet. Il faut accepter de sortir du cadre, même dans la manière dont on se présente, pour être pris au sérieux.”
• Discuter avec d’autres étudiants entrepreneurs : “Les échanges avec des étudiants qui traversaient les mêmes choses que moi, m’ont permis de relativiser quand j’avais le moral à zéro.”