1. Au cœur de Polytechnique : l’école de l’excellence
Reportage

Au cœur de Polytechnique : l’école de l’excellence

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"Pour la patrie, les sciences et la gloire". C’est la devise de Polytechnique qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, forme l’élite scientifique française.  // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas
"Pour la patrie, les sciences et la gloire". C’est la devise de Polytechnique qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, forme l’élite scientifique française.  // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas

Après un concours ultrasélectif, les élèves de l’École polytechnique, sous statut militaire durant leurs études, sont promis à de grandes carrières, dans les entreprises, la recherche ou les corps de l’État. Reportage.

À une vingtaine de kilomètres au sud de Paris, sur la route de Saclay, à Palaiseau, une intersection avec une pancarte : École polytechnique. Installée depuis les années 70 sur un site de près de 160 hectares, entre champs et petits bois, l'X n'a pas grand-chose à envier aux campus américains : logements étudiants, terrains de sport, salles de classe, laboratoires, incubateur flambant neuf inauguré en 2016, et même un lac, sur lequel les amateurs d'aviron s'entraînent. Polytechnique, ce nom suffit à faire rêver des milliers de bacheliers et d'élèves de classes préparatoires, qui, pour accéder au Graal, doivent réussir l'un des concours les plus sélectifs de France. Chaque année, 400 élus passent les portes de l'école, avec une moyenne au bac très souvent supérieure à 17 sur 20, pour suivre un cursus pas comme les autres.

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Découverte de la vie militaire dès les premiers jours

La première année est différente de celle proposée dans d'autres écoles d'ingénieurs. Après deux ou trois ans intensifs de classe prépa, les "X2016", la dernière promotion recrutée, ne sont restés qu'une semaine à Palaiseau. "À la suite de l'incorporation, où l'on s'occupe de tous les documents administratifs, dont notre contrat avec l'armée, nous avons passé trois semaines au camp militaire de La Courtine", raconte Théo, étudiant en première année. Direction un village dans la Creuse, où les étudiants, jusqu'ici le nez dans les formules et les fiches, découvrent la vie militaire. "On apprend à vivre en collectivité, à commander une section et on se remet en forme physiquement", poursuit le jeune homme, ravi. En stage chez les pompiers de Paris jusqu'à la fin mars, Théo reprendra les cours début avril, comme tous les élèves de première année.

Cependant, les premiers mois passés, rien ne rappelle en classe que les élèves ont le statut militaire et qu'ils touchent une solde mensuelle. Ils ne portent pas non plus leur fameux uniforme et leur bicorne.

"Star Wars" en cours d'astrophysique

Un cours de physique sur la relativité restreinte s'apprête à commencer. Dans l'amphithéâtre Arago, les élèves de deuxième année sortent leurs polycopiés, sur lesquels figurent d'innombrables équations mathématiques, et leurs carnets de notes, avant de s'installer sur des sièges verts. "Pendant mes cours, j'aime faire réfléchir les étudiants à partir d'exemples extraits de films. Par exemple, étudier la puissance d'un sabre laser de "Star Wars" ou calculer la masse d'un trou noir montré dans 'Interstellar'", s'amuse Roland Lehoucq, astrophysicien connu pour ses ouvrages et conférences de vulgarisation scientifique. L'exemple du jour porte sur le vaisseau spatial qui permet d'aller sur Pandora dans "Avatar". Après ce cours magistral suivront des "PC", petites classes, où exercices et explications plus pratiques s'enchaînent.

L'école compte 670 enseignants-chercheurs, qui donnent des cours à la fois aux futurs diplômés du cycle ingénieur et aux autres formations développées par l'X. .// © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas

Des élèves appréciés des professeurs

"Ici, c'est un paradis", s'exclame Anne-Sophie de Groër, professeure d'allemand, quelques minutes avant son cours. Auparavant enseignante en collège et en lycée, elle assure savourer sa nouvelle affectation. "Les élèves sont sérieux, autonomes, force de propositions. Et même si l'allemand n'est pas le cours le plus important pour eux, ils travaillent toujours", se réjouit-elle. Au programme, en ce début d'après-midi, dans une petite salle exiguë, comportant seulement quelques tables, un écran et un tableau, un exposé sur l'actualité outre-Rhin. Lucas et Adrien discutent, en allemand, des élections autrichiennes, devant une dizaine de leurs camarades, qui prennent en note le vocabulaire.

Si dans l'amphithéâtre de physique, on apercevait quelques visages féminins, ici dans cette petite classe, l'auditoire est uniquement masculin.

Attirer plus de candidates

Et pour cause. Les jeunes femmes ne représentent que 15 % des effectifs. Malgré des réformes menées pour recruter davantage de femmes, telles que l'ouverture du concours aux prépas BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre), traditionnellement plus féminines, l'X peine à en recruter.

En revanche, une fois intégrées, les futures polytechniciennes assurent être à l'aise dans des promotions pourtant fortement masculines. L'une d'elles, Sarah, en deuxième année, témoigne : "Ça se passe très bien. Finalement, j'étais déjà habituée à cette situation en prépa scientifique." Elle est membre du "binet" [association étudiante] X au féminin. "Notre objectif est de promouvoir les études scientifiques auprès des lycéennes, pour qu'elles viennent dans notre école", explique-t-elle. Il faut dire que Sarah fait partie dans la section "handball" de sa promotion, une section assez féminisée.

À Polytechnique, les 400 étudiants de chaque promo se répartissent selon le sport qu'ils choisissent. Cette décision est déterminante pour leur cursus. Car, en plus de faire six heures de sport obligatoires chaque semaine, les jeunes polytechniciens d'une même section sportive "vivent ensemble". 16 disciplines sont proposées, dont l'aviron, le basket, le football, le handball, la natation, le rugby et le tennis.

Samy, X2014, a choisi la natation. Il partage donc le couloir où se trouve sa "casert" (sa chambre), une cuisine et une salle à manger communes avec la trentaine d'élèves de troisième année qui ont pris ce sport. Alors qu'une étudiante prépare un gâteau au chocolat, Samy jette un coup d'œil à l'écran placé près du placard. Ici, pas de hasard. Chacun note avec précision ce qu'il a pris et paie ce qu'il doit, via le logiciel "ChocapiX". Ça ne s'invente pas. Parmi les aliments les plus consommés : les Kinder Bueno, les bananes, les yaourts et le jus d'orange.

L'uniforme coûte environ 1.000 €

Direction maintenant les caserts. Des chambres bien entretenues d'une dizaine de mètres carrés, avec armoire, placard, imposant bureau et un espace salle de bains. Samy présente son uniforme, porté seulement lors des grandes occasions, comme le 14 juillet ou les cérémonies militaires. L'épée et le bicorne sont flambant neufs. "Tout compris, l'uniforme coûte environ 1.000 €, donc on en prend bien soin", lance le jeune homme. Lui quittera le campus en mars 2017 pour un stage et sa dernière année. "On dit souvent qu'à l'X, il n'est pas permis de perdre son temps. C'est totalement vrai ! On ne reste que deux ans dans sa casert, avant de laisser la place aux étudiants de première année qui reviennent de leur stage." Il confie, un peu ému : "J'ai un peu de peine de partir."

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50 % des étudiants optent pour l'international

En quatrième année, les futurs diplômés ont le choix entre plusieurs options : une formation dans un corps de l'État, une année dans une école d'ingénieurs, une spécialisation suivie d'une thèse, ou la recherche. Environ 200 élèves de l'X décident de partir à l'étranger, le plus souvent aux États-Unis ou au Royaume-Uni. D'autres intègrent de grandes écoles d'ingénieurs françaises, telles que Télécom ParisTech ou l'ENSTA ParisTech.

Une fois diplômés, les jeunes polytechniciens trouvent du travail rapidement, avec un salaire moyen de 44.000 € brut annuel, bien supérieur à celui de la sortie des écoles d'ingénieurs (35.000 €). Qu'ils travaillent pour l'État ou décident de payer la "pantoufle" [rembourser la solde touchée pendant leurs études s'ils partent dans le privé], ces jeunes diplômés garderont toujours l'esprit d'appartenance à Polytechnique. La plupart de leurs aînés apposent l'X, suivi de leur année d'entrée à l'école, à chaque fois qu'ils se présentent.

Se former à Polytechnique

Le concours d'entrée. Il est très sélectif. 415 places sont offertes aux candidats français issus de classes préparatoires scientifiques, dont les trois quarts viennent des filières MP (maths, physique) et PC (physique, chimie). Le reste se répartit entre les étudiants des filières PSI (physique, sciences de l'ingénieur), PT (physique, technologie), BCPST (biologie, chimie, physique, sciences de la Terre), TSI et ceux issus de l'université.

Le coût. L'école est gratuite. Les élèves, étant sous statut militaire et sous contrat avec l'armée, reçoivent une solde mensuelle d'environ 450 €. S'y ajoute une indemnité des frais, qui double la somme.

Le cycle ingénieur. Contrairement à la plupart des écoles d'ingénieurs, le cursus polytechnicien dure quatre ans : trois ans sur le campus de Polytechnique et une quatrième année de spécialisation. Celle-ci peut avoir lieu au choix dans un corps de l'État, une école d'ingénieurs partenaire, un master ou une formation par la recherche.

Un futur Bachelor. L'école va ouvrir un Bachelor, dispensé en anglais, à la rentrée 2017. Il sera accessible aux bacheliers français et internationaux. La sélection s'effectuera sur dossier.