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Reportage

Au cœur de l’ENSP : l’école des commissaires de police

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Les futurs commissaires de police apprennent, notamment, les techniques d’intervention et d’interpellation dans les transports en commun. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Les futurs commissaires de police apprennent, notamment, les techniques d’intervention et d’interpellation dans les transports en commun. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

À Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, près de Lyon, l’ENSP (l’École nationale supérieure de police) forme les futurs commissaires. Issus de l’université ou de la voie interne, les 45 élèves de la 68e promotion racontent leur formation, leur motivation et leurs aspirations.

Fin mars, un soleil radieux inonde Saint-Cyr-au-Mont-d'Or. Bienvenue à l'École nationale supérieure de la police ! Dans des bâtiments datant en partie du XIXe siècle et ayant abrité jadis un pensionnat de jeunes filles, l'école forme depuis soixante-dix ans tous les futurs commissaires de police. Derrière les murs, des amphithéâtres, des salles informatiques ou de travaux pratiques mais aussi une salle de simulation de police criminelle, un stand de tir, des équipements sportifs et même une collection criminalistique.

Des exercices de simulation en milieu confiné

"Nous rentrons tous de stage. J'ai passé le mien à la brigade de protection de la famille, à Bordeaux [33], qui traite les affaires de viols, d'inceste, etc. Fatigant mais passionnant ! L'aspect psychologique prime." À 22 ans, Emmanuelle est la benjamine de sa promotion. Recrutés parmi 950 candidats, les 45 élèves de la 68e promotion planchent, ce matin, sur un exercice de police administrative : évaluer les conséquences juridiques d'un objet de collection volé et retrouvé sur une brocante.

Cet après-midi, ils effectueront un entraînement de simulation d'une interpellation "en milieu confiné". "Dans un bus et un tramway, ils vont mettre en pratique des techniques d'intervention qui diffèrent de celles employées sur la voie publique", explique Alain Payet, commissaire divisionnaire, chef de la division sécurité et partenariats et concepteur de l'exercice.

La formation dure vingt-deux mois et alterne entre phases de scolarité et stages sur le terrain. En première année, place aux fondamentaux que tout policier doit connaître et à l'approfondissement des techniques : investigation, ordre public, renseignement ou usage des logiciels de police. En deuxième année, les élèves s'initient au métier de commissaire, proprement dit, à travers des savoirs centrés sur le management.

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Stages d'immersion : un choc pour les jeunes diplômés

"Lors d'une intervention de nuit, nous avons découvert un homme égorgé dans une cité. C'était très éprouvant. J'ai été frappée par la patience et le sens psychologique des policiers" : Emmanuelle se souviendra longtemps de son premier stage. Les futurs commissaires recrutés par concours externe au niveau d'un master 2 doivent se frotter au quotidien du policier de base avant d'accéder aux fonctions de direction. Un choc pour ceux qui arrivent des bancs de l'université. Délinquants, cas psychiatriques ou alcooliques… Les voilà plongés dans le quotidien des flics de terrain, confrontés à la violence et à la misère du monde.

Les élèves issus de la voie interne sont, quant à eux, déjà habitués. "Une fois qu'on a goûté à l'univers de des stups [brigade des stupéfiants], on n'arrête pas ! C'est un milieu – les trafiquants de drogue – qui bouge beaucoup, la nuit et dans toute la France", confie Louis, 30 ans. Ce policier a débuté sa carrière comme chef de groupe stupéfiants, à Sarcelles (95), avant de rejoindre la brigade des stupéfiants au Quai-des-Orfèvres, à Paris. "Il faut être passionné, sinon on est vite malheureux", prévient Louis, expert en dispositifs d'interpellation de "go-fast" (convoyage de drogue dans des véhicules roulant à grande vitesse).

Des promotions marquées par les attentats

"Un commandant de BRI [brigade de recherche et d'intervention], blessé lors de l'attaque terroriste au Bataclan en novembre 2015, a été promu commissaire à titre exceptionnel. Il vient de passer six mois avec nous", explique Baptiste, 26 ans.

L'impact des attentats de 2015 et 2016 donne une couleur particulière aux récentes promotions. La soixante-huitième, qui sortira en juin 2018, s'est baptisée "Emmanuel-Grout", du nom d'un commissaire décédé lors de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice (06). La soixante-septième s'est surnommée "Liberté" en hommage aux valeurs attaquées par les terroristes, en novembre à Paris.

"Avant les vagues d'attentats, les élèves envisageaient les attaques terroristes comme une éventualité. Désormais, c'est une partie intégrante de leur métier, observe Alain Payet. La semaine dernière, la soixante-septième a participé à un stage de gestion opérationnelle d'une tuerie de masse."

De plus en plus de filles et de profils Sciences po

"Au concours externe, sur 21 reçus, nous étions 14 filles et 7 garçons", avance Alexandra, 24 ans. L'ensemble de la promotion compte 45 élèves dont 19 filles pour 26 garçons. L'école a ouvert sa formation aux femmes en 1975. Martine Monteil, ex-directrice de la police judiciaire, y est entrée en 1976 et en est sortie major de promotion en 1978.

"À mon entrée à Sciences po Paris, je souhaitais travailler dans le service public. Ma motivation pour devenir commissaire s'est affinée en cours d'études : je voulais exercer un métier à responsabilités avec une dimension opérationnelle, pas simplement administrative", explique Baptiste. Sciences po Paris propose d'ailleurs une préparation au concours de l'ENSP.

"Je pensais d'abord intégrer l'École nationale de la magistrature, confie de son côté Emmanuelle, diplômée de l'IEP (Institut d'études politiques) Bordeaux. Mais le métier de commissaire a une dimension humaine plus importante que celui de magistrat. C'est une "machine à trancher" : il doit prendre des décisions dans l'urgence et tirer le meilleur de ses hommes dans des contextes difficiles et variés."

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Une prépa intégrée pour les boursiers méritants

Les diplômés de Sciences po ne constituent pas pour autant tout l'effectif du recrutement de l'école, qui demeure diversifié et à l'image de la société. "J'avais un bon dossier et peu de ressources. J'ai donc rejoint la prépa intégrée de l'école", sourit Alexandra qui a grandi dans le quartier populaire du Tonkin, à Villeurbanne (69). L'ENSP accueille chaque année une quinzaine de jeunes étudiants méritants, aux origines modestes, dans sa classe préparatoire intégrée.

"J'ai postulé après mon master 2 procédure pénale à l'université Jean-Moulin-Lyon 3. J'ai adoré la prépa qui offre un socle solide pour réussir. Cela aide car ce concours est un vrai marathon. Les écrits commencent début mars, les épreuves orales ont lieu en juin pour des résultats en juillet. Rien que l'épreuve de culture générale dure cinq heures !", détaille Alexandra. En revanche, elle a détesté l'épreuve qui demandait d'effectuer un parcours dans le noir pour mesurer sa gestion du stress : "surtout la restitution par la psychologue."

De gardien de la paix à commissaire par la voie interne

La 68e promotion compte aussi 19 élèves recrutés par la voie interne. Comme Matthieu, 31 ans, entré comme gardien de la paix à 18 ans : "J'ai réussi le concours en même temps que mon bac L, se souvient le jeune élève commissaire. Après l'École nationale de police de Saint-Malo [35], j'ai travaillé neuf ans en quartier sensible, à Garges-lès-Gonesse [95], à Montfermeil [93]… C'est là que tu apprends le mieux ton métier. La population a une vraie demande de police." En 2013, Matthieu réussit le concours d'officier. Après sa formation à Cannes-Écluses (77), le deuxième site de l'ENSP, il commande un service judiciaire de nuit dans le quartier de la Goutte-d'Or à Paris : "Constat d'infractions, placement en détention et auditions… C'est très intéressant car vous êtes souvent primo-intervenant sur une affaire."

Son chef de service le pousse à passer le concours de commissaire de police : "Il m'a aidé pour les épreuves orales et énormément soutenu moralement. Je suis la preuve que l'on peut commencer gardien de la paix et finir commissaire !", s'enorgueillit Matthieu.

"Tous ces élèves qui sont maintenant des grands patrons, je les aime", confie Liliane Buffard, alias "Lili", qui tient le café du foyer de l'école depuis 1987 et a vu défiler 29 promotions. "Lili est une institution de l'école, elle a le plus beau carnet d'adresses de commissaires de France ! Toutes les promotions sortantes lui rendent hommage, confie un responsable de l'ENSP. Elle écoute les joies, les peines, et prodigue ses conseils aux p'tits jeunes." Une figure maternelle indispensable de l'avis unanime des futurs patrons de la police !

Le concours de commissaire, mode d'emploi

Le concours externe de commissaire de police représente 50 % d'une promotion (21 élèves en 2016).

Pour postuler, vous devez être titulaire d'un master 2 ou d'un titre équivalent de niveau bac+5 reconnu par l'État, être âgé de 35 ans au plus au 1er janvier de l'année du concours, jouir de vos droits civiques, être de bonne moralité, avoir effectué le service national (journée défense et citoyenneté) et apte physiquement à exercer ses fonctions.

Les trois phases du concours
1. Admissibilité : les épreuves écrites comportent une épreuve de culture générale (cinq heures), une épreuve de résolution d'un cas pratique sur la base d'un dossier documentaire (quatre heures), un QCM (questionnaire à choix multiple) portant, entre autres, sur l'organisation des services de la police (une heure), une composition de droit administratif (trois heures) et une autre sur la procédure pénale (trois heures).
2. Préadmission : si le candidat a obtenu un minimum de 152 points, il peut participer aux épreuves d'exercices physiques : parcours d'habileté motrice, test d'endurance cardio-respiratoire Luc Léger, etc.
3. Admission : tests psychotechniques, épreuve de gestion du stress, mises en situation collective et individuelle à partir d'un cas pratique, épreuve de langue étrangère et grand oral avec un jury.

À savoir : dans le cadre de l'égalité des chances, l'ENSP dispense une préparation au concours (classe préparatoire intégrée). Une quinzaine de personnes sont sélectionnées chaque année, sur dossier en fonction de critères sociaux, économiques et géographiques.