1. Parité dans les études : les bastions des garçons ne cèdent toujours pas
Enquête

Parité dans les études : les bastions des garçons ne cèdent toujours pas

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Même dans l’orientation, les stéréotypes ont la vie dure ! Si les filles gagnent du terrain dans les spécialités du supérieur dites “masculines”, elles restent souvent minoritaires dans les filières d’élite. Où se situent les derniers blocages ? Quelles filières ont le plus évolué côté mixité ? Comment vivent leurs études ceux qui tentent d’inverser la tendance ? Enquête.

“Il existe des domaines assez masculins. L’industrie par exemple.” Cette affirmation sonne comme une évidence pour Camilia, élève en seconde au lycée Jean-Moulin à Angers. Avec des copines, elle est venue participer début avril 2011 à la rencontre de l’association Elles bougent au siège de Total, à La Défense, à l’occasion de la Semaine de l’industrie. L’objectif : donner envie aux jeunes filles d’aller vers les métiers scientifiques à travers des entretiens avec des “marraines”. Camilia, elle, est plutôt attirée par la pharmacie, un domaine qui concilie “social et santé” selon ses propres mots, mais elle écoute attentivement Isabelle Billat, ingénieur géologue, lui expliquer la variété des métiers d’ingénieurs et sa façon de vivre sa féminité dans un univers masculin.


Seules les écoles de commerce et d’architecture sont paritaires


Cette rencontre en dit long sur les préjugés qui sont à l’œuvre dans l’orientation des filles et des garçons. Résultat : si l’enseignement supérieur dans son ensemble comporte 56 % de filles aujourd’hui, très peu de filières sont réellement “égalitaires”. Les IUFM (instituts de formation des maîtres) comptent 72 % de filles, les écoles vétérinaires 71 %, les écoles de journalisme 67 %. À l’inverse, on dénombre 74 % de garçons dans les formations d’ingénieurs et 61 % dans les IUT (institut universitaire de technologie). Seules les écoles de commerce et les écoles d’architecture semblent réellement paritaires.


La force des représentations


Mais alors, d’où vient cette faible mixité des différentes filières de l’enseignement supérieur ? Pour Claudine Hermann, première femme à avoir été nommée enseignante à l’École polytechnique en 1992 et aujourd’hui présidente honoraire de Femmes et sciences, “c’est la discipline qui détermine le pourcentage de filles et de garçons et non la manière de se former : école ou université”. Dans les faits, on constate les mêmes pourcentages de filles et de garçons dans les écoles de commerce qu’en économie-gestion à l’université, dans les écoles d’ingénieurs qu’en fac de sciences. En jeu alors : la force des représentations. Aux garçons : la force, le sens pratique et l’aptitude en sciences. Aux filles : la préoccupation des autres et les qualités littéraires. “L’autosélection des jeunes se fait sur des représentations assez ancestrales, constate Christiane Fontanini, maître de conférences en sciences de l’éducation. Certaines idées sont aujourd’hui totalement injustifiées mais continuent à perdurer. Il y a moins de 10 % de filles qui se forment à devenir pilotes d’avion, par exemple. Pourtant, ce métier ne demande plus une force physique particulière.”


Le moment charnière de l’adolescence


Des représentations qui se construisent dès la petite enfance, avec les jouets qui sont offerts aux filles ou aux garçons, se prolongent avec les séries télés et leurs personnages emblématiques et prennent de l’importance pendant l’adolescence. “Les choix d’orientation interviennent entre 15 et 18 ans, à un moment de construction de l’identité où s’affirmer comme homme ou femme est primordial, souligne Claudine Hermann. Aller au-delà des idées reçues demande alors un effort beaucoup trop grand pour un grand nombre d’adolescents.”
Malgré tout, des évolutions sont à noter depuis une trentaine d’années. Certaines filières masculines (médecine, écoles vétérinaires ou de la magistrature) ont été investies par les filles, au point qu’elles y soient devenues largement majoritaires. En revanche, aucune filière féminine n’est devenue masculine. On trouve très peu de garçons dans les écoles d’infirmières, de sages-femmes ou du secteur social. Des changements qui ont tendance à se stabiliser ces dernières années.


Les filles face au plafond de verre


Qui sont les perdants de cette faible mixité ? Les filles ? Les garçons ? Les deux, en fait. Les filles tout d’abord : elles ont encore et toujours des difficultés à percer le plafond de verre. Les études qui offrent le plus de débouchés et où l’on perçoit les meilleurs salaires sont souvent masculines : informatique, finance… Même au sein des filières réputées féminines, les domaines les plus prestigieux restent l’apanage des garçons. En médecine par exemple, la chirurgie demeure un bastion de garçons. Même constat dans l’enseignement, où les postes de professeurs à l’université sont trustés par des hommes. Entreprises, établissements d’enseignement supérieur, associations développent des actions pour attirer les jeunes femmes vers des “métiers d’hommes”. Des initiatives qui donnent des résultats à la marge. Les stéréotypes restent les plus forts. ”Nous arrivons à toucher 3.000 ou 4.000 jeunes par an, mais une classe d’âge représente 800.000 jeunes, explique Claudine Hermann. Pour faire vraiment bouger les choses, il faudrait que l’égalité filles-garçons devienne une grande cause nationale.”


Les garçons délaissés


Mais les garçons aussi pâtissent de la situation. Aucun dispositif n’existe pour les attirer vers des filières réputées féminines. “L’économie domine notre société, souligne l’économiste Rachel Silvera. On veut attirer des filles dans les filières dites masculines, là où il y a pénurie de compétences, le BTP ou l’industrie par exemple. Il existe moins d’enjeux dans l’autre sens, aucune nécessité de rééquilibrer les genres dans les filières sociales, notamment. Si on veut vraiment l’égalité, il faut aussi se poser la question de la ‘masculinisation’ des filières ‘féminines’ et de la valorisation des professions auxquelles elles aboutissent.”


Les entreprises en quête d’équipes mixtes


Cet argument économique est également avancé par Philip Jordan, directeur “recrutement, carrières et diversité” du Groupe Total lors de la rencontre organisée par “Elles bougent” : “Recruter des jeunes femmes est un enjeu important dans la guerre des talents. Il va manquer de compétences techniques, d’ingénieurs notamment, dans les prochaines années. Or les meilleures équipes sont celles qui disposent de talents diversifiés.” Claudine Hermann fait aussi ce constat : ”Les entreprises se rendent compte que le client n’est pas qu’un homme et que les équipes doivent être mixtes pour représenter la diversité de la clientèle. En Allemagne, une société en a fait l’expérience lorsqu’elle a conçu un outil de reconnaissance vocale pour les portes de garage qui ne reconnaissaient pas les voix de femmes.” Il ne reste plus qu’à convaincre les principaux intéressés. 
Sommaire du dossier
Ces filières de filles qui manquent de garçons Ces filières en quête de filles Ils ont choisi une filière réputée féminine Elles ont choisi une filière réputée masculine Avis d’expert – Nicole Mosconi : “Les filles sont considérées comme des réserves de talents”