DOSSIER : DANS LES COULISSES DES CONSEILS DE CLASSE DE SECONDE
Quel élève n’aimerait pas savoir comment se prennent les décisions de passage et d’orientation lors des conseils de classe ? Nous avons assisté à trois d’entre eux pour des classes de seconde, dans des établissements de Paris et sa région. Reportages.
Conseil de classe : les profs ont la parole
"S’il vous plaît, il faut écouter." Ce n’est pas aux élèves que s’adresse Madame la proviseur de ce lycée de l'Est parisien, mais bien aux professeurs, au coude à coude autour de la longue table rectangulaire. C’est l’heure décisive pour la seconde B*, celle du dernier conseil de classe de l’année, où se décide le passage (ou non) des élèves en voie générale, technologique ou professionnelle.Après un bref récapitulatif des demandes de ces derniers et des avis émis par les enseignants lors du conseil précédent, la professeur principale ouvre le bal avec une note générale nuancée sur le dernier trimestre écoulé. "Une bonne ambiance, mais quelques bavardages, indique la professeur de mathématiques. Un bilan global correct, sauf pour quatre ou cinq élèves qui ont chuté. Ceux qui se sont effondrés ont également déserté l’école."
"Vous savez, la physique-chimie pour aller en ES, ce n’est pas très important"
La messe est dite, passons aux choses sérieuses. Chaque « cas » va désormais être passé au peigne – plus ou moins – fin par la quinzaine d’enseignants réunis, tous munis d’un récapitulatif des moyennes de l’année. Présents également, les deux délégués des élèves, les représentants des parents, la conseillère d’orientation et la CPE (conseiller principal d’éducation).
"Alors, Laurent, qu’est-ce qu’il demande ?", débute la proviseur. Réponse de la salle : une première S. "Il n’a pas le niveau, réagit le prof de physique. Un esprit scientifique, mais il ne fait rien." "Redoublement ?" interroge la proviseur. Adjugé. "Aurélie. Elle voulait ES. On lui a dit oui. Elle a fait une belle fin d’année. Monsieur Javier est sceptique ?" lance la maîtresse de cérémonies au professeur de physique-chimie. « Non… Vous savez, la physique-chimie pour aller en ES, ce n’est pas très important." Fin de la discussion. "Ça aurait fait une très bonne élève en littéraire", tente la professeur de français. "Oui, mais elle ne le demande pas." Fermez la parenthèse.
"Lui, il choisit vraiment ses matières"
Empilés devant la professeur principale, les dossiers des élèves défilent à toute allure, complétés au fur et à mesure avec l’avis d’orientation qui sera envoyé aux parents.
"Youssef. Il demande S. On lui accorde, il obtient environ 12 sur l’année. Peut-être des félicitations aussi ?" "Ah non, lui, il choisit vraiment ses matières", rétorque la professeur d’histoire-géo. La fameuse récompense sera réservée au suivant. "Fabien, c’est mérité, c’est un ensemble homogène." Un cas plus difficile ensuite : Antoine. "C’est fragile, regardons tout de même sur l’année. Ça lui fait presque 10 de moyenne. On lui donne un passage en ES, mais de justesse." "On lui précise bien !", ajoute la professeur d’histoire-géographie.
Les réflexions s’enchaînent à toute allure. "Avec Anne, la motivation était très forte", sourit la professeur de français. "Elle s’est mise au travail", ajoute un autre. Un bon point. Pour Aurélien, c’est tout l’inverse. "Qu’est-ce qu’on va faire avec quelqu’un qui ne vient jamais ?" lance un enseignant. « Il avait demandé S, mais il rêve, là. Redoublement." Ainsi en sera-t-il.
"On ne va pas s’en sortir si vous parlez tous"
Les phrases fusent et se croisent. Chacun scrute la feuille de notes. La proviseur en profite pour faire un rappel à l’ordre. "S’il vous plaît, on ne va pas s’en sortir si vous parlez tous."
Au suivant. "C’est le genre d’élèves, si on le fait passer, avec lequel on prend un peu un pari », note la professeur principale. Cas plus sévère ensuite : "Medhi dort en cours, il faut qu’il redouble et recommence son année à 0", note un enseignant. "Et qu’il change de fréquentations", ajoute un autre. "Lui, il ne veut pas redoubler, il a dit que c’était “pour les clochards” ", indique la CPE, désabusée. Pas de réactions.
"Elle demande à changer de lycée"
Derrière les grandes fenêtres, les colonnes en béton s’entremêlent dans la cour de récréation. Pas un élève à l’horizon, il est plus de 19 h. Les volets en tissu orange accrochés aux carreaux rectangulaires s’alignent, géométriques. Les délibérations s’accélèrent.
"Mélissa, elle est vraiment brillante partout ! Les félicitations. Elle demande à changer de lycée. Mais qui leur a dit qu’il fallait demander l’établissement H.B. ? Tous nos bons s’en vont », se lamente la proviseur. "Ils n’ont pas une place de plus à H.B. en seconde pour nos redoublants ?" plaisante un professeur. Justement, le couperet va bientôt tomber de nouveau.
"On lui refuse la S. Pourquoi pas la STI ?"
Matthieu. "Ahalalalalaa…" général. « Ça ne va pas du tout. On lui refuse la S. Pourquoi pas la STI ? Maths et physique, qu’est-ce que vous nous dites pour un passage en STI ?" demande la proviseur. Réponse du professeur de physique-chimie : "Je vais être honnête. Il m’a montré beaucoup de qualités au premier trimestre, mais au deuxième, ça a été la chute. Et il était absent au troisième." "Il a déjà redoublé", souligne prestement la déléguée d’élèves. Mais le choix est fait.
Les professeurs connaissent par cœur les dossiers et, dans la majorité des cas, n’ont pas besoin de s’arrêter plus d’une minute par élève. « À part le français et l’EPS, Sophie n’a aucune note au-dessus de la moyenne. Elle demande quoi cette petite ? L ? Ça ne va pas être possible. Redoublement."
Verdict général plutôt équilibré : 6 avis de redoublement, 2 réorientations, 6 élèves dirigés en L, 5 en ES, 10 en S et 2 en STI. Les chaises se bousculent, la séance est terminée. Sauf pour les délégués d’élèves, qui ont déjà le téléphone portable accroché à l’oreille. Le plus dur reste à faire.
* Les chiffres et les noms ont été modifiés pour respecter l’anonymat des professeurs et des élèves.
Camille Stromboni










