DOSSIER : JE DÉTESTE LA COMPÉTITION
Pour certains, se retrouver en concurrence avec d'autres élèves est un moteur pour donner le meilleur d'eux-mêmes. Pour d'autres, c'est avant tout source de stress et de solitude.
Esprit compétitif, quand tu nous tiens…
Je sais qu'il y a des places à prendre, à condition d'être parmi les meilleurs. J'ai toujours travaillé en fonction de ça. La compétition, ça me stimule. C'est ce qui me permet d'avoir un objectif. » Amira*, 19 ans, en terminale STG (ex-STT), ressemble à la majorité des lycéens de son âge : ce qui compte, c'est d'avoir de meilleures notes que les voisins. La compétition, on baigne dedans depuis qu'on est à l'école, ça semble une évidence. Finalement les contestataires sont rares. Et pourtant...Etre parmi les meilleurs
Sophie et Elsa, toutes les deux élèves de terminale S, tordent le nez à la seule évocation du mot. « On a à peine 16 ans et on est déjà comparés en fonction de nos notes, et même classés !, déplore Sophie. Avec le recul, j'aurais finalement apprécié de faire quelque chose de plus généraliste, qui ressemble à la classe de seconde, par exemple. Mais il faut s'inscrire en S pour être parmi les meilleurs. Tout le système est compétitif... » Selon Elsa, l’esprit de compétition est aussi entretenu par le discours des profs. « Dès le début d'année, ils nous incitaient à entrer en compétition les uns avec les autres, observe Elsa. Ils espéraient sans doute nous faire améliorer nos résultats. Depuis, la pression est un peu retombée. C'est vrai que cela ne marchait pas tellement. En première, on est juste content d'avoir la meilleure note, c'est tout. » Supporter la pression…
Elsa envisage de se diriger en fac après le bac pour faire des études d'archéologie et d'histoire de l'art. « J'ai bien pensé à faire une prépa. Mais ça me saoulerait vite. La tension est déjà trop élevée en filière S ! » Sophie n'exclut pas, elle, de s'orienter en prépa, en école d'ingénieurs ou en école d'architecture, autant de filières réputées « compétitives ». « Même si je pense avoir le niveau pour réussir dans chacun de ces cursus, explique-t-elle, je m'inquiète... d'un point de vue psychologique. J'ai peur de rater, de décrocher, de me laisser aller. »…ou renoncer aux filières sélectives
Pour éviter ce climat, beaucoup renoncent à certaines filières, les prépas notamment. Lise, 19 ans, en deuxième année de sciences économiques et sociales, s'en souvient bien. « À la sortie du bac, j'avais bien pensé faire une prépa, mais j'avais envie de profiter de l'ouverture et de la liberté de la fac. Je n'avais jamais eu aucun problème pour me mettre au travail seule, et je ne voulais pas avoir les profs et les autres élèves sur le dos. À la fac, l'esprit de compétition est inexistant. Cela facilite le travail de groupe, les discussions entre étudiants.» On a tous dans notre entourage des exemples... décourageants : « J'ai un cousin en école de commerce qui a vraiment souffert de la compet'. Est-ce que ça vaut le coup de se mettre autant la pression ?, se demande Alexandra, 20 ans, en licence d'AES (administration économique et sociale). Les études doivent aussi rester un plaisir... »
Un passage obligé ?
Peut-on échapper à la compétition ? Non, estime Alexandra, qui s'apprête à passer les concours de plusieurs écoles sélectives, après un cursus « tranquille » en fac. « Là, je vais être en concurrence avec d'autres, et ça me fait peur, admet-elle. Avant, je n'ai jamais vraiment connu d'échec, alors, ça risque d'être brutal. » Paradoxalement, d'autres préfèrent sauter le pas tout de suite, affronter une rude sélection de plein fouet... pour mieux souffler après. D'où le succès de Sciences po, ainsi que des grandes écoles d'ingénieurs et de commerce qui recrutent directement après le bac. « Je tente le tout pour le tout : ce sera Sciences po ou la fac d'histoire, explique Paul, en terminale ES. Les concours dans la foulée du bac, il faut à peine les sentir passer... » Pour lui, la compétition sur le long terme, c'est un effort soutenu pour pas grand-chose.« Ça détruit des amitiés »
Mais ce qui rend la compétition si déplaisante, c'est qu'elle peut être synonyme de rivalité. Car, en imposant la comparaison, elle peut entraîner bien des problèmes de loyauté et de solidarité entre étudiants. « J'ai de bonne notes partout, explique Carina, en première S. Mais la compétition peut détruire des amitiés. » Une appréhension que confirme François, 30 ans, ancien élève de prépa littéraire dans l'un des plus grands lycées parisiens : « J'ai fini par trouver l'ambiance ridicule. Voir mes collègues refuser de prêter leurs notes de cours ou travailler tout seuls dans leur coin, cela me semblait complètement puéril. » Vu avec un peu de recul, on se rend compte en effet qu'un système de valeurs centré uniquement sur la compétition traduit beaucoup d'immaturité. Il faut bien manquer de confiance en soi pour avoir besoin, à ce point, de se mesurer aux autres... * Les prénoms des personnes qui témoignent ont été changés afin de respecter leur anonymat.










