DOSSIER : JE VEUX AIDER LES AUTRES

L'altruisme et le goût des contacts humains ne suffisent pas pour asseoir une vocation et construire un projet professionnel.

Vocation à l’épreuve du terrain

« Après plusieurs années passées en entreprise, je ne pouvais plus satisfaire ce besoin profond de me sentir utile, explique Sophie*, 33 ans, déjà titulaire d'un DUT (diplôme universitaire de technologie) en chimie, aujourd'hui élève en première année d'IFSI (institut de formation en soins infirmiers). Il n'est pas bien vu de parler de "vocation", et pourtant je crois qu'il en faut un minimum pour exercer ce genre de métier. Dans trois ans, je pourrai enfin faire le boulot de mes rêves, allier la technique et le relationnel. »

Devenir infirmière, pompier ou assistante sociale relève en général d'une conviction, d'un engouement. « Ce n'était pas médecine que je voulais faire, analyse Daphné, 20 ans, titulaire d'un bac SMS (futur ST2S), en troisième année d'IFSI. Je voulais être auprès des patients. Psychologiquement, il faut être résistant, car on est souvent confronté à la détresse, à la souffrance, voire à la mort. Mais on vit aussi des moments d'intense bonheur. »

Tradition familiale…

Ils le disent eux-mêmes, leur choix d'études n'est pas le fruit du hasard. « J'ai une cousine qui est infirmière, une autre médecin, et un cousin aide-soignant, énumère Stéphanie, 26 ans, en troisième année de formation d'infirmière. Même les membres de ma famille qui ne sont pas dans le domaine de la santé sont intéressés par les pathologies et les médicaments ! » Une situation que les jurys des écoles spécialisées savent bien identifier. « Si nous recevons un candidat issu d'une longue tradition familiale de soignants, précise Valérie Formaux, formatrice en IFSI, il est cuisiné (gentiment !) pour savoir si son projet est le sien ou celui de papa ou maman. »

… et citoyenneté de bon ton

Et si l'humanitaire a la cote, le vrai militantisme politique a du plomb dans l'aile. « Il y a vingt ans, ceux qui voulaient changer la société étaient majoritaires dans les promotions de futurs travailleurs sociaux, souligne Didier Auriol, directeur des études à l'IRTS (institut régional du travail social) de Rennes. Aujourd'hui, ils sont très minoritaires. » Les jeunes attirés par le social se distinguent davantage par une citoyenneté de bon ton. Aurore, 23 ans, élève infirmière, a manifesté son engagement bien avant de décider de son orientation. « J'ai toujours apprécié les contacts : je suis élue locale depuis 2001 et secouriste à la Croix-Rouge, mon ami est pompier. J'aime les gens, tout simplement. »

Idéal d’équité

« Vous êtes trop honnête ! » C'est ce que Marie, alors en stage de vente dans le cadre de son DUT techniques de commercialisation, s'entend dire un jour par son patron. Une révélation. « C'était vrai. Je voulais utiliser ma tchatche à autre chose qu'à arnaquer le client, analyse Marie, actuellement en deuxième année d'école d'assistants du service social. J'ai bien conscience que je ne pourrai pas sauver le monde, mais je voudrais aider les gens à s'en sortir, quel que soit le degré de difficulté auquel ils sont confrontés. » Marie n'est pas une militante. « Simplement, j'ai été éduquée dans un idéal d'équité, dans le respect d'autrui. » Elle admet que parmi ses camarades, futurs assistants de service social, tous n'ont pas les mêmes objectifs. « Beaucoup ont des motivations religieuses », observe-t-elle.

Un « retour d'ascenseur »

Mais l'engagement citoyen, s'il suffit à expliquer certaines vocations, recèle parfois des motifs beaucoup plus personnels. Ainsi, Aurore, après son bac STT et deux années de fac d'éco, travaille dans une agence de voyage, lorsque commence sa « descente aux enfers », une alternance d'anorexie et de boulimie. Elle reste dix mois hospitalisée. Aujourd'hui, elle est en première année d'IFSI. « C'est une renaissance pour moi. Surtout, j'ai vu des choses pendant mon hospitalisation dans divers services qui m'ont indignée, des comportements de soignants que je n'ose décrire, et pour toutes ces raisons, je me suis dit que si j'arrivais un jour à être infirmière, je serais différente. » Les choix d'études les plus altruistes apparaissent souvent comme un « retour d'ascenseur », une manière de manifester de la reconnaissance ... ou de la culpabilité.

« Je voulais aider mon grand-père à lutter »

Marine, 32 ans, aujourd'hui étudiante en IFSI, a longtemps travaillé comme secrétaire. « À la suite du décès de mon grand père, j'ai eu comme un déclic, se souvient-elle. Pendant sa maladie, je ne pouvais rien faire à part être présente, je ne pouvais pas l'aider à lutter contre la douleur. C'est pourquoi je me suis réorientée vers ce métier. » Les professionnels du secteur sanitaire connaissent bien ce phénomène. « Si les candidats au concours nous disent qu'ils veulent s'engager dans cette profession parce qu'ils ont eux-mêmes eu une grave maladie ou qu'un proche a récemment été soigné, le jury les écarte le plus souvent, souligne Valérie Formaux, formatrice en IFSI. Ils sont dans la "réparation". Il faut attendre qu'ils aient dépassé ce cap pour entreprendre la formation, qui est épuisante, éprouvante, difficile sur le plan émotionnel. »

La nécessité de se « protéger »

Émilie, 24 ans, en quatrième année d'orthophonie, évoque, elle, la nécessité de se « protéger ». « Certains étudiants arrivent en orthophonie parce que leur grand-père a perdu le langage à la suite d'un accident vasculaire, ou d'une maladie d'Alzheimer. Mais ils s'exposent à revivre cette expérience par leur pratique professionnelle et ils doivent se protéger encore plus que les autres, pour qui il est déjà difficile de suivre, et de perdre, des patients âgés. »

La communication passe mieux...

Celles qui se destinent au travail avec les enfants constituent une catégorie à part, mais nombreuse. « Mon projet professionnel est de devenir puéricultrice, de travailler dans un service de réanimation pédiatrique, par exemple, explique Daphné, elle aussi élève infirmière. J'ai envie de travailler auprès des enfants malades pour leur apporter un réconfort. Ce qui me plaît, dans la pédiatrie, c'est le fait d'inclure les parents dans la prise en charge. Ils sont indissociables de l'enfant. » Le souci de protéger les enfants est fréquemment manifesté. Pour certains, c'est une manière inconsciente de revivre des difficultés passées. En outre, les enfants constituent une catégorie de personnes avec laquelle la communication passe bien. « C'est un phénomène que l'on observe chez les jeunes très introvertis, développe Ghislaine Benoist. Ils ont beaucoup de mal à communiquer, cela leur est plus facile avec des personnes marginalisées, exclues, les enfants ou les handicapés. »

Un dévouement à double tranchant

On se souvient aussi d'histoires qui ont défrayé la chronique, notamment celle de Christine Malèvre, cette infirmière soupçonnée d'avoir trop souvent « aidé » ses patients à mourir. Un cas extrême, bien sûr, mais qui met en lumière une facette trouble des métiers de « dévouement ». « Certains élèves aiment la sensation de pouvoir que peuvent procurer les métiers du service social, comme dans tous les métiers en rapport avec l'être humain, admet Marie, future assistante de service social. Ils oublient de mentionner, par exemple, que ce n'est pas eux qui accordent telle ou telle aide sociale, mais une institution. » Et Ghislaine Benoist, qui prépare de nombreux jeunes aux entretiens de motivation de ces différents concours, de renchérir : « Parmi les étudiants du secteur social, il arrive de croiser quelques "redresseurs de tort", issus de familles assez strictes et soucieux de remettre les dévoyés dans le droit chemin. »

À l'origine, un événement déclencheur

Le choix d'embrasser une carrière sociale ou paramédicale est toujours le fruit d'une rencontre. « Ce sont des événements déclencheurs qui poussent dans ces voies, remarque Ghislaine Benoist. Ce peut être l'éducateur spécialisé qui aide la petite sœur handicapée, l'assistante sociale qui seconde la maman, mais aussi un voyage en mission humanitaire, ou même un salon, des portes ouvertes, un stage de troisième où l'on rencontre un professionnel sans lien direct avec le passé familial ou personnel, qui transmet sa passion. »
La rencontre peut être aussi celle d'un livre, souvent très idéalisé. « Depuis que je suis petite, j'ai toujours été sûre que je travaillerais dans le médical ou le social : je collectionnais les "jeunes filles en" de la Bibliothèque verte ! », se rappelle Annie, en troisième année d'IFSI. L'esthétique de la blouse blanche, l'ombre des beaux médecins pèsent encore dans le choix des jeunes filles.

Une image forte, mais parfois trompeuse

Sans compter les héros du quotidien - juges, médecins, infirmiers, assistantes sociales - qui peuplent les séries télévisées. « Régulièrement, les médias influencent le choix de la profession, remarque Valérie Formaux, formatrice en IFSI. Nous le voyons au travers des oraux de concours. Il y a eu la période Urgences, puis la période humanitaire. En ce moment, c'est la période SAMU social ... » Le retour à la réalité est parfois dur ! « Je pense ne pas exagérer en disant qu'un tiers au moins des étudiants sont sous antidépresseurs, souligne Valérie Formaux, formatrice en IFSI. Le stress est énorme, les abandons aussi. »

Une motivation à toutes épreuves

Pour Émilie, la réalité s'est révélée plus stimulante. Lorsqu'elle obtient son bac ES (économique et social), elle sait déjà qu'elle veut devenir orthophoniste. « En lisant le livre de Jean-Dominique Bauby, le Scaphandre et le papillon, j'avais pris conscience que, quand il n'y a plus de langage, beaucoup de choses se détruisent autour de nous. » Aujourd'hui, elle est en quatrième année d'école d'orthophonie. « Etre confrontée à la souffrance accroît encore ma motivation. Je montre au patient que je l'ai entendu, je prends le temps de le rassurer, je reformule le problème et j'essaie de lui transmettre mon énergie. » C'est ce talent qui a poussé Émilie dans cette voie. « Rééduquer, c'est affronter la difficulté, se remettre en question dans son propre travail. Certains étudiants en orthophonie ne s'intéressent qu'au langage et à la communication. Leur motivation ne résiste pas à la confrontation avec les patients. »

Une hiérarchie dans les métiers

Motivation, dévouement, vocation : Ceux qui se destinent aux métiers où l'on soigne et où l'on aide n'ont que ce mot à la bouche. La réalité vécue par les professionnels et les formateurs diffère pourtant sensiblement... « Le profil des personnes qui se présentent aux concours des IFSI a changé, observe Valérie Formaux, formatrice en IFSI. On n'hésite plus à nous dire que le choix de cette profession se fait pour la sécurité de l'emploi. » Les "orientés par" seraient légion, ce dont il ne faudrait pas s'alarmer pour autant. « On ne peut nier qu'il existe une véritable hiérarchie dans les métiers du paramédical, rappelle Ghislaine Benoist. Le kiné et l'orthophoniste, par exemple, bénéficient d'un certain prestige. Certains étudiants se dirigent vers les autres métiers du paramédical faute d'avoir réussi là où ils le voulaient, et doivent faire le deuil d'une première orientation. Or ils peuvent aussi faire de très bons professionnels ! »

Des vocations trop évidentes ?

Ces « vocations » sont-elles trop évidentes pour être honnêtes ? « En sociologie, prévient Florence Douguet**, maître de conférences en sociologie à l'université Bretagne-Sud, nous tenons compte d'un processus qui pousse une personne interrogée à reconstruire son parcours a posteriori, conformément à un idéal professionnel. Car rares sont ceux qui accepteront d'avouer qu'ils se sont orientés par défaut, n'ayant pas pu accéder ou réussir dans d'autres filières d'études, médecine, kiné, ou autres ... »

* Les prénoms des personnes qui témoignent ont été modifiés afin de respecter leur anonymat.
** Coauteur, avec Alain Vibrod, d'une étude, « le Métier d'infirmière libérale », à paraître prochainement sur le site de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), www.sante.gouv.fr/htm/publication/index.htm.

Géraldine Dauvergne

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