1. Sécurité : à Bordeaux, des étudiantes explorent les zones d'ombre du campus
Reportage

Sécurité : à Bordeaux, des étudiantes explorent les zones d'ombre du campus

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À Bordeaux, des étudiants marchent pour repérer les zones d'insécurité sur leurs campus. // © Morgane Taquet
À Bordeaux, des étudiants marchent pour repérer les zones d'insécurité sur leurs campus. // © Morgane Taquet

Sentiment d'insécurité, cas de harcèlement, agressions sexuelles... À Bordeaux, des étudiants, appuyés par les référents égalité, arpentent, lors de marches exploratoires, les allées du campus pour recenser les zones d'insécurité et penser le campus de demain. L'Etudiant a participé à l'une d'entre elles.

Il y a une bergère chargée de veiller à ce que personne ne se perde, une gardienne du temps, une animatrice, une preneuse de notes et une médiatrice. Parmi la dizaine de participants à cette mission citoyenne sur le campus, chacun devra tenir son rôle. C'est la troisième marche exploratoire sur le campus de Bordeaux Pessac/Talence/Gradignan, la première s'est tenue autour de l'université Montaigne et la deuxième à Bordeaux Sciences Agro.

Mi septembre, la météo est encore clémente, le campus prendrait presque des airs bucoliques. Pourtant, ce sont bien les zones d’insécurité que la dizaine de marcheurs va chercher à cartographier lors de ce diagnostic mené depuis mars 2017 jusqu'en novembre, dans le cadre du réaménagement en cours du campus. Couplé à une enquête en ligne auprès des usagers, c'est une première sur un campus universitaire en France.

4.920 personnes ont répondu à cette enquête en ligne. Parmi elles, la moitié ont estimé que le campus est inquiétant la nuit, et la moitié ne viennent pas en dehors des heures de cours. Chiffre plus inquiétant encore : 26 % déclarent avoir subi une agression, allant de la "drague lourde", à l'insulte jusqu'à l'agression physique, et 5 répondants, dont 3 hommes, disent avoir été victime d'un viol ou d'une tentative de viol.

Adapter son comportement à la géographie des lieux

Après la répartition des rôles, la marche commence à 18 h 45. À 20 et 21 ans, Estelle et Anaïs viennent pour la première fois. Étudiantes en études de genre et histoire, elles n'habitent pas sur le campus. "Trop loin du centre, de la vie étudiante bordelaise, personne n'a vraiment envie d'y rester le soir", disent-elles en chœur. Sur la carte du parcours, Estelle pointe le trajet entre l'université Bordeaux Montaigne et la BU, soit 200 mètres sur un petit chemin. Autour, des grandes étendues d'herbe et des arbres.

Lire aussi : Études de genre à l'université : quels débouchés dans l'égalité femmes-hommes ?

Construit dans les années 70, "le campus bordelais a été conçu avec des grands espaces verts dans un idéal de campus à l'américaine. Mais dès le début, les étudiantes se sont plaintes", explique Yves Raibaud, chargé de mission égalité femmes/hommes à Bordeaux Montaigne. Estelle, elle, a adapté son comportement presque sans s'en rendre compte. "Le soir, je m'arrange pour ne pas y aller seule, sinon je ne traîne pas."

Sur le parcours, les étudiants rencontrent une table en mauvais état et isolée, un abri vélo délabré, une friche, des étendues d'herbes non tondues. "On se croirait dans un marécage là", commente Lucie, étudiante en droit et coresponsable de la marche du jour. Les marcheurs l'ont bien compris : il ne s'agit pas uniquement de recenser les coins sombres et isolés, mais aussi de dénombrer les aménagements insalubres ou détériorés, qui n'incitent pas les étudiants à rester sur le campus.

Principal problème : l'éclairage

Lors de la première marche en mai dernier, l'attention s'était portée sur l'esplanade des Antilles qui concentre plusieurs points chauds, notamment les larges zones de parkings. "Avec des cours qui finissent à 19 h 30 – 20 h, des étudiantes nous ont remonté des inquiétudes à traverser seules", dit Marion Paoletti, chargée de mission hommes/femmes à l'université de Bordeaux. Le principal problème concerne l'éclairage. Par souci d'économies d'énergie, les communes qui bordent le campus coupent l'éclairage public de 1 h à 5 h du matin. "À la sortie du tram Montaigne/Montesquieu, on se retrouve dans le noir !", dit Estelle.

C'est d'ailleurs une demande des répondants au questionnaire, conduit entre mai et juin dernier, sur le harcèlement, commente Marion Paoletti. "Dans les commentaires, la moitié des répondants ont dit trouver le campus inquiétant la nuit, et près de 100 personnes ont demandé davantage d'éclairage."

Un campus isolé et mal desservi

Sans compter la problématique des commerces très éloignés des salles de cours. "Pour trouver un tabac ou un bar, il faut traverser une grande étendue d'herbe non éclairée pour aller de l'autre côté sur le boulevard", pointe Estelle. Anaïs, elle, dit ne pas forcément ressentir d'insécurité quand elle est sur le campus, mais se félicite des bienfaits de la marche. "Cela aide à problématiser, à voir où ça ne va pas. Et à réfléchir aux évolutions souhaitables en amont de la rénovation."

Dans le cadre du réaménagement du campus qui s'étale jusqu'en 2021, la préoccupation environnementale sera certainement prépondérante. Se posera la question de la réduction du nombre de voitures, nombreuses sur le campus. "C'est le même problème que l'éclairage public qui s'éteint la nuit, analyse Lucie. Avoir une voiture ou un scooter est rassurant pour une étudiante seule après des cours tardifs. Réduire les voitures c'est bien, mais il faudra penser à éclairer suffisamment les chemins vers le tram, les stations de vélo." Le 3 octobre prochain, une nouvelle marche non mixte est prévue, de nuit cette fois.

Quelques conseils pour se rassurer

Si pour Lucie, la meilleure solution est de repenser l'aménagement du campus, elle propose quelques conseils tirés de sa propre expérience :
– Ne pas se balader seule la nuit, et rentrer en groupe.
– Garder un téléphone et des écouteurs près de soi. "Utile pour avoir l'air d'être occupée !"
– Garder confiance en soi. "J'ai en projet de m'inscrire à des cours d'auto-défense. Autant pour les techniques, que pour l'envie de ne plus me sentir comme potentiellement faible."