DOSSIER : Le bac philo est-il une loterie ?
- Le bac philo est-il une loterie ?
- Dans les coulisses des commissions de correction du bac
- L’évaluation de la philo au bac : juste ou pas ?
- 10 correcteurs face à une même copie de philo : des écarts de résultats
- 1 copie de philo, 10 correcteurs : ce qu’en pensent les profs
- Bac philo : les secrets de fabrication des notes
- Corrections d'une même copie de philo : un prof note 11/20
- Corrections d'une même copie de philo : un prof note 12/20
- Corrections d'une même copie de philo : un prof note entre 6 et 7
L’épreuve de philo est-elle juste ? Les 486.713 candidats au bac 2010 qui ont passé l'épreuve le 17 juin se demandent si leur note dépendra seulement de leur capacité à maîtriser le programme de terminale, ou si elle relèvera surtout de la subjectivité du correcteur. Pour en avoir le cœur net et les aider à comprendre comment ils sont évalués en philo à l’examen, l’Etudiant a demandé à 10 enseignants de noter la même copie. Résultat : l’équité n’est pas garantie. Non seulement les notes vont de 6 à 14, mais surtout, les commentaires sont parfois contradictoires.
L’évaluation de la philo au bac : juste ou pas ?
Candidat aux épreuves du bac philo, serez-vous noté de manière équitable ? Pour le savoir, nous avons soumis à 10 professeurs de philo aguerris une copie de terminale. En l’occurrence celle de Jeanne, élève en 2009 en série littéraire dans un lycée plutôt réputé de la capitale (le lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement). Sujet de la dissertation : “Peut-on penser sans préjugés ?” Les professeurs que nous avons contactés et qui ont accepté de jouer le jeu – beaucoup ont refusé – l’ont corrigée sans connaître la note initiale (14/20) ni les appréciations, qui avaient été effacées.
Au final, les écarts se sont révélés importants : si la majorité des enseignants ont noté la copie entre 11 et 13, ils sont 2 à lui avoir attribué la note de 6. Et les appréciations sont aussi diverses que contradictoires.
“Pas plus d’écart que dans les autres matières”
Un résultat que redoutait sans doute une partie des enseignants qui avaient refusé de participer à l’expérience. Selon eux, les écarts de note ne sont pas une spécificité de la philo. Ils se fondent notamment sur une étude de 2006-2007 de l’Iredu (Institut de recherche sur l’éducation) décrivant le même phénomène avec des copies de SES (sciences économiques et sociales). Pour eux, noter une dissertation de manière isolée n’aurait pas de sens. “On ne corrige jamais une copie seule dans l’année, que ce soit au bac ou lors de concours. On en corrige plusieurs à la suite, parfois plus de 100 d’affilée”, explique Simon Perrier, professeur de philosophie et président de l’APPEP (Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public).
Laurence Hansen-Love, également enseignante de philo, ajoute pour sa part : “Nous ne nions pas qu’il puisse y avoir un écart de notation selon les profs, mais pas plus qu’ailleurs. Et les commissions d’harmonisation sont justement là pour régler ce type de problème.” D’ailleurs, souligne Simon Perrier, rassurant, “depuis 3-4 ans, la moyenne nationale a augmenté et est passée de 8,7/20 à 9,5/20. Et les correcteurs notent rarement en dessous de 5.”
Une interrogation de longue date
Reste qu’il est utopique de croire que l’on pourrait obtenir une note statistiquement “juste”, c’est-à-dire corrigée du biais des écarts de notation. H.Laugier et D.Weinberg*, les deux auteurs d’une étude internationale parue en 1938*, avaient calculé que pour y parvenir en philo, il fallait 127 correcteurs pour une même copie ! Cette étude était la première portant sur la notation de la philo. À l’époque, l’université américaine de Columbia, financée par la fondation Carnegie, avait décidé d’analyser la notation aux examens. Plusieurs pays y avaient participé, dont la France, qui pour cela avait prélevé des copies du bac dans les archives parisiennes. En faisant corriger des copies par plusieurs correcteurs, les deux chercheurs avaient montré pour la philosophie des écarts de 12 points entre les correcteurs.
Plus récemment, cette fois en France, en 2001, une note de l’IGEN (Inspection générale de l’Éducation nationale)** affirmait que cette matière était l’épreuve la moins bien notée au bac : 7 à 8 candidats sur 10 ne dépassaient pas les 10/20. Pire, elle détenait la palme des notes comprises entre 0 et 6.
Last but not least, l’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry, lui-même philosophe, enfonçait le clou en juin 2008, quand, interrogé par le journal La Croix sur le flou des programmes et la notation aléatoire, il affirmait : “Je peux vous dire que les écarts de 5 à 6 points sont archi-fréquents malgré les commissions d’harmonisation des notes. J’ai pu voir de mes propres yeux la même copie notée 3 par un correcteur et 17 par un autre !”
* “La correction des épreuves écrites dans les examens”. H.Laugier et D.Weinberg, Recherche sur la solidarité et l’interdépendance des aptitudes intellectuelles d’après les notes des examens écrits du baccalauréat. Paris, Chantenay, 1938.
** “Les notes de philosophie au baccalauréat 2000”, note datée du 10 mars 2001.
Sophie de Tarlé
17 juin 2010
Merci à Marc-Henri Arfeux, Serge Cosperec, Carole Diamant, Jean-Jacques Guinchard, Laurence Hansen-Love, François Jourde, Charles Pépin, François Pépin, Simon Perrier, Sylvain Reboul, Gilles Vervisch.
Dans ce dossier "le bac philo est-il une loterie ?" :
L'évaluation de la philo au bac : juste ou pas ?
10 correcteurs face à une même copie de philo : des écarts de résultats
1 copie de philo, 10 correcteurs : ce qu’en pensent les profs
Bac philo : les secrets de fabrication des notes
Les corrections de 10 professeurs pour la même copie
Correction 1 : 6/20
Correction 2 : 6-7/20
Correction 3 : 8/20
Correction 4 : 11/20
Correction 5 : 11-12/20
Correction 6 : 12/20
Correction 7 : 12/20
Correction 8 : 12/20
Correction 9 : 12-13/20
Correction 10 : 13/20
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jeudi 17 juin 2010







