1. L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”

L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”

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Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Foies fragiles s’abstenir, l’alcool est devenu l’ingrédient indispensable pour construire “l’esprit de promo”. “Aujourd’hui on devient potes parce qu’on a vomi ensemble”, ironise Lucie*, diplômée de l’EDHEC Business School. Les week-end d’intégration (communément appelé WEI – à prononcer “ouaille”), version moderne du bizutage, sont d’abord des marathons alcoolisés. La biture commence souvent dans le bus, “pour arriver biens chauds à destination”, commente Guillaume, en école d’ingénieurs.

Première étape du marathon alcoolisé : le bus

En 2008, le WEI de l’ESC Toulouse a été interrompu après qu’un étudiant a fait un coma éthylique en descendant du bus. “Chaque association avait son stock d’alcool rempli à bloc pour les jeux dans le bus. […] Le mec en question a fait un buffalo : il a bu cul sec un litre de whisky alors qu’il avait commencé à picoler vers 5h du matin. Vers midi, il est tombé raide” (Source forum Prepa-hec.org). L’année suivante, le directeur adjoint du Groupe ESC Toulouse, Hervé Casiglia, a changé les règles du jeu en interdisant la consommation d’alcool dans le bus. “Le jour du départ au WEI, raconte Hervé Casiglia, j’étais là à 5h du matin avec des vigiles pour m’assurer qu’il n’y avait pas une goutte d’alcool.” Pourtant dans nombre d’écoles, l’alcool sur le trajet reste toléré. Faut-il attendre un drame pour fixer des règles basiques de sécurité ?

“Il faut se préparer à passer quelques heures assez trash dans le train disco”

Une dizaine de BDE (bureaux des élèves), parmi lesquels ceux de ESCP Europe, HEC, ESSEC Business School et Telecom École de management, Telecom SudParis, organisent le transport vers le site du WEI en “train disco”. La SNCF leur affrète des “trains spéciaux”, équipés d’un wagon boîte de nuit. Sur un forum de discussion du site Prépa-hec.org, un étudiant de l’ESSEC raconte “l’ambiance dépravée” du train au WEI 2008 : “Vous croisez des mecs bourrés un peu partout, ça pue la beuh dans les wagons, la crasse est omniprésente et les “vieux” s'amusent à faire chier les premières années.” Dans le fameux wagon discothèque, l’étudiant décrit “la chope sauvage où tout le monde embrasse tout le monde.” Un autre étudiant de l’ESSEC, poursuit : “Le train disco à l’aller tient lieu de bizutage, ou plutôt de rite de passage. Ce n’est pas vraiment méchant […] il faut juste se préparer psychologiquement à passer quelques heures assez trash.”

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L'incitation à la consommation d'alcool dans les soirées "intégration" mène souvent à des cas de comas éthyliques.

Des moments que certains se remémorent avec nostalgie

Question de personnalité et de sensibilité, la majorité des participants gardent pourtant de bons souvenirs de cette expérience. Sur ce même forum de discussion un autre étudiant de l’ESSEC renchérit : “Pour avoir parlé avec des anciens ESSEC c’est bien cette ambiance-là qui les a réellement soudés, ce sont ces moments trash, crades qu’ils ont partagés par le passé qu’ils se remémorent avec nostalgie quand ils se retrouvent.” L’alcool et ses dérives comportementales, comme ciment des amitiés.

Au WEI commun de Telecom École de management et Telecom SudParis, une fois à destination, la bière est servie en continue à partir de 15h et les alcools forts à partir de 21h. Même régime pour tous, “si un étudiant de 1ère année demande de l’eau pendant son WEI, raconte Édouard, étudiant en dernière année de l’école d’ingénieurs, on l’asperge de bière” (selon le président du BDE actuel, cette tradition n'existait plus au WEI 2009).

Par manque de maturité ? Une soupape de décompression ?

Pour le psychiatre Samuel Lepastier : “L’alcoolisme des jeunes traduit une forme de malaise. Il provient du décalage entre le sacrifice des années de préparation aux concours et la réalité des études qui ne sont pas à la hauteur de leurs attentes.” À tel point que les diplômés gardent davantage de souvenirs de leurs soirées ou week-ends de fêtes que du contenu de leurs études. Pascal Morand, directeur général de ESCP Europe, évoque aussi “un manque de maturité chez les étudiants issus de classes préparatoires et une forme de crise d’adolescence à retardement, qui se dissipe après le premier stage en entreprise.” Le grand n’importe quoi tient lieu de soupape de décompression entre les années de préparation aux concours et les futures responsabilités de cadre en entreprise.

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Le traditionnel “trophée Ricard” (comme le surnomment les étudiants) au WEI 2008 de Supelec. Le principe : boire le plus vite possible ses verres d’alcool.

Les combats de boue des filles plébiscités par les gars

Autre ingrédient du bizutage : la misogynie. Dans les écoles de commerce, les combats de filles dans la boue figurent au tableau des épreuves favorites du public masculin. Selon un témoignage recueilli par le CNCB (Comité national de lutte contre le bizutage), à la rentrée 2009, au WEI de l’ESCP Europe – “HighWEI To Hell” (prononcer “Highway to hell”) – des garçons ont léché les fesses des filles, recouvertes de confiture.

Paul, étudiant en 1ère année, qui était présent à ce WEI, raconte : “Il fallait faire quelque chose de trash pour gagner des points dans la course. Nous étions libres d’imaginer notre épreuve. Dans mon équipe, un garçon a gobé un œuf placé sur le décolleté d’une fille.”

“T’es moche, tu sors !”

Autre moment phare de la plupart des WEI : l’élection de Miss et Mister Bizut. Les jeunes filles portant la mention “ABZ” (à prononcer “à baiser”) sur le front, sont invitées à se trémousser sur le podium. “Les plus moches” sont progressivement éliminées à l’applaudimètre ou par un “T’es moche, tu sors !” pour ne garder que “la meilleure”. Certaines vont parfois jusqu’à enlever le haut, “alors qu’on ne leur a pas demandé”, commente Sébastien en école de commerce. Dans certaines associations étudiantes, le recrutement des nouveaux membres se fait par entretien de cooptation. Les jeunes reproduisent les mêmes discriminations à l’embauche qu’en entreprise. “J’ai entendu à plusieurs reprises des mecs dirent : “Celle-là elle est canon, on la prend dans l’équipe””, raconte Lucie, diplômée de l’EDHEC.

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Au WEI 2009 de Sciences po Grenoble voici comment les jeunes étudiantes étaient invitées à simuler des actes sexuels.

*Les prénoms des témoins ont été modifiés pour conserver leur anonymat.
Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich, avec la collaboration de Guillaume Bourain
Septembre 2010
Sommaire du dossier
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